Le revenu universel ne date pas d’hier

Voltaire a défendu, en son temps, le principe d’un revenu universel dans « L’homme aux quarante écus ».

Il faisait partie du programme de Benoît Hamon à la dernière élection présidentielle et fait l’objet de recherches, de débats et d’expérimentations en différents points du globe. Le revenu universel ne date pourtant pas d’hier.

En préconisant, dans son programme économique à l’élection présidentielle, l’instauration d’un Revenu universel d’existence (RUE) Benoît Hamon ne fit preuve d’aucune originalité et, surtout, trahissait l’idée même de revenu universel en le soumettant à des conditions d’âge (les plus de 18 ans) et de revenus (ceux gagnant moins de 1,9 smic). En réalité, le revenu universel, comme son nom l’indique — on l’appelle aussi revenu de base —, consiste à verser une somme identique à tous les individus d’une communauté, quels que soient leur condition sociale et leur âge. Pour en illustrer le principe, si on l’appliquait à la France, l’idée se traduirait par une allocation au montant uniforme versée à tous, de la naissance jusqu’au décès, de l’homme d’affaires Bernard Arnault au SDF.

More, Voltaire, Paine, Mill…

Dès le XVIe siècle Thomas More, dans son Utopie, envisagea un revenu permettant à tous les habitants d’une communauté d’échapper à la pauvreté. Au XVIIIe siècle, l’idée fut reprise par Voltaire dans un conte qu’il publia en 1768, L’homme aux quarante écus. La somme de quarante écus résulte de la division du nombre d’arpents du royaume (un arpent formant une superficie comprise alors entre deux mille et cinq mille mètres carrés) entre le nombre des sujets et la rente associée à la surface en question. Permettant tout juste de vivre dans des conditions modestes, elle a au moins le mérite d’être une allocation attribuée à chaque individu quel qu’il soit. Le narrateur du conte évoque également ses démêlés avec une administration fiscale pesante.

Toujours au siècle des Lumières, c’est le libéral Thomas Paine, partisan du libre-échange, du droit de propriété et chantre du gouvernement limité et des droits individuels qui défendit, dans son Sens commun paru en 1776, l’idée d’une redistribution des richesses et de l’attribution de droits sociaux. Puis, dans sa Justice agraire, publiée en 1797, partant du principe que la propriété engendre les inégalités, il défendit le revenu universel sous la forme de l’attribution inconditionnelle d’une somme pour toute personne adulte ainsi que d’une retraite inconditionnelle pour tous ceux âgés de plus de cinquante ans. « C’est un droit et non une aumône que je réclame » écrit-il. « Tout propriétaire de terre cultivée, argumente-t-il, doit à la communauté une rente agricole… du fait de la terre qu’il possède. »

Au siècle suivant, l’idée d’un revenu de base est reprise aussi bien par des libéraux que par des socialistes. Chez les premiers on peut citer John Stuart Mill qui, dans la seconde édition de ses Principes d’économie politique, en fait la proposition. Chez les seconds, le Français Charles Fourier et le Belge Joseph Charlier s’en font les promoteurs. Ce dernier défend l’allocation universelle dans la Solution du problème social ou constitution humaine en 1848.

Expérimentations diverses au XXe siècle

Au XXe siècle le revenu universel refait parler de lui. Le banquier et industriel français Jacques Duboin, chantre de l’« économie distributive » reposant sur le partage des richesses et fondateur de la revue La Grande relève en 1935, est l’un des premiers en France à défendre le revenu universel.

Dans la seconde moitié du siècle, c’est en Amérique du nord que l’idée commence à être sérieusement débattue et à faire l’objet d’expérimentations. Elle est ainsi promue par plusieurs économistes de renom, dont plusieurs sont prix Nobel. Parmi eux, les très libéraux Milton Friedman et Friedrich Hayek, James Tobin, Paul Samuelson, John Kenneth Galbraith, Robert Lampman, et Harold Watts. Milton Friedman prône ainsi dans les années 1960 un revenu de base versé à tous les individus quelle que soit leur catégorie sociale, censé aider les pauvres et favoriser la prise de risques. Il offre en outre l’avantage de faire des économies sensibles par rapport au système de redistribution alors en vigueur. Friedman défendra aussi l’idée de chèques gouvernementaux permettant à tous les parents de choisir l’éducation qu’ils veulent offrir à leur progéniture. C’est d’ailleurs conseillé par Friedman que le président Richard Nixon voulut instaurer le revenu universel en 1969 mais le Congrès s’y opposa.

Cela n’empêcha pas des villes ou des États d’expérimenter le revenu universel selon différentes modalités. Depuis les années 1970, l’Alaska prélève ainsi 25 % des revenus générés par l’exploitation de ses ressources naturelles pour en investir une partie dans les entreprises privées et en redistribuer l’autre partie sous forme d’allocation versée à tous les individus, enfant compris. En 2015, chaque habitant a par exemple reçu 1880 euros imposables. Des villes comme Denver et Seattle mirent en place, à la fin des années 1960 et au début des années 1970 un guaranted annual income (revenu annuel garanti). Au Canada, la ville de Dauphin, dans la province de Manitoba, en fit aussi l’expérience de 1974 à 1979 dans le cadre du programme « Mincome ». Les résultats, restés longtemps ignorés, sont encore analysés et révèlent, à ce jour, que seuls deux groupes sociaux ont cessé de travailler après l’instauration du revenu de base : les mères en congé maternité et les adolescents de condition modeste qui en profitèrent pour poursuivre leurs études.

D’autres régions du monde mirent en place le revenu universel, notamment des villages d’Inde et de Namibie où on a pu constater l’amélioration de la nutrition et de l’activité économique, et Macau, en Chine, dont la rente liée aux casinos est partagée et a pu permettre à chacun de ses habitants, en 2015, de recevoir 610 euros.

Une adaptation à l’évolution nouvelle de l’économie

En Europe, le principe du revenu de base est porté, entre autres, par le Néerlandais Rutger Bregman, auteur de Utopia for realists, le Belge Philippe van Parijs, le Français Gaspard Kœnig et son groupe de réflexion GenerationLibre, et l’économiste Guy Standing. Ce dernier fonda d’ailleurs, avec Philippe van Parijs, le BIEN, Basic Income Earth Network (Réseau mondial pour le revenu de base). Il est l’auteur de deux ouvrages, The Precariat : The New Dangerous Class (2011) et A precariat charter : From Denizens to Citizens (2014) qui ont popularisé un nouveau mot : le précariat. Mot-valise formé des termes prolétariat et précarité, il désigne toutes les personnes se trouvant dans une forme ou une autre d’insécurité économique : les chauffeurs indépendants d’Uber, les stagiaires, les demandeurs d’emploi, les salariés sous pression de certaines grandes entreprises… L’essor de ce précariat représente, pour Standing, une sérieuse menace pour les démocraties par les risques sociaux et politiques qu’elle implique. L’économiste souligne aussi que les actuels systèmes de protection sociale, notamment en France, sont inadaptés en raison de leurs multiples particularités, de leurs subventions et aides à tout va, qui fait que chaque bénéficiaire croit, à tort ou à raison toujours être moins bien loti que l’autre, entraînant jalousies et frustrations. Dans ce contexte, le revenu universel remplacerait ce système en le simplifiant. Pour Philippe van Parijs, coauteur d’un livre, avec Yannick Vanderborght, Basic Income. A radical proposal for a Free Society and a Sane Economy (2017), le revenu universel doit être considéré comme le socle d’une « liberté réelle », sans exclure, nécessairement, d’autres revenus sociaux qui, eux, seraient ciblés.

Guy Standing a bien souligné l’enjeu véritable du revenu universel : l’adaptation à l’évolution nouvelle de l’économie, qui nécessite une sécurité financière minimale tout en favorisant l’activité. Les avantages du revenu de base sont multiples. D’abord, assurer un filet de sécurité pour tous les individus, leur permettant de satisfaire, à tout moment, leurs besoins fondamentaux (se loger décemment, se nourrir, se soigner…). C’est le sens d’une tribune publiée dans Libération par plusieurs économistes : « Si demain chacun est autoentrepreneur, multiactif, indépendant, si à l’alternance traditionnelle du chômage et du salariat se substitue un flux continu d’activité, combinant des moments de suractivité avec des périodes de sous-activité, le revenu universel deviendra la clé de voûte du système social, garantissant la satisfaction minimale des besoins primaires. »

Ensuite, une telle mesure offrirait l’avantage, non négligeable, de faire maigrir un État providence obèse, à la bureaucratie pléthorique, envahissante et incompétente, tout en supprimant les effets de seuil : contrairement à ce qu’on pense, le revenu de base ne peut pas favoriser l’assistanat comme mode de vie, ou du moins peut le freiner considérablement, dans la mesure où l’individu gagnera toujours plus en travaillant (il combinera son salaire avec le revenu de base) qu’en ne travaillant pas (se contentant du seul revenu de base). C’est en France que bien des personnes trouvent intérêt à bénéficier des allocations diverses sans travailler car elles touchent un revenu plus élevé que si elles vivaient seulement du SMIC.

Enfin, le revenu universel favoriserait une plus grande liberté en responsabilisant ses bénéficiaires. Chaque personne serait en effet responsable de ses choix grâce à la somme perçue qu’elle serait libre d’utiliser comme elle l’entend : se payer une mutuelle ou non, financer une partie de la scolarité de ses enfants ou leur acheter le dernier modèle d’I-phone, s’offrir des vacances ou monter son entreprise, épargner en vue d’un achat immobilier ou de sa retraite… Concilier liberté et sécurité de l’individu : tel est le défi des sociétés démocratiques au XXIe siècle.

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