Culture et barbarie : liaisons dangereuses

Une image extraite du film de Leni Riefenstahl "Le Triomphe de la Volonté".

Une image extraite du film de Leni Riefenstahl Le Triomphe de la Volonté.

La culture, une arme contre la barbarie ? Voire… La frontière entre les deux est loin d’être aussi hermétique qu’il n’y paraît.

Le président du Conseil italien, Matteo Renzi, avait annoncé en novembre dernier le versement d’une enveloppe d’un milliard d’euros consacré à la culture. Entre autres, ce milliard devait financer une « carte culture » attribuée à chaque jeune de plus de 18 ans d’un montant de cinq cents euros, carte qu’ils ont reçue à la rentrée 2016, grâce à laquelle ils peuvent dépenser en achats de livres, entrées de cinéma, de théâtre, de musées, de concerts. L’idée derrière cette mesure : combattre la barbarie islamiste.

Passons sur la naïveté de penser que la mise à disposition d’une somme d’argent pour aller au spectacle ou lire puisse susciter chez ses bénéficiaires un soudain intérêt pour les œuvres de l’esprit. À l’heure d’internet, du marché du livre d’occasion et des Journées du patrimoine, l’accès à la culture n’a sans doute jamais été aussi aisé. En revanche, l’envie d’acquérir des connaissances sur tel ou tel courant artistique, le désir de se plonger dans le style élégant d’un auteur, la volonté de s’initier à l’histoire antique ne peuvent relever que d’une décision personnelle. Or, il faut au préalable que nous ayons été sensibilisés aux productions culturelles, que nous fassions preuve de sympathie pour l’objet de notre intérêt, qualités qui ne se décrètent pas et ne se financent pas et que seules l’instruction et la curiosité peuvent faire naître et grandir.

Surtout, l’idée selon laquelle la culture peut contribuer à vaincre toute espèce de despotisme et d’inhumanité, en plus d’être simpliste, est fausse. La culture n’a jamais immunisé contre la barbarie. Pas plus que l’intelligence, d’ailleurs. Ce que Julien Benda nommait la « trahison des clercs » était cette propension, chez certains intellectuels, ces esprits pétris de culture, à adhérer à des idéologies liberticides et à soutenir des systèmes politiques totalitaires. Le XXe siècle nous en a offert maints exemples.

C’est l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, ce génie littéraire, qui exprima son virulent antisémitisme dans maints textes abjects, tels que Bagatelles pour un massacre. Grand admirateur de l’Allemagne nazie — même s’il avait peu d’estime pour Hitler —, il publia nombre d’article dans divers journaux sous le régime de Vichy. C’est l’écrivain Robert Brasillach, militant de L’Action française, qui s’enthousiasma pour le nazisme et fut le rédacteur en chef du journal antisémite et collaborationniste Je suis partout. C’est le philosophe Jean-Paul Sartre, compagnon de route du communisme, qui voyait dans le marxisme « l’horizon indépassable de notre temps » et justifiait, dans sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, l’usage de la violence terroriste. C’est l’écrivain Philippe Sollers qui, le 25 janvier 1975, dans l’émission Apostrophes, soutint tranquillement que les Chinois pouvaient se passer des droits de l’homme au motif que leurs besoins et leurs exigences n’étaient pas les nôtres [1]. Ce point de vue fut exprimé alors que la Révolution culturelle, qui allait toucher à sa fin, venait d’envoyer à la mort quatre millions de personnes et allait en laisser cent millions d’autres anéanties. C’est encore le philosophe Alain Badiou qui chanta les louanges des Khmers Rouges pendant qu’ils accomplissaient leur sombre besogne génocidaire au Cambodge. Un exemple contemporain le plus éloquent de l’impuissance de la culture seule à faire rempart à la barbarie réside dans les propos de Sayyid Qutb, l’idéologue des Frères musulmans et le théoricien du djihad : « Celui qui écrit ces phrases est un homme qui a passé quarante années entières de sa vie à lire. Son travail principal consistait à lire et à méditer dans tous les domaines de sa spécialité et de ses divers centres d’intérêt. Ensuite, il revint aux sources de la foi et de sa représentation du monde. Il découvrit alors que tout ce qu’il avait lu était faible, très faible, comparé à ce sol large et solide. » [2] Voilà donc un homme, inspirateur des brutes fanatisées d’Al-Qaïda et de l’État islamique, qui admet ouvertement avoir baigné dans la culture pendant des décennies et la juge « faible et solide » en regard de sa croyance religieuse.

Par ailleurs, si l’on convient que le totalitarisme manifeste un des degrés les plus élevés dans l’inhumanité et la cruauté, il faut reconnaître, là encore, que l’opposition entre culture et barbarie ne résiste pas à l’examen des faits. Car persécutions, déportations et massacres de masse entraient dans le même cadre que l’assujettissement de la culture au Parti unique : la création d’un homme nouveau. Par définition, le totalitarisme entend soumettre toutes les activités sociales, y compris, donc, le domaine culturel, à son pouvoir. Il n’entend pas seulement détruire la culture existante mais encore en rebâtir une qui soit conforme aux canons de l’idéologie qui l’inspire.

Le régime de Mussolini, en Italie, mit en place un Institut national de la culture fasciste, inféodé au Parti national fasciste. Créée en 1926, l’Académie royale d’Italie fut chargée de rédiger un dictionnaire de la langue italienne dont tous les mots d’origine étrangère auraient été bannis. En 1937, un Ministère de la Culture populaire vit le jour, Big Brother fasciste contrôlant le contenu de toutes les productions intellectuelles, dans tous les domaines : la presse écrite, la radio, le cinéma, les productions musicales, le théâtre…

Les nazis ne furent pas en reste (lire la partie consacrée à la culture dans cet article consacré au totalitarisme nazi). En peu de mots, disons que l’architecture nationale-socialiste se caractérisait par son gigantisme, que le cinéma était sévèrement contrôlé par l’État, que les actualités déversaient à longueur de journées une propagande glorifiant l’obéissance au chef et la nation allemande et vouant aux gémonies les juifs, les Anglo-Saxons et les communistes. La cinéaste Leni Riefenstahl est passée à la postérité comme étant la réalisatrice de films comme Le triomphe de la Volonté et Olympia, croûtes pitoyables à la gloire d’un régime sanguinaire au service desquels furent mis des techniques et un art très efficaces et novateurs.

L’islamisme, à l’instar de ses cousins idéologiques, se propose lui aussi d’édifier une culture nouvelle. Le Manifeste en cinquante points des Frères musulmans, publié en 1936, est à ce titre éloquent. Il délivre une série de mesures à prendre une fois le pouvoir conquis : « Inspecter les théâtres et les salles de cinéma et choisir avec rigueur les films et les pièces qui y seront présentés. Censurer les chansons et sélectionner soigneusement celles qui seront diffusées. Choisir soigneusement les conférences, les chansons et les sujets qui seront diffusés à la radio : utiliser la radio pour éduquer la nation d’une manière vertueuse et conforme à la morale. Confisquer les histoires provocatrices, les livres qui promeuvent le scepticisme d’une manière insidieuse, les journaux qui encouragent l’immoralité et ceux qui profitent de manière indécente des désirs lascifs. » On rappellera aussi qu’en Tunisie, la présence au pouvoir des Frères musulmans d’Ennahdha entre 2011 et 2013 permit la condamnation d’un directeur de chaîne de télévision pour avoir diffusé le film Persépolis, lequel film avait commis le sacrilège de représenter Dieu…

Donc, culture et barbarie entretiennent des liaisons particulièrement dangereuses : d’une part, par l’appui que certains hommes cultivés et sensibilisés aux œuvres de l’esprit apportent aux despotes et aux terroristes ; d’autre part, par le dessein du totalitarisme de reconstruire une culture entièrement vouée à la défense de son idéologie.

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[1] Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc, Paris, Seuil, 1983, p. 56.

[2] Cité par Olivier Carré dans Mystique et politique. Le Coran des islamistes. Lecture du Coran par Sayyid Qutb Frère musulman radical (1906-1966), Paris, Cerf, « Patrimoines Islam », 2004, p. 13.

 

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