Pas de démocratie sans capitalisme

L’enfer d’extrême gauche dans lequel est plongé le Venezuela ne fait que confirmer une « loi », pour reprendre le mot de François Furet : l’anticapitalisme est intrinsèquement liberticide.

Il est communément admis que l’histoire est une science. Une science d’un genre un peu particulier puisque, même si elle procède par hypothèses et tâtonnements, elle diffère des sciences exactes par l’impossibilité de reproduire, à la guise des historiens, des expériences. Ceux-ci travaillent en effet sur des événements révolus qui se sont déroulés une seule fois et qu’on ne pourra jamais reproduire. Du moins est-ce ainsi qu’on peut considérer leur discipline.

Mais est-ce bien vrai ? L’enfer dans lequel est plongé le peuple vénézuélien, qui n’en finit plus d’endurer les maux du socialisme chaviste et maduriste, évoque malheureusement un scénario tristement connu et que, précisément, l’expérience historique a toujours démontré de manière absolument irréfutable : la suppression du capitalisme mène systématiquement à la dictature. François Furet, dans un article daté d’avril 1990, écrivait :

« Le capitalisme et la démocratie sont les deux destins de l’individu moderne, déchiré à l’intérieur de lui-même. L’idée communiste, que Marx avait cru fonder sur la science de l’histoire, avait pour objet de séparer ces deux destins, et de réaliser la vraie démocratie par l’abolition du capitalisme. Ce que nous redécouvrons, en cette fin de siècle, c’est que les deux destins noués par la modernité sont inséparables, que la liberté n’existe pas sans le marché, puisque ceux qui avaient prétendu échapper à cette dure loi ont couru à la catastrophe politique et économique. » [1]

L’historien employait le mot loi pour désigner ce qui a toujours uni la liberté politique à la liberté économique. L’histoire n’a sans doute pas vocation à expliquer l’intégralité des phénomènes qu’elle a la charge d’étudier par des lois générales, au même titre que la physique, mais elle peut servir à déceler quelques constantes pouvant servir à l’édification des générations présentes et futures. L’une d’elles enseigne que la destruction du capitalisme entraîne celle de la démocratie. Encore faut-il consentir à accepter les faits. Malheureusement, l’implosion spectaculaire du communisme en 1989 ne semble pas avoir servi de leçon à une gauche, y compris française, qui communie toujours dans la haine du capitalisme, récalcitrante à admettre que l’anticapitalisme est intrinsèquement liberticide. Il y a quelque chose d’affligeant à voir les leaders de La France insoumise, Mélenchon en tête, piquer une colère noire quand on colle sous leurs yeux le CV accablant de leur si belle doctrine…

Pourtant, ils devraient avoir à l’esprit qu’aucune société n’a jamais réussi à concilier collectivisation des biens de production et d’échange et libertés individuelles. Sans mentionner l’éclatant échec du communisme, quelques exemples de pays ayant choisi le socialisme comme mode de développement — le mot « sous-développement » serait plus approprié — rappellerait l’impossibilité de le faire.

Après son indépendance en 1962, l’Algérie choisit la voie du socialisme, nationalisant les biens des colons, plaçant des « comités de gestion » à la tête des fermes d’État, nourrissant nombre de projets de socialisation dans le domaine industriel. Les résultats ne se faisant pas attendre, c’est une crise économique gravissime qui frappa le pays au début de 1965, le forçant à emprunter à la Chine, à l’URSS et… à son ancienne colonisatrice, une puissance capitaliste qui plus est, la France. Le renversement de Ben Bella au profit de Boumediene ne changea rien puisque le socialisme continua d’être la voie suivie, en complément d’une dictature de parti unique féroce dont l’armée, avec ses services de renseignements et sa « sécurité militaire », était la colonne vertébrale. Boumediene dirigeait un Conseil de la révolution et le régime consacrait, en 1976, dans sa charte nationale, le socialisme comme « option irréversible ». Quelques années plus tôt le gaz et le pétrole furent nationalisés, soixante-dix sociétés nationales furent créées pour étoffer le tissu industriel et la révolution agraire fut un échec en raison de l’inégale répartition des terres, de l’intervention bureaucratique et de l’inexistence de circuits de distribution. La majorité de la population végéta dans la pauvreté des années durant tandis qu’une minorité de nomenklaturistes s’enrichissait à tout va.

Que dire de la Guinée de Sékou Touré ? Après son accession à l’indépendance, en 1958, ce dernier lui infligea une dictature dont la brutalité n’égala que le niveau de pauvreté qu’elle généra. Le « responsable suprême de la révolution », comme était désigné Sékou Touré, appliqua une idéologie totalitaire marxisante à son pays, invoquant la « révolution », la « lutte des classes », la « dictature populaire » (oxymore très en vogue en terre communiste), l’« exploitation de l’homme »… Hors de la doctrine officielle, toute personne était immédiatement cataloguée comme étant « antipeuple » et donc traître à la révolution. Le Parti démocratique de Guinée (PDG), parti unique, fusionna bientôt avec l’État. La jeunesse fut enrégimentée dans des organisations spécifiques. Tout Guinéen était membre du Parti. L’opposition fut anéantie, répression justifiée par une rhétorique complotiste digne de Staline. La terreur atteignit son paroxysme en 1971, s’abattant sur toute la population et se traduisant par des exécutions sommaires, des pendaisons publiques, des tortures. Les prisons guinéennes étaient remplies de prisonniers mourant de faim et de soif et dont les victimes étaient surtout des évêques, des officiers et des Peuls (le socialisme, sous ses dehors progressistes, ne rechigne pas au racisme…). L’étatisation de l’économie alla de pair, bien sûr, avec celle de la société et des institutions politiques. La liberté du commerce fut interdite, remplacée par un monopole étatique, les banques furent nationalisées, tout comme l’exploitation du diamant. Les commerçants furent exclus du PDG, leur profil de « bourgeois » collant sans doute mal avec l’image d’avant-garde du prolétariat que la dictature voulait se donner. Une police économique des marchés fut instaurée. L’étatisation complète de l’économie fit de la Guinée un des pays les moins avancés au monde, dont les infrastructures étaient dans un état de délabrement affligeant et l’agriculture totalement laissée à l’abandon, ne permettant pas d’atteindre l’autosuffisance alimentaire que le tyran se targuait pourtant d’atteindre. Et, comme dans tout pays socialiste qui se respecte, la masse des pauvres côtoyait une minorité de nomenklaturistes prospérant à coups de trafics illicites, de pots de vin et de spéculation immobilière. Au total, selon les estimations d’Amnesty international, le bilan du socialisme guinéen s’élève à cinquante mille morts.

On brandira peut-être l’exemple du Chili d’Allende comme « preuve » que le socialisme et la liberté politique peuvent fonctionner ensemble. Nous avons déjà montré à quel point cette légende rose ne résiste pas à l’examen des faits (lire Le Chili d’Allende : au-delà du mythe (5/5) La crise politique) : Salvador Allende court-circuita systématiquement le Parlement chilien qui l’avait élu, s’obstina à faire la révolution dans son pays contre la volonté de la majorité du peuple qui avait refusé de voter pour lui, autorisa toutes les violences de l’extrême gauche, favorisa le développement d’un climat de véritable guerre civile, procéda à des fraudes électorales lors des élections législatives de mars 1973, tenta d’imposer le marxisme-léninisme dans l’enseignement, ignora systématiquement les résultats des élections dans les différents organismes intermédiaires (syndicats, organisations paysannes, associations d’étudiants…), refusa de se soumettre aux décisions de la Haute Cour de Justice qui condamnait ses agissements, accepta l’aide du tyran de La Havane et noua des relations diplomatiques avec d’autres tortionnaires sans que cela ne trouble le moins du monde sa conscience de « progressiste ». Lorsqu’il se suicida le 11 septembre 1973, la démocratie n’était ainsi plus qu’un corps à l’agonie auquel Pinochet se contenta de donner le coup de grâce. On a ici la démonstration que le socialisme peut mener à la dictature d’une autre façon : en suscitant un tel chaos et un tel déchaînement de violences que des militaires en profitèrent pour ramener l’ordre de façon autoritaire.

La liste pourrait s’allonger de ces paradis collectivistes ayant revêtu toutes les caractéristiques des dictatures. Elle révèle une chose : la démocratie ne peut aller sans la liberté économique. Pourquoi, alors, persiste, chez certains, la passion anticapitaliste ?

Chez eux, réside ce présupposé d’après lequel la propriété privée est le mal par excellence. Le socialisme part du postulat que tous les maux de la société étant issus du capitalisme, la seule solution consiste à détruire celui-ci pour faire advenir une société meilleure et, pourquoi pas ? parfaite. L’idée même de réformer le capitalisme, le réguler, l’encadrer, bref, le soumettre à des règles juridiques permettant d’en tirer le meilleur parti tout en limitant ou empêchant ses excès, ne saurait avoir grâce à ses yeux. En somme, il refuse de considérer les réussites des sociétés libérales. Réformer le capitalisme, pour lui, c’est déjà l’accepter et, donc, capituler devant le crime suprême : la propriété privée.

Pourtant, cette dernière est une condition indispensable à l’exercice de la liberté. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, aussi bien que la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la font figurer au rang des droits fondamentaux de l’être humain. Ce n’est pas un hasard. Quoi d’étonnant, alors, que ceux qui professaient ouvertement la destruction de la propriété se transformèrent en tyrans ? Jean-François Revel avait noté en 1976 que « la haine du capitalisme [pourrait être] assez violente pour faire accepter la destruction de la liberté » [2]. Il n’y a peut-être pas de lois générales en histoire mais, comme science humaine, elle reflète une chose : l’aspiration de l’être humain à la liberté ne peut se découper en différentes sphères. Elle est une et indivisible.

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Notes
[1] Le Nouvel Observateur, 26 avril 1990.

[2] Jean-François Revel, La tentation totalitaire, Paris, Robert Laffont, 1976, p. 370.

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