Les « héros ordinaires » de Dutch-Paris

Le 9 avril a paru, en anglais, le premier livre d’histoire* consacré à l’un des plus importants réseaux de résistance d’Europe de l’ouest, le réseau Dutch-Paris.

Les Presses universitaires d’Oxford ont publié au mois d’avril dernier le livre de l’historienne Megan Koreman intitulé The Escape Line, qu’on pourrait traduire par « La filière d’évasion », consacré au réseau de résistance Dutch-Paris.

Une filière d’évasion

Ce réseau, créé par l’homme d’affaires néerlandais Jean Weidner, permit de sauver environ mille cinq cents personnes, principalement juives, durant la seconde guerre mondiale. Mis en place à partir de l’été 1942 environ, il consistait en une vaste filière destinée à envoyer des Juifs en Suisse pour les mettre à l’abri des persécutions nazies. Cette filière passait par Annecy depuis Lyon, et aboutissait aux alentours de Collonges-sous-Salève où des passeurs faisaient franchir la frontière, clandestinement, aux fugitifs. Rapidement, elle se développa, faisant venir des Juifs depuis Bruxelles. Le réseau prit une nouvelle tournure lorsqu’il entreprit, à partir de janvier 1944, de convoyer des aviateurs alliés, dont l’avion avait été abattu par la DCA allemande alors qu’ils étaient en route pour bombarder les villes d’Allemagne. Les routes d’évasion, dans ce cas, passaient par Toulouse en vue de la traversée de la frontière espagnole.

Le réseau Dutch-Paris doit son nom au fait que la plupart de ses responsables, dans les différentes villes où il était implanté, étaient néerlandais et que Paris constituait le point de passage obligé des fugitifs avant leur destination finale en Suisse ou en Espagne. Un livre, sous la forme d’un roman, de l’écrivain américain Herbert Ford, existait déjà sur Jean Weidner, paru en français, en 1972, sous le titre Le passeur [1]. Pour sa part, Megan Koreman expose, avec The Escape Line, le résultat de ses recherches sur l’ensemble du réseau Dutch-Paris, auquel elle a d’ailleurs consacré un blog intitulé How to flee Gestapo (« Comment échapper à la Gestapo »).

Dans un récit dynamique, parfois aussi vivant qu’un roman, elle aborde les différentes dimensions de son objet d’étude, que ce soit l’organisation en convois des réfugiés ou des civils désireux de fuir à l’étranger et leurs lieux de transit, que les problèmes financiers auxquels les responsables du réseau durent faire face, en passant par le recrutement des passeurs et des porteurs de messages, recrutement qui devait être rigoureux car on pouvait toujours avoir affaire à ce que l’auteur appelle des « agents provocateurs » (en français dans le texte), en d’autres termes, des espions allemands se faisant passer pour des réfugiés ou des soldats alliés. Elle retrace comment fut progressivement mise en place la filière et quels coups durs elle eut à subir après l’arrestation, en février 1944, de l’une de ses membres, Suzy Kraay, qui aboutit à l’interpellation de plus de quatre-vingt personnes du réseau, dont la sœur de Jean Weidner, Gabrielle, qui mourut en déportation.

Diversité des profils

Sous la plume Megan Koreman apparaissent de nombreux noms, ceux de personnalités ou d’anonymes qui, chacun à leur manière, aidèrent les proies du monstre nazi à échapper à leur bourreau. Jean Weidner n’était pas seul, loin s’en faut. Sa femme, Elisabeth Cartier, et sa sœur, Gabrielle, participèrent à son action. Raymonde Pillot, secrétaire au Consulat des Pays-Bas à Lyon, Marie Meunier, commerçante à Annecy, Edmond Chait, Jacques Rens et Benjamin Nijkerk, trois des plus hauts responsables de Dutch-Paris, Catherine Okhuysen et son amie Louise Roume, le pasteur Paul Meyer… Ils furent ce que Megan Koreman appelle des « héros ordinaires ».

Une mention particulière doit être faite aux membres du réseau du village haut-savoyard de Collonges-sous-Salève, en face de Genève, et en particulier aux membres du séminaire adventiste (protestant) situé sur les pentes de la montagne. Il faut signaler, ainsi, le rôle du couple Lavergnat, du curé Marius Jolivet, du directeur du campus, Frédéric Charpiot, et de sa femme, de l’administrateur de ce campus, Roger Fasnacht, et du couple formé par Anna et Jean Zurcher [2].

Megan Koreman insiste sur la diversité des profils composant le réseau Dutch-Paris, qui comptait plus de trois cents membres. Protestants, catholiques, juifs ou athées, de gauche ou de droite, toutes les catégories sociales étaient représentées. Mais toutes ces personnes avaient en commun le respect de la dignité humaine et des valeurs morales considérées comme supérieures aux lois et des motivations, parfois variées, à agir comme ils l’ont fait. Les membres de ce réseau, comme le fait remarquer l’historienne dans son introduction, reconfigurèrent la carte de l’Europe de l’ouest faite d’États-nations en une simple distinction entre territoires occupés et non occupés. C’est sur cette base seule qu’ils accomplirent leur action. Il faut espérer, pour que le public francophone puisse prendre connaissance de celle-ci, une prochaine traduction de l’ouvrage.

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Notes
* Megan Koreman, The Escape Line. How the ordinary heroes of Dutch-Paris resisted the nazi occupation of western Europe, Oxford University Press, 2018, 410 pages.

[1] Herbert Ford, Le passeur, Paris, Fayard, 1972.

[2] L’auteur de ces lignes est en cours d’écriture d’un livre, destiné à la jeunesse, consacré à l’action d’Anna et Jean Zurcher durant la seconde guerre mondiale. Il doit paraître au début de l’année prochaine.

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