« LTI, la langue du IIIe Reich » de Victor Klemperer

Dans son journal, le philologue allemand Victor Klemperer, témoin de l’ascension puis de la chute du nazisme, analysait la novlangue que celui-ci avait instaurée. Et livrait l’inquiétant constat du succès de cette « Langue du Troisième Reich » jusque chez les ennemis du régime… parmi lesquels l’auteur même du journal, qui entendait pourtant garder intact son esprit critique. Dans sa volonté de tout régenter, le totalitarisme remodelait aussi la langue.

Né dans une famille juive en 1881, mais converti au protestantisme en 1912, Victor Klemperer fut un philologue spécialiste de la littérature française — il consacra sa thèse à Montesquieu. Il devint professeur de philologie à Dresde en 1920. Il publia, entre 1925 et 1931, une Histoire de la littérature française de Napoléon à nos jours en quatre volumes. Destitué en 1935 en raison des lois raciales promulguées par le régime nazi, il fut contraint de vivre, avec sa femme Eva, dans une « maison de Juifs ». Son épouse étant « aryenne », il évita ainsi la déportation et put tenir un journal dans lequel il analysait la novlangue nazie. Remanié après la guerre pour publication, laquelle eut lieu en 1947 dans la zone soviétique, il n’eut pas de succès en raison de son origine est-allemande. Publié en 1995, après la chute du Mur, il devient rapidement célèbre. Son auteur est mort en 1960.

La novlangue nazie vise la domination des masses

LTI est constitué des extraits du journal qu’a tenu Victor Klemperer durant la période nazie et relatifs à la novlangue forgée par les nationaux-socialistes. Étant donné sa situation d’exclu en raison de sa judéité, l’auteur n’a pas accès à de nombreuses sources. Il fait donc feu de tout bois : les conversations des ouvriers, les courriers administratifs, quelques livres ou journaux récupérés ici ou là, un almanach ou une revue pharmaceutique étaient à même de livrer de précieux renseignements sur cette LTI.

Et d’abord, qu’est-ce que LTI ? Ce sigle inventé par Klemperer désigne la Lingua Tertii Imperii, littéralement la « Langue du Troisième Reich », c’est-à-dire la novlangue nazie. Tout au long de ses notes, le témoin-philologue va faire ressortir les traits saillants de cette LTI et montrer ainsi comment l’idéologie totalitaire, s’imposant à tous les secteurs de la société, contamine, aussi, la langue.

L’une de ses principales caractéristiques réside dans sa pauvreté : cette langue « misérable », comme l’écrit Klemperer, vise à maintenir la pureté de la doctrine nazie sur tous les points. Par conséquent, elle se doit d’être simplifiée, ce qui autorise une domination d’autant plus efficace sur les masses.

Car, c’est un autre aspect de la LTI, la novlangue nazie s’adresse aux foules allemandes assujetties au pouvoir hitlérien. Sa seule fonction tient dans l’invocation. Le discours, sous le IIIe Reich, s’est transformé : « En s’adressant à tous et non plus à des représentants élus du peuple, note Klemperer, il devait aussi être compris de tous et, par conséquent, devenir plus populaire. » De cette façon, la langue fait des masses une armée de personnes se laissant guider — en témoigne, par exemple, l’utilisation à outrance du mot aveuglément, l’un des « maîtres-mots » de LTI. L’expression Gefolgschaft, désignant littéralement la « suite », relève aussi de cette logique destinée à transformer le peuple allemand en un peuple qui « suit » son Führer. L’un des moyens utilisés pour subjuguer la population consiste à employer des mots d’origine étrangère pour donner l’illusion de la maîtrise d’une certaine culture et d’un savoir difficile d’accès au commun des mortels.

Cette relation entre Hitler et les masses se fait abrutissement lorsque les mots relatifs aux Juifs, parfois associés à la « peste noire », désignent à la vindicte de celles-ci un bouc-émissaire idéal. Souvent, l’emploi du singulier — « Le Juif » — pour parler des Juifs, personnifie et allégorise tout un groupe humain considéré comme l’ennemi par excellence. Ce besoin d’ennemi se voit aussi à l’usage immodéré des guillemets ironiques visant à mieux dénigrer, par la condescendance, les réalités ou les idées placés entre eux.

Le nazisme comme religion

Une autre particularité de la LTI traduit la nature technicienne et organisatrice du totalitarisme, véritable constructivisme qui entend remodeler artificiellement la société. Le grand usage des abréviations en est un exemple. Victor Klemperer est très clair à ce sujet : « L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or, conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout. » L’auteur souligne l’extension de termes techniques à des domaines non techniques. Il insiste sur un mot en particulier, gleichschalten, littéralement « mettre au pas » : « On peut entendre le déclic du bouton sur lequel on appuie pour donner à des êtres humains […] une attitude, un mouvement, uniformes et automatiques » écrit le philologue. On a ici la démonstration du collectivisme le plus oppresseur que représente le totalitarisme, réduisant les individus à de simples rouages dans la grande machine étatique. Cette particularité exprime aussi l’idée du mouvement que représente le national-socialisme : celui-ci est action. On le vérifie au vocabulaire : les SA sont les Sections d’assaut, les SS se livrent à des « assauts de cavalerie », la Wehrmacht a aussi ses troupes et canons d’assaut, le processus d’élimination des Juifs et de purification tiennent dans les verbes « déjudaïser » et « aryaniser », l’action de conserver au froid les denrées est rendue par « frigorifier ». Le journal de Gœbbels est intitulé Der Angriff, « L’attaque ».

Le vocabulaire est contaminé par d’autres expressions nazies : les « Juifs mondiaux », le « judaïsme international », les « étrangers à l’espèce » sont les ennemis du « Volk » et de la « révolution national-socialiste ». Des mots sont créés de toutes pièces, comme « coventriser », qui vient du nom de la ville anglaise de Coventry bombardée par les Allemands et réduite en miettes parce qu’elle abritait un centre d’armement : « coventriser » une ville, c’est la rayer de la carte.

D’autres expressions du lexique de la LTI traduisent la manipulation, voire les mensonges proférés par les nazis. Ainsi, la guerre déclenchée par Hitler fut en réalité « imposée » aux Allemands par leurs ennemis. Les bombardements nazis ne sont que des « représailles » aux attaques subies par le IIIe Reich. Et lorsque l’offensive allemande sur le front russe commence à s’enliser, en décembre 1941, on déploie tout un vocabulaire destiné à adoucir la réalité du terrain : au lieu de stopper la progression des troupes, on décide de « renoncer à l’élan du mouvement » ; la guerre défensive reste toutefois « mobile » ; la guerre de positions — honnie  du nazisme — se déroule au niveau d’un « glacis » qui suggère une liberté de mouvements dans un cadre défini ; les victoires alliées ne sont que des « succès périphériques » et leurs percées sont réduites à de vaines « irruptions ».

Le vocabulaire de LTI fourmille de superlatifs. Une victoire dans une compétition sportive est « historique », la création d’une nouvelle autoroute est « historique » et « chaque congrès du Parti est « historique » » comme le note Klemperer. L’usage fréquent des mots fanatisme et fanatique, connotés de manière méliorative chez les nazis, représente une surenchère verbale : on se livre à un « éloge fanatique » d’Hitler ou on exprime sa « foi fanatique » au IIIe Reich par exemple. L’emploi de chiffres grandiloquents ou d’expressions aux grandes valeurs numériques, les adjectifs (les « meilleurs » ouvriers, les « meilleurs » soldats…), les expressions isolées (« la plus grande bataille de l’histoire universelle ») renforcent l’hyperbolisme de la LTI. Le mot éternel est également souvent utilisé et exprime l’idée du divin : « “Éternel” est l’attribut du Divin uniquement, analyse Klemperer ; ce que je nomme éternel, je l’élève dans la sphère du religieux. »

Car le nazisme était une religion (sur le nazisme comme religion, lire Le nazisme : un centrisme ? et L’utopie nazie). Victor Klemperer le montre avec force dans son journal. Lors d’un congrès du Parti, la cérémonie des drapeaux consiste en « une mise en scène théâtrale et religieuse » au cours de laquelle on fait prendre conscience aux membres du Parti du « martyre » qu’ils vivent. À propos d’Hitler, l’auteur écrit : « Pour ma part, je crois aussi qu’il aurait voulu se prendre pour un nouveau Sauveur allemand. » Il évoque également ses rencontres avec diverses personnes qui affirment, de manière très sérieuse, « Je crois en lui », à propos du Führer. La LTI est une langue de la croyance. Dans les nécrologies, il n’est pas rare de trouver des expressions telles que : « Il est mort avec une foi inébranlable pour son Führer. » Un maître-mot de la LTI, Weltanschauung, « vision du monde », relève, selon le philologue, de l’extase religieuse. Parlant de Mein Kampf, Klemperer note : il « était censé être le Livre sacré du national-socialisme et de la nouvelle Allemagne, il fallait le « vivre jusqu’au bout » ». Il compare plus loin Hitler à un « messie » et rapporte des histoires faisant état de miracles, autre signe évident de la religiosité qu’affecte le nazisme : on raconte que parmi les ruines des maisons bombardées par les Alliés, le seul mur restant debout est celui où était accroché le portrait du Führer

Un acte de résistance

Enfin, Klemperer souligne la terrible efficacité de la LTI en montrant que même les ennemis d’Hitler, sans forcément en avoir conscience, emploient les mêmes mots et les mêmes expressions pour dénigrer les nazis. Eux aussi ont été contaminés, malgré eux, par la LTI. Des Juifs perdent tout espoir en s’imaginant que Hitler, malgré tous ses revers, gagnera la guerre quand même : eux aussi croient en la force supérieure du Führer, mais, contrairement aux adeptes du nazisme, ils ne s’en réjouissent pas. Klemperer relate une discussion avec une amie juive qui, parlant de l’éducation la plus solide qu’elle souhaite donner à ses enfants, elle déclare vouloir en faire des « Allemands fanatiques ». En 1945, constate Klemperer, « tous pestaient contre le nazisme et le faisaient dans sa rhétorique ». Une preuve supplémentaire de la capacité de la LTI à s’insinuer même là où on ne pensait pas la trouver se trouve dans le journal même de Klemperer. En effet, parlant de sa femme, il la qualifie d’aryenne… sans utiliser de guillemets.

Comme l’écrit Sonia Combe dans une recension de l’ouvrage, celui-ci est une « référence classique […] de toute réflexion sur Les Langages totalitaires ». Elle fait ici référence au titre d’un livre du philosophe Jean-Pierre Faye, auteur d’un essai intitulé Langages totalitaires, paru en 1972. Le mérite du livre de Klemperer est de montrer que le totalitarisme, comme son nom l’indique, forme un régime qui entend englober la totalité des domaines de la société, y compris la langue, pour les refaçonner conformément aux principes d’une idéologie. Klemperer écrit que la LTI « s’empara de tous les domaines de la vie privée et publique : de la politique, de la jurisprudence, de l’économie, de l’art, de la science, de l’école, du sport, de la famille, des jardins d’enfants, et des chambres d’enfants ». Cette langue « a réellement été totale, écrit-il encore ; elle a, dans une parfaite uniformité, englobé et contaminé toute sa Grande Allemagne ».

Dans sa recension, Sonia Combe relève aussi l’intuition de l’auteur au sujet d’une langue « moderne », technique, envahissant des domaines non techniques, relevant, par exemple, que dans nos sociétés contemporaines on « gère » les « ressources humaines » ou on prend garde à ne pas « disjoncter » dans le cadre de nos relations personnelles…

L’autre intérêt du livre tient dans le regard que porte l’auteur sur la société nazie, regard original puisque c’est celui d’un paria — sinon le paria par excellence, puisqu’il est juif — sur la société qui l’exclut. Il nous apporte des renseignements très concrets sur elle. Par exemple, dans les écoles, les noms des savants juifs sont interdits : les élèves des cours de physique ne sauront jamais qui est Einstein. Les Juifs sont tenus d’adopter les prénoms les plus hébraïsants pour qu’on puisse les identifier facilement. De surcroît, à leurs noms, est systématiquement accolé le qualificatif « juif ». Les « Aryens » ont interdiction d’adresser la parole aux Juifs. L’auteur soulève aussi la question de ce que Julien Benda nommait « la trahison des clercs », c’est-à-dire la capacité qu’on eue nombre d’intellectuels, par définition des hommes et des femmes doués d’intelligence, d’esprit critique et de discernement, à servir le monstre totalitaire : c’est bien, d’ailleurs, le terme de trahison que Klemperer emploie : « Comment a-t-il été possible que des hommes cultivés commettent une telle trahison envers la culture, la civilisation, toute l’humanité ? »

Enfin, LTI constitue l’acte de résistance d’un individu aux prises avec le collectivisme totalitaire qui souhaite le détruire. Puisqu’il ne peut plus exercer sa profession, puisqu’il n’est plus libre de ses déplacements, puisqu’il ne peut plus lire les livres qu’il souhaite, il trouve refuge dans la sphère qui reste épargnée par la folie nationale-socialiste, la liberté intérieure. En prenant des notes et en analysant la novlangue nazie, il décide d’assurer la continuité de la pensée critique et de l’exercice de la raison face au processus de lobotomie généralisée entamé par le régime. En transformant le régime qui souhaite l’asservir en objet d’étude, il trouve là un moyen subtil de résister.

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Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, « Agora », 1996.

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