Le Gaulois imaginaire d’Emmanuel Macron

« Réfractaires au changement », les Gaulois ? La réalité historique est aux antipodes de l’image surannée ressortie par Emmanuel Macron.

Le 29 août, au Danemark, le président de la République Emmanuel Macron crut avoir le sens de la formule pour célébrer le modèle danois et regretter les difficultés à administrer les réformes nécessaires à la France pour redresser son économie. Pour cela, il fit appel à l’histoire — ou plutôt à ce qu’il pensait connaître de l’histoire. Il compara en effet les Danois, « ce peuple luthérien, qui a vécu les transformations des dernières décennies » aux Français, ce « Gaulois réfractaire au changement ». Il est fort dommage qu’un homme pourtant cultivé véhicule des images d’Épinal que la recherche historique a pourtant, depuis longtemps, relégué aux oubliettes.

Il faudrait d’abord rappeler que le Gaulois n’a jamais existé. C’est une création de César qui, dans sa Guerre des Gaules, réunissait sous un même nom l’ensemble des tribus celtes dont il avait conquis les territoires. Arvernes, Séquanes, Vénètes, Rédons, Calètes, Éduens, Rutènes, Sénons… La liste est longue des peuples vivant dans ce qu’il est convenu d’appeler la Gaule. Aucune unité politique ne caractérisait cette dernière, à tel point que des Gaulois s’engagèrent comme mercenaires dans les armées de César. Le peuple gaulois dont parle Emmanuel Macron n’a ainsi jamais existé. Il n’y avait pas d’identité gauloise.

Par ailleurs, les Gaulois étaient-ils ces êtres « réfractaires au changement » ? Etaient-ils ces peuples si conservateurs et arc-boutés sur leur mode de vie qu’ils rejetaient toute influence étrangère ? Leurs sociétés étaient-elles si immobiles que la légende le laisse penser au point qu’aucune innovation n’y ait vu le jour ? La réponse est négative.

Nous savons par exemple que les Gaulois travaillèrent le fer grâce à des techniques qu’ils importèrent d’Orient. Ils confectionnaient des cottes de maille — que les Romains se réapproprieront —, des fers à cheval, des éperons, autant d’objets qui étaient inconnus en dehors du monde celte. Les Celtes inventèrent la charrue à roues et d’autres véhicules roulant, ils firent preuve d’une grande capacité d’innovation dans la production d’armes et d’équipements militaires, inventant par exemple le casque à protège-joues que les Romains, encore eux, décideront d’utiliser pour équiper leurs légionnaires. Dans le cadre de la production de céramiques, les Gaulois inventèrent, au IIIe siècle avant Jésus Christ, le tour, ce lourd disque de bois fixé sur un axe vertical et actionné à la main ou grâce à un levier. Grâce à lui, ils purent produire rapidement et en grande quantité leurs objets en céramique. Non seulement les Gaulois n’étaient nullement réfractaires au changement mais ils incarnent un peuple qui fut capable de l’initier.

C’est aussi au IIIe siècle avant notre ère que les peuples gaulois découvrirent, à la faveur de leurs relations commerciales avec les Grecs, l’usage de la monnaie. Ils se mirent donc à frapper leurs propres pièces, qu’ils ornaient de motifs originaux liés à leur culture (représentations de cheval et de sangliers, torque, roue solaire…) et d’une grande diversité. On voit là, clairement, à la fois leur capacité à s’adapter à des modes d’échanges nouveaux et leur aptitude à créer dans le cadre cette nouveauté.

Les Gaulois usaient de monnaies d’argent et de bronze pour le commerce international. Car les Gaulois étaient, si l’on se permet de prendre un terme actuel, très mondialisés. Les échanges internationaux étaient nombreux. Les Gaulois exportaient viande, tissus, granit, marbre, plomb, or, fer, argent, tandis qu’ils importaient des épices d’Orient et du vin d’Italie dont ils raffolaient.

Les Éduens tout particulièrement, tirèrent un grand profit de ce commerce pour développer une puissance commerciale telle qu’ils fédérèrent une dizaine de peuples vivant autour d’eux (Rèmes, Ségusiaves…). Ils créèrent ainsi une vaste zone économique et politique, la « zone du denier », leur permettant de contrôler les voies de communication partant de la Loire, de la Saône, de la Seine et du Rhin, et dans laquelle ils émettaient des monnaies d’argent étalonnées sur le denier romain. Les Gaulois étaient donc parfaitement bien intégrés aux circuits commerciaux de l’antiquité, signe, là encore, de leurs facultés d’adaptation et d’ouverture au monde et au changement. D’ailleurs, ils savaient aussi faire valoir leurs grandes compétences en matière militaire, en se faisant employer comme mercenaires, et jusqu’en Égypte ! Signe, encore, de leur ouverture, on a retrouvé sur un important site gaulois, à Bibracte, des inscriptions en grec… Le Gaulois historique n’a donc rien à voir avec le Gaulois imaginaire d’Emmanuel Macron.

En réalité, si ce dernier avait voulu « vendre » le modèle libéral danois d’ouverture à la mondialisation et de flexibilité, il aurait dû (et cela aurait été sans doute plus payant auprès des Français) insister sur le fait que les Gaulois étaient déjà intégrés à la mondialisation, savaient en tirer parti et étaient tout à fait capables d’adaptation, et ne craignaient donc pas l’ouverture au monde. Il aurait ainsi montré que les Français, en tant que dignes descendants des Gaulois, étaient, historiquement, tout à fait à même d’intégrer les réformes structurelles de leur économie qu’il est censé mettre en œuvre. Et aurait coupé l’herbe sous le pied à ses opposants, particulièrement ceux du Rassemblement national si prompts à valoriser « l’identité » française menacée par la mondialisation, l’Europe et l’immigration.

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4 réflexions au sujet de « Le Gaulois imaginaire d’Emmanuel Macron »

  1. « Il faudrait d’abord rappeler que le Gaulois n’a jamais existé. C’est une création de César qui, dans sa Guerre des Gaules » Pas d’accord sur le sujet. Un thread qui explique assez bien le sujet et les différentes thèses: https://threadreaderapp.com/thread/1032319128240107520.html
    « L’existence d’institutions, certes pas toujours très formalisées, à l’échelle internationale (coalitions, principe d’hégémonie, conseil de toute la Gaule, assemblée des druides) est incompatible avec l’idée d’une Gaule inventée par César.
    Bref, si ethniquement il n’existe pas de Gaule, cette entité existe bien politiquement et cela bien avant l’intervention césarienne. Toutefois, il ne s’agit pas d’une nation, ni même d’un état fédéral. »

    • Merci pour ce rappel. Concernant les institutions internationales censées prouver l’existence d’une Gaule « politique », je ne suis pas convaincu : après tout, les institutions de l’UE aussi sont censées marquer l’existence d’une Europe politique et on ne voit guère les Français, les Autrichiens, les Espagnols ou les Italiens manifester un sentiment européen. En plus, quand Macron parle de la Gaule, il pense, à mon avis, plus à une Gaule mythique dans ses frontières françaises actuelles qu’à celle qui, historiquement, dépassait ces frontières (Belgique, Suisse, Italie).

  2. « si ce dernier avait voulu « vendre » le modèle libéral danois d’ouverture à la mondialisation et de flexibilité » Manifestement, Macron ne connait pas bien le Danemark. Là il y a un consensus anti immigrés. La Social-démocratie (principal formation de gauche du Danemark) a des positions sur l’immigration qui en France serait considéré comme d’extrême droite. Ce parti a ouvertement appelé à plafonner le nombre d’étrangers non-occidentaux accueillis dans le pays. http://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/les-sociaux-democrates-danois-s-attaquent-a-l-immigration-non-occidentale-5a7886eecd70f924c7dc1918
    Un thread sur la position de la Social démocratie danois en matière d’immigration: https://threadreaderapp.com/thread/1009542354787655680.html
    (Et cela c’est juste au niveau du programme, ce parti a voté toutes les lois anti immigration proposés par le gouvernement de centre droit ces dernières années. Je me souviens qu’une fois ils ont voté contre une loi car ils la trouvaient trop laxiste).
    A part la gauche radicale danoise qui est pro immigration, au Danemark, il y a un consensus contre l’immigration. Des discours qui seraient considérés comme d’extrême droite en France sont là bas considérés comme normal. Alors prendre présenter le Danemark comme modèle d’ouverture c’est vraiment se moquer du monde. Le Danemark prône une politique très dure en matière d’immigration. La politique migratoire du Danemark a tout pour faire envier l’extrême droite francaise

  3. Le Danemark veut pratiquer une assimilation forcée de la population immigrée: https://francais.rt.com/international/52958-immigration-mesures-choc-danemark-lutter-contre-guettos-ethniques
    Le parlement danois a adopté ces trois dernières années 70 mesures pour décourager les candidats à l’immigration, notamment en restreignant l’application du droit d’asile et les possibilités de regroupement familial, ou en autorisant la confiscation de leurs biens à leur arrivée. (Ah oui la burqua vient d’être interdite).

    Macron montre sa bêtise non seulement il ne connaît pas les gaulois mais il ne connaît même pas le modèle qu’il prône

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