Marrou contre les conspirationnistes

L'historien et philosophe Henri-Irénée Marrou. Un sioniste ? Un illuminati ? Un complice de la CIA ?

L’historien et philosophe Henri-Irénée Marrou.

Le terrorisme islamiste ne représente pas seulement un danger par la terreur qu’il tente d’imposer au sein des populations. Il alimente également les discours conspirationnistes qui ne sont pas moins périlleux pour la liberté. Un regard d’historien peut apporter un éclairage sur ces discours.

« [T]out document, tout témoin sera pour commencer frappé de suspicion ; la défiance méthodique est la forme que prendra, appliqué à l’histoire, le principe cartésien du doute méthodique, point de départ de toute science ; systématiquement, on se demandera en face de tout document : le témoin a-t-il pu se tromper ? A-t-il voulu nous tromper ?
L’image qu’il convient de nous faire de l’historien sera tout autre : non, il ne doit pas avoir en face des témoins du passé cette attitude renfrognée, tatillonne et hargneuse, celle du mauvais policier pour qui toute personne appelée à comparaître est a priori suspecte et tenue pour coupable  jusqu’à preuve du contraire ; une telle surexcitation de l’esprit critique, loin d’être une qualité, serait pour l’historien un vice radical » [1]

Ces lignes, extraites du livre magistral du grand Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, visaient les historiens « méthodiques », dont deux des plus illustres représentants étaient Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.

Il est frappant de constater qu’elles s’appliquent merveilleusement aux conspirationnistes, ces pseudo-experts en tout et en rien qui, après chaque attentat islamiste commis en Occident, débitent leur logorrhée négationniste en se focalisant sur des « détails troublants » et des coïncidences trop nombreuses pour ne pas être suspectes. Pour eux, le 11 septembre, Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice sont l’œuvre des Occidentaux, de leurs services secrets et, surtout, des juifs. Pour alimenter leur « démonstration », ils s’appuient sur les documents, comme les historiens. Il s’agit principalement de ces images de télévision ou de vidéos amateur qui feront partie des sources utilisées par les historiens de demain pour l’étude du phénomène djihadiste. Le problème est que les « truthers » comme ils se baptisent eux-mêmes — les « chercheurs de vérité » — n’ont aucune compétence pour traiter ces documents qu’ils considèrent comme a priori mensongers. Leurs capacités d’analyses sont obstruées par la certitude qu’« on nous ment ». D’où cette arrogance de leur part : persuadés de détenir la vérité, ils manifestent une « attitude hautaine et méprisante » [2] : les mots sont encore de Henri-Irénée Marrou. À leurs interlocuteurs immunisés contre leurs délires ils réservent les doux qualificatifs de « mouton » ou déversent sur eux des tombereaux d’injures, quand ils ne les accusent pas d’être à la solde du Mossad ou de la CIA.

Voici deux exemples dans lesquels s’est manifestée la « surexcitation de l’esprit critique » des conspirationnistes. Le premier concerne les attentats de Charlie Hebdo. Sur les fameuses images prises par les journalistes présents lors de l’attentat depuis le toit de l’immeuble où se déroulait l’attaque, un détail n’a pas échappé à la vigilance tatillonne de nos génies experts : l’un de ces journalistes porte un gilet pare-balle, preuve irréfutable que les reporters savaient ce qui allait se passer, qu’ils faisaient donc partie du complot. Or, si l’on se donne un léger effort — qui semble apparemment surhumain pour les conspirationnistes — de s’informer, on apprend sans peine que, située à côté des locaux de Charlie Hebdo, l’agence de presse Premières lignes regroupe des journalistes habitués à travailler dans les zones de conflit. Dès lors, comment s’étonner que le reporter ait revêtu son gilet pare-balle pour rendre compte de son mieux des faits sur un lieu où s’échangeaient des coups de feu ?

Le deuxième exemple nous ramène quinze ans en arrière, le 11 septembre 2001. Pour tenter de « prouver » l’existence d’un complot, certains conspirationnistes se sont échinés à nous démontrer que la destruction des tours jumelles avait été contrôlée. Ils arguaient ainsi de jets de matériaux très visibles et nettement en avance sur le front d’effondrement. Ces « squibs » — « pétards » en anglais — seraient la preuve de la présence d’explosifs, trahissant la main des services secrets américains et israéliens dans les attentats. Si nos clowns complotistes avaient eu quelques connaissances en mécanique des structures et des matériaux, ils se seraient épargné le ridicule d’une telle allégation. En effet, les scientifiques expliquent très bien ces projections de matières par la quantité de pression phénoménale induite par l’effondrement de haut en bas des tours. Comme dans un piston, l’air circulant dans les conduites verticales des immeubles s’est vite retrouvé comprimé. La pression ainsi engendrée a violemment expulsé l’air à des endroits où le vitrage ne pouvait pas la supporter, notamment en raison d’un montage défectueux. Il est d’ailleurs significatif que les squibs observés l’aient été, pour la plupart, dans les étages techniques, là où, par définition, personne ne travaillait et où le besoin d’isolation était donc moins impérieux. [3]

À travers ces deux exemples transparaît la piètre et ridicule exploitation des documents par nos experts autoproclamés. On devine aussi l’indigence de leur démarche, qui se borne à vouloir démontrer la fausseté de la « version officielle » — tâche que ne parviennent pas à remplir les conspirationnistes tant leur confusion mentale, leur incompétence et leur mauvaise foi les tiennent à une distance astronomique de toute démarche scientifique. Car Henri-Irénée Marrou rappelait aussi dans son livre que la critique seule ne suffit pas et qu’elle ne constitue pas l’essentiel de la démarche historique. Ce n’est pas tout de vouloir convaincre que les attentats islamistes ne sont pas le fait des islamistes. Encore faut-il proposer une autre version qui soit démontrée par des faits. Or, à aucun moment nos comiques de service n’apportent d’éléments accréditant leur thèse, à savoir que les attentats du 11 septembre par exemple ou celui de Charlie Hebdo sont l’œuvre du gouvernement américain ou des juifs. Ils manifestent plutôt leur inaptitude à une analyse correcte des documents. Pourtant, ceux-ci sont à même de livrer une foule  d’informations très diverses si on sait leur poser de bonnes questions. Encore faut-il en être capable. Au contraire des charlatans Alain Soral et Thierry Meyssan et de leurs suiveurs, l’historien doit s’en tenir à une grande humilité nous dit Marrou : la compréhension d’un document n’est pas si aisée qu’il y paraît. Marrou expliquait que l’historien, loin de la « surexcitation de l’esprit critique », doit éprouver une forme de « sympathie » pour le document, manifester un réel intérêt pour la ou les personnes qu’il va rencontrer dans les sources qu’il analyse — « L’histoire est rencontre d’autrui » [4] écrit Marrou —, les comprendre, tenter de se glisser dans leur mentalité.

Cela dit, l’exaltation de l’esprit critique dont font preuve les conspirationnistes est parfois aussi absente chez eux que les crocodiles en Alaska. Un exemple en est le site Panamza qui monta en épingle le témoignage d’un banquier égyptien présent lors de l’attentat de Nice. La vidéo est intitulée « Découvrez ce que vous cache BFM TV ». Le titre mérite une remarque préliminaire. Les images de l’interview, en effet, sont extraites d’une émission de la chaîne d’information en continu. Qu’y a-t-il alors de « caché » dans des images diffusées dans la France entière ? Ensuite, le « détail troublant » relevé par Panamza est mentionné dans la bouche du banquier : parlant du terroriste, il explique, en anglais, qu’il portait un uniforme de policier, avant de préciser sa pensée en disant qu’il s’agissait d’un uniforme bleu « comme celui de la police » (je souligne). Le journaliste qui l’interroge traduit par « il était certainement habillé en bleu comme un conducteur de camion ». C’est là que Panamza a tiqué : le journaliste passerait sous silence que l’auteur portait un uniforme bleu « comme celui des policiers ». Dans l’optique conspirationniste, si c’est un élément troublant c’est qu’il est apte à nous « dire » que l’attentat est l’œuvre du gouvernement français. Le sous-entendu est clair : c’est un policier qui conduisait le camion. C’est bien connu : les services secrets, chargés d’une mission, la font accomplir par un homme en uniforme : sans doute pour être plus discrets… Par ailleurs, au vu des « incohérences » et des « détails troublants » relevés après chaque attentat par nos valeureux justiciers de la trempe de Panamza, envoyer un policier en uniforme, identifiable par des dizaines de témoins, commettre un acte terroriste, est une marque prodigieuse de bon sens. Enfin, on ajoutera que les « journalistes-complices » de l’attentat poussent la bêtise jusqu’à interviewer un rescapé dont le témoignage remet en cause la version officielle qu’ils sont par ailleurs chargés de propager. Sans doute faut-il imaginer qu’ils ont passé un mauvais quart d’heure à se faire passer un savon par quelque sioniste comploteur…De ce fouillis de contradictions, d’incohérences et d’absurdités on ne saurait extraire la moindre information, hormis ce constat que, vis-à-vis du banquier égyptien témoin de l’attentat, Panamza ne manifeste étrangement pas « cette attitude renfrognée, tatillonne et hargneuse, celle du mauvais policier pour qui toute personne appelée à comparaître est a priori suspecte ».

Chez les adeptes de la théorie du complot l’esprit critique — ou plutôt le laborieux engrenage cérébral qui, chez eux, en tient lieu — semble être à géométrie variable. Sa surexcitation est donc moins le point de départ de leur « raisonnement » qu’un symptôme possible du désordre psychologique qui s’est emparé d’eux. Le point de départ, chez l’individu complotiste, tient à un biais cognitif susceptible de se produire chez chacun de nous en raison des prédispositions de notre cerveau à se méfier d’autrui, à voir des intentions partout, à sur-interpréter chaque détail… [5] Cependant, il faut, me semble-t-il, ajouter à cela une dimension idéologique très forte qui facilite considérablement l’erreur ou qui se combine au biais cognitif pour déceler des complots là où il n’y en a pas. Il n’aura échappé à personne que la rumeur faisant des attentats du 11 septembre le résultat d’un complot du gouvernement américain provient de l’extrême droite américaine. Que celle faisant croire que les juifs travaillant au World Trade Center avaient été prévenus de sorte qu’ils ne soient pas présents le jour des attaques est de source islamiste puisqu’elle a été lancée par le Hezbollah. Que, en France, c’est Alain Soral, figure illustre de l’antisémitisme français actuel, qui n’a de cesse de propager la pensée conspirationniste. La puissance de l’idéologie n’est pas à négliger. Car si le seul biais cognitif expliquait la propension d’un certain nombre d’individus à l’adhésion aux spéculations complotistes, celles-ci auraient été battues en brèche depuis longtemps et ne connaîtraient pas l’essor qui est le leur sur internet. Il est toujours possible de rectifier une erreur de jugement. Mais en proie à l’idéologie, nos facultés sont comme anesthésiées. « L’idéologie, c’est ce qui pense à votre place » [6] écrivait Jean-François Revel dans La grande parade. Le délire ascientifique des conspirationnistes traduit parfaitement cet état comateux ayant envahi leur crâne.

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Notes
[1] Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil, 1954, « Points Histoire », p. 92.

[2] Ibid., p. 95.

[3] Lire, entre autres, Jérôme Quirant, La farce enjôleuse du 11-Septembre, Paris, Books on demand, 2010, 164 pages, Science & Vie, n° 1128, septembre 2011 et Zdenӗk P. Bazant, Jia-Lang Le, Frank R. Greening et David P. Benson, « What did and did not cause collapse of WTC Twin Towers in New York ».

[4] Henri-Irénée Marrou, Op. cit., p. 96.

[5] Science & Vie, août 2016, n° 1187.

[6] Jean-François Revel, La grande parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste, Paris, Plon, 2000, p. 334.

 

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4 réflexions au sujet de « Marrou contre les conspirationnistes »

  1. Nabe vient de sortir « Les Porcs » qui s’en prend aux conspirationnistes du type Soral/Dieudonné …je pensais que Marc-Edouard était timbré et j’ai été surpris par ce pamphlet anti-complotiste.

    • Nabe est hostile aux conspirationnistes pour une raison peu glorieuse. En effet, les conspis ne peuvent supporter que des musulmans (Daech, Boko Haram, Al-Qaïda…) puissent, comme n’importe quels autres fous furieux sanguinaires, commettre des atrocités, tuer des innocents et exercer des tyrannies au nom de leur foi ou de leur idéologie. Par conséquent, ils préfèrent attribuer toutes ces exactions à de supposés comploteurs (CIA, sionistes…). Or, Nabe, antisémite notoire, est heureux de voir des juifs se faire tuer. Ce que fait Daech, pour lui, est bien. Tuer des impérialistes, des chrétiens, des juifs, des homosexuels est considéré par lui comme une œuvre de salut public. Daech est antisémite, donc il est dans le camp du Bien selon Nabe. Voilà pourquoi il ne supporte pas qu’on retire à Daech les mérites de ses exploits.

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