L’islamisme est-il soluble dans la démocratie ?

L’islamisme peut-il muter à la faveur de sa participation au jeu démocratique, abandonnant son projet totalitaire pour devenir un simple réformisme ? C’est la question posée par Anne-Clémentine Larroque dans L’islamisme au pouvoir*.

Anne-Clémentine Larroque, chercheuse spécialiste de l’islamisme, vient de faire paraître L’islamisme au pouvoir, une enquête minutieuse sur l’islamisme dans trois pays, le Maroc, la Tunisie et l’Égypte. Elle y montre que la pratique du pouvoir a des conséquences bien réelles sur l’idéologie et les partis islamistes qui l’exercent.

Plus d’islamisme, moins de djihadisme

Deux parties structurent le livre. La première, après avoir défini l’islamisme et ses différentes variantes (salafisme, wahhabisme et frérisme — c’est-à-dire l’islamisme issu des Frères musulmans), montre que les partis islamistes ont bénéficié des révolutions arabes de 2010-2011 pour accéder au pouvoir et que leur expérience de ce dernier influence la pratique qu’ils en ont ainsi que leur idéologie. Ainsi, les islamistes d’Ennahdha, en Tunisie, ont modéré leurs positions après le renversement de Mohamed Morsi en Égypte en 2013 et ceux du PJD, au Maroc, suivent un pragmatisme politique, conscients « que la référence à la religion doit être appréhendée avec beaucoup de délicatesse et qu’une distance doit être prise dans le discours du parti ». [1]

Les conséquences se font également ressentir au niveau de la sociologie et de l’organisation des partis islamistes. Notamment parce qu’une partie des jeunes générations, déçues par l’orientation « politicienne » prise par ceux-ci choisissent la voie de la radicalité et entrent dans le djihadisme. Le salafisme, politique ou violent, est alors devenu une force concurrente pour l’islamisme politique, multipliant ainsi les partis politiques, entre 2011 et 2013, en Égypte et en Tunisie. Et si, politiquement, ils n’ont convaincu guère de monde, ils sont parvenus à rester forts idéologiquement, comme en témoigne la progression du djihadisme.

Justement, dans la seconde partie, Anne-Clémentine Larroque se demande si plus d’islamisme en démocratie ne ferait pas reculer le djihadisme. La normalisation de l’islamisme politique aurait ainsi, selon elle, provoqué la prise de distance des djihadistes, jusque-là très proches des partis islamistes, qui se seraient sentis en quelque sorte trahis, constatant que ceux-ci n’avaient pas l’intention d’instaurer la charia et l’État islamique. Dès lors, les islamistes politiques, au moins en Tunisie et au Maroc, s’intègrent dans la lutte antiterroriste. La démocratie entraînerait ainsi une sécularisation et un réformisme de l’islamisme, pouvant aller jusqu’à sa « dissolution » [2] écrit-elle en conclusion.

Les Frères musulmans, matrice de tous les terrorismes djihadistes

L’intérêt du livre est de montrer l’évolution de l’islamisme à l’épreuve du pouvoir, ainsi que son hétérogénéité. Mais la question se pose alors : si l’islamisme devient un simple réformisme, peut-il alors continuer d’exister ? Anne-Clémentine Larroque répond en suggérant l’avènement d’un « post-islamisme », c’est-à-dire « une tendance de l’islamisme politique qui, une fois détachée de l’obsession du modèle de la Révolution iranienne, aurait dépassé la volonté de prise de pouvoir par la force ou par l’imposition de la charia », un « hybride d’origine islamiste mué par le système démocratique » [3].

L’optimisme dont elle fait preuve est-il fondé ? Malgré l’intérêt du livre, on peut toutefois souligner quelques réserves. D’abord dans ses définitions du salafisme et du mouvement des Frères musulmans. Elle distingue les deux en affirmant que les Frères ne sont pas des salafistes. Or, Hassan al-Banna fut attiré très tôt par le salafisme. Celui-ci ne désigne rien de plus que le fondamentalisme musulman (lire notre article sur le salafisme), lequel prône le retour à l’islam des premiers temps, modèle que cherche à étendre le mouvement d’al-Banna au monde entier en instaurant le califat et en imposant la charia. On rappellera, par exemple, qu’al-Banna avait qualifié son organisation d’« appel salafiste » [4]. Comme totalitarisme, l’islamisme est donc un fondamentalisme révolutionnaire.

Ensuite, on reste perplexe quant à la capacité de l’islamisme à se dissoudre progressivement dans un cadre démocratique quand on voit comment l’AKP d’Erdogan a entrepris, depuis qu’elle est au pouvoir de réislamiser la société turque et comment, avant même le coup d’État raté de l’été 2016, les règles basiques de la démocratie étaient bafouées. La sauvagerie de la dictature est maintenant bien connue, hélas, des Turcs. On peine à y voir le post-islamisme dont parle Anne-Clémentine Larroque…

Si l’on se tient à un seul exemple, le Parti Justice et Développement (PJD, parti des islamistes marocains), participe au jeu politique, bien conscient du but final vers lequel il tend : le califat. L’un de ses membres, s’adressant aux nouveaux membres du PJD, leur dit, en 1998 : « Chers frères, vous êtes les héritiers du mouvement salafiste [où l’on voit qu’islamisme et salafisme ne font qu’un]. Ce qui était espéré, derrière la bataille de la libération du pays, c’était l’établissement d’un État islamique. […] Aujourd’hui, nous avons une nouvelle chance devant nous pour réessayer, à nouveau, la concrétisation de ce rêve […]. Vous êtes désormais à l’intérieur du ring politique. Une équipe parmi vous a réussi à se faire une place au Parlement. La responsabilité s’est élargie devant vous, je vous souhaite le succès dans ce que vous entreprenez. » [5] Le Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), autre parti politique islamiste, matrice idéologique du PJD, a activement encouragé l’usage de la violence et du terrorisme au nom du djihad, notamment en Syrie, encourageant ainsi la formation des troupes de ce qui allait plus tard devenir l’État islamique. Le fils du président adjoint du MUR partit même faire le djihad dans les rangs de Daech en 2015, mais il fut arrêté à la frontière turque.

Enfin, le logiciel islamiste est proprement totalitaire et justifie la violence au nom de la cause : c’est al-Banna lui-même qui encouragea le meurtre. Quant à Sayyid Qutb, autre membre illustre de la confrérie, tous les terroristes islamistes se réclament de sa pensée ultraviolente. Il suffit de lire les écrits de ces apôtres du Bien pour prendre la mesure exacte de ce que représente l’islamisme.

Seulement, comme l’a bien noté Michaël Prazan dans son étude consacrée aux Frères musulmans [6], ces derniers ont un rapport bien particulier au temps. Ils ne visent pas l’instauration de la charia et du califat dans l’immédiat mais comptent sur une patiente islamisation des mœurs, des habitudes, des comportements, des sociétés et des mentalités pour réaliser leur objectif. Ils préfèrent enraciner leur modèle de société progressivement, l’ancrer solidement au sein des groupes humains jusqu’au couronnement que constituera la proclamation d’un califat. Aussi, les déclarations et même les actes des islamistes politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, ne peuvent servir à attester de leur adhésion sincère à la démocratie. C’est simple : ou bien ils acceptent celle-ci et l’islamisme n’existe plus ; ou bien ils conservent leur cap et leur acceptation de la démocratie n’est qu’une concession tactique.

Le totalitarisme peut finir de différentes manières. Le fascisme et le nazisme furent abattus par leurs ennemis extérieurs, à l’issue d’une guerre mondiale. Le communisme implosa suite à l’injection de ferments de liberté dans son système. L’islamisme peut-il être éradiqué par sa participation à la démocratie ? Rien n’est moins sûr.

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Notes
* Anne-Clémentine Larroque, L’islamisme au pouvoir. Tunisie, Égypte, Maroc, Paris, PUF, 2018, préface de Bernard Rougier, 298 pages.

[1] Ibid., p. 90.

[2] Ibid., p. 239.

[3] Ibid., p. 234.

[4] Cité par Mohamed Louizi, Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans. Retour éclairé vers un islam apolitique, Paris, Michalon, 2016, p. 190. Ce livre, écrit par un ancien membre et cadre de l’UOIF, émanation des Frères en France, est passionnant et éclaire, de l’intérieur, les rouages et la stratégie de long terme de l’islamisme en Occident.

[5] Ibid., pp. 285-286.

[6] Mickaël Prazan, Frères musulmans. Enquête sur la dernière idéologie totalitaire, Paris, Grasset, 2014.

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