Quand Vichy espionnait les Français

Paru au mois de février dernier, le livre* de l’historien Antoine Lefébure, Conversations secrètes sous l’Occupation, aborde un aspect jusque-là méconnu de l’Occupation : l’espionnage systématique des communications des Français par le gouvernement de Vichy.

Lorsqu’en décembre 2015 le président de la République François Hollande décida de l’ouverture de la totalité des archives datant de la seconde guerre mondiale, des masses de documents jusque-là inaccessibles, notamment ceux des juridictions d’exception et de la police judiciaire, purent devenir l’objet d’investigations des historiens. L’un d’eux, Antoine Lefébure, vient d’en tirer un livre remarquable portant sur le vaste système d’espionnage instauré par Vichy.

Le Service des contrôles techniques, une arme de répression

Spécialiste des technologies de communication, fondateur en 1975 de la revue Interférences et auteur, en 1992, d’un ouvrage consacré à l’agence de presse Havas, Antoine Lefébure s’intéresse plus particulièrement aux relations entre pouvoir politique et information. Il a publié en 2014 L’Affaire Snowden. Comment les États-Unis espionnent le monde. Il était naturel pour lui de s’intéresser à un autre espionnage étatique, celui de Vichy durant la seconde guerre mondiale. C’est l’objet de son dernier livre, Conversations secrètes sous l’Occupation, paru le 22 février dernier.

Le système mis en place par Vichy est d’abord réinscrit dans une perspective historique plus large, celle, de la surveillance des communications. Remontant à l’Ancien Régime, Antoine Lefébure évoque les agents de Louis XIII et Louis XIV qui ouvraient le courrier en circulation afin d’y déceler tous les renseignements utiles à « l’art de gouverner ». Cette pratique se prolongea sous la Révolution, durant laquelle le pouvoir souhaitait se prémunir des dangers contre-révolutionnaires et de l’étranger. Napoléon Ier puis Napoléon III la perpétuèrent et, plus étonnant car venant d’une démocratie, la IIIe République.

Ainsi, dès la déclaration de guerre en 1939, est mis sur pied un Service des contrôles techniques (SCT), dont le but est d’évaluer l’état de l’opinion des Français. Il est divisé en trois instances, une pour chacun des moyens de communication utilisés : poste, téléphone et télégraphe. Après la défaite, Vichy reprend à son compte le SCT qu’il va utiliser comme moyen d’espionnage politique et comme arme de répression. Il doit participer à la lutte contre toute expression d’opinion et de propagande hostile à l’État. Rattaché le 1er août 1942 au cabinet de Laval, il passe ensuite sous la direction du puissant secrétaire général à la Police, René Bousquet, le 7 avril 1943.

Grâce à ce système, presque rien n’échappa au régime de Vichy, de l’identité et de la localisation de Juifs à arrêter aux journalistes trop critiques à l’égard du gouvernement, en passant par ces hommes et femmes de la rue hostiles à Laval ou à ces fonctionnaires corrompus, ou bien encore à des collaborateurs prêts à s’engager dans la LVF au nom de la lutte contre le bolchevisme.

Dans ce système, l’administration des PTT fut forcée de collaborer, non seulement avec le SCT mais aussi avec les Allemands qui l’obligèrent à dresser un maillage de communications pour leur armée et utilisèrent les informations récoltées dans leur guerre contre l’Angleterre. Cette pesante tutelle poussa certains des membres de son personnel à la résistance, tel cet ingénieur, Robert Keller, qui parvint à mettre sur écoute les liaisons de l’état-major allemand entre Paris et Berlin qui transitaient par Metz et qu’il faisait communiquer ensuite à Londres.

Raison d’État

Le livre d’Antoine Lefébure ne se limite pas à la reconstitution des activités du SCT. Il souligne aussi les guerres intestines au sein même de l’État vichyste. En effet, les services secrets militaires français, soucieux de leur indépendance et en désaccord avec la politique de Darnand, travaillèrent certes en collaboration avec les Allemands grâce à un Bureau des menées antinationales (BMA) mais doublèrent celui-ci d’une clandestine Entreprise des Travaux ruraux (ETR), en fait un appareil de contre-espionnage grâce auquel des dizaines d’espions allemands furent fusillés.

Par ailleurs, les militaires possédaient leur propre service d’interception des communications, la section Nemo, guère appréciée de Laval. D’autre part, le SCT lui-même se livra à des « écoutes spéciales » des Allemands. Lesquels réagirent et firent part de leur courroux. Les écoutes spéciales cessèrent en juillet 1942 et les services secrets démantelés en juin 1943.

L’ouvrage nous fait partager le quotidien, difficile, des Français, qu’ils soient civils ou soldats. L’auteur cite de très nombreux documents parmi les milliers de lettres trouvées dans les cartons des archives. Ils apportent une lumière directe sur les motivations, diverses, de ceux qui s’engagèrent ou bien dans la Résistance ou bien dans la collaboration. Ils montrent la lâcheté des uns — une dénonciation anonyme par exemple — et l’opiniâtre conviction de la victoire alliée des autres — telle cette « chaîne postale » de 1941. Certains font part de leurs sentiments antisémites, d’autres de leur stupeur, voire de leur angoisse au sujet de la répression dont sont victimes les résistants et autres « ennemis du régime ». Sont éclairantes aussi les lettres des soldats de 1939 à juin 1940, qui expriment tantôt leur colère contre leurs conditions de vie, leur élan patriotique, leur désespoir ou leur volonté acharnée de résister à l’ennemi…

L’intérêt de l’étude d’Antoine Lefébure réside enfin dans une certaine actualité et la question que soulève la continuité qu’a eue le SCT après la Libération. Le fichier S, qui répertorie les individus dangereux pour la sûreté de l’État et essentiellement composé d’islamistes radicaux est en effet une création de Vichy. Quant au SCT, il fut intégré, par le gouvernement successeur de Vichy, dans la Direction générale des Études et Recherches et joua un rôle très appréciable durant la guerre d’Algérie sous le nom de Groupement interministériel de contrôle (GIC). Ce groupement existe toujours… Quant aux écoutes que le président François Mitterrand mit en place durant ses septennats, n’y a-t-il pas « pris goût » — selon l’expression de l’auteur — lorsqu’il ouvrait le courrier envoyé à leurs proches par les soldats français prisonniers en Allemagne ?

En ouverture de l’un de ses chapitres, Antoine Lefébure cite Saint-Évremond : « La raison d’État est une raison mystérieuse inventée par la politique pour autoriser ce qui se fait sans raison. » La tradition française de la surveillance des communications, si elle n’a sans doute plus la même ampleur qu’elle a eue par le passé, ne saurait pourtant être considérée comme inoffensive dès lors qu’est invoquée cette fameuse « raison d’État »…

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* Antoine Lefébure, Conversations secrètes sous l’Occupation, Paris, Tallandier, 2018, 381 pages.

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