Le califat, des origines à Daech

Le califat, des origines à DaechDaech est devenu un califat le 29 juin 2014. Cette institution datant de la mort de Mahomet a pourtant connu bien des vicissitudes.

Le 29 juin 2014, le dirigeant de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, proclama le califat. Fut ainsi restaurée une institution née au lendemain de la mort du prophète et supprimée en 1924. Pourtant, le califat connut des évolutions, parfois très contrastées, au cours des siècles : il y eut des califats aussi bien sunnites que chiites, des califats concurrents, et la fonction califale elle-même n’a pas recouvré la même réalité à toutes les époques.

Des « bien Guidés » aux Abbassides

Le terme calife, qui vient de l’arabe khalîfa, désigne le « successeur » de Mahomet à la tête de l’État musulman, qui détient le pouvoir à la fois politique et religieux. Dans l’Arabie préislamique, le mot désignait celui qui remplaçait le chef de famille ou de tribu durant son absence. C’est la pratique des compagnons du prophète qui en fit un titre officiel. Le premier « calife » fut Abou Bakr, qui fut choisi par acclamation et régna de 632 à 634. Mais c’est son successeur, nommé par lui, Omar, qui prit officiellement le nom de « successeur du Messager de Dieu ». Il ajouta à ce titre la fonction de « Commandeur des croyants ». Omar régna jusqu’en 644. Le troisième, Othman, occupa la fonction de calife de 644 à 656. Le quatrième fut Ali, cousin de Mahomet et également son gendre puisqu’il était le mari de Fatima, fille du prophète. Le pouvoir d’Ali fut pourtant contesté par le gouverneur de Syrie Moawiya, chef du clan des Omeyyades et qui le déposa en 659 (Ali fut assassiné deux ans plus tard). Baptisés « Califes bien guidés », les quatre premiers successeurs de Mahomet représentent une période considérée comme un âge d’or par les fondamentalistes (lire notre article sur le salafisme) et la première vague de l’impérialisme musulman, qui voit la conquête de l’Égypte, de la Cyrénaïque, de la Palestine, de la Syrie, de l’Iran, de l’Irak, et de territoires jusque sur les bords de la Caspienne.

Moawiya installa le califat à Damas. Désormais, la fonction allait se transmettre de manière héréditaire. La dynastie des Omeyyades régna un peu moins d’un siècle (661-750). Leur étendard était de couleur blanche. Au titre de calife ils ajoutèrent celui d’« héritiers de Dieu sur terre ». La fonction califale était la même qu’à l’origine, c’est-à-dire que son détenteur était à la fois le chef spirituel de la communauté musulmane, garant du respect de la charia, et le chef d’État. Sous les Omeyyades l’expansionnisme musulman atteignit son apogée.

Cependant, dès cette époque, la légitimité du calife était contestée par deux courants. Le premier était celui des Kharidjites, désignant, littéralement, « ceux qui sont sortis ». À l’origine partisans d’Ali, ils s’en séparèrent, lui reprochant sa faiblesse. Ces puritains de l’islam refusaient autant de reconnaître Ali que Moawiya comme califes et estimaient que le califat devait être électif. Hostiles à la fois au sunnisme et au chiisme, ils jugeaient légitime de déchoir un calife si celui-ci ne respectait pas la « voie droite » pour le remplacer par un autre, fût-il esclave. Le second courant, qui allait donner naissance au chiisme, pensait que le califat devait revenir aux membres de la maison de Mahomet. Deux tendances s’y illustraient : la première regroupait les partisans d’Ali (les alides) pour qui le califat devait revenir au descendant du gendre du prophète ; la seconde rassemblait les partisans des descendants d’Abbas, oncle de Mahomet (les abbasides). Ces derniers livraient des prêches enflammés et appelaient à la révolte contre le calife omeyyade. Ils parvinrent à former une armée regroupée autour de leur étendard noir, couleur associée au parti alide depuis la bataille de Kerbala en 680, où Hussein, le fils d’Ali, trouva la mort.

Déboires et disparition du califat abbasside

En 750, les Abbassides battirent les armées omeyyades à la bataille du Grand Zab et leur chef, Abou al-Abbas al-Saffâh (« le Sanguinaire »), fut proclamé calife. Il fit massacrer tous les membres de la dynastie omeyyade. C’est le début du califat abbasside, qui régna cinq siècles. La capitale fut transférée à Bagdad. Cependant, la « maison du prophète » ne resta pas longtemps unie car le parti alide rompit avec celui des abbassides. Les partisans d’Ali, en arabe chi’at Ali, allaient donner naissance au courant chiite.

Une autre source de contestation du pouvoir abbasside vint d’un survivant du massacre des Omeyyades, Abd al-Rahman, qui fonda une nouvelle dynastie omeyyade à Cordoue, en Espagne, dès 756. Il instaura en effet un émirat, sorte de principauté dont la dimension est essentiellement militaire. Et ce fut l’un de ses successeurs, Abd al-Rahman III, qui se proclama calife en 929 : ainsi était ressuscité le califat omeyyade. Il prit deux autres titres également, ceux de « Prince des croyants » et de « Combattant victorieux pour la religion de Dieu ». Cordoue devint la rivale de Bagdad.

Au IXe et au Xe siècles, le califat abbasside connut une série de crises. Les vizirs, sorte de premiers ministres des califes, s’émancipèrent de leur tutelle pour s’attribuer la réalité de leur pouvoir (affaires militaires, relations avec les provinces, politique générale…). Par ailleurs, les gouverneurs de provinces se trouvaient à la tête de véritables États qui se montraient très autonomes, voire complètement indépendants. Ce fut le cas par exemple de l’Égypte dirigée par ibn Tulun qui, après avoir été nommé gouverneur en 868, fonda sa propre dynastie (les Tulunides). Au Maroc, la dynastie des Idrissides régna de 789 à 985. Un certain Oubaydallah, un chiite, se rendit de Syrie au Maghreb pour y instaurer un califat chiite, dont l’étendard est de couleur verte. C’est le premier calife fatimide, nom venu de Fatima, la fille de Mahomet. Les Fatimides conquirent l’Égypte en 969 et fondèrent une capitale, qui sera Le Caire et rivalisera aussi avec Bagdad. De là, le califat fatimide régnera jusqu’en 1171. L’une des dynasties autonomes ayant émergé dans l’empire abbasside, située en Iran, celle des Bouyides, des chiites également, entrèrent à Bagdad en 945 pour s’emparer de la réalité du pouvoir politique, laissant au calife son titre. La séparation des pouvoirs politique et religieux est faite.  Jusqu’en 1055, les Abbassides furent soumis aux Bouyides.

Ils firent appel aux Turcs seldjoukides, sunnites comme eux, pour les libérer de cette tutelle et aussi pour contrecarrer la menace représentée par les Fatimides. Mais le chef seldjoukide, Toghroul, se fit proclamer sultan en 1055 : en clair, c’est lui qui détenait désormais la réalité de l’autorité gouvernementale. Au cours du XIIe siècle, l’autorité des califes abbassides retrouva une certaine consistance mais leur empire était confronté aux assauts des Mongols qui, finalement, détruisirent Bagdad en 1258. Les Abbassides se replièrent au Caire en 1261, leur présence permettant d’ailleurs de légitimer le pouvoir des Mamelouks, une dynastie turque d’esclaves qui s’était emparée du pouvoir dans la province et gouvernait de manière autonome. En clair, en Égypte, les califes abbassides n’avaient qu’un rôle purement formel et de représentation religieuse. On était loin du califat des origines censé fédérer l’ensemble du monde musulman. En parallèle, d’autres dynasties indépendantes (les Hafsides en Tunisie, 1228-1574 ; les Mérinides au Maroc, 1196-1465) prirent également le titre de calife.

Ottomans : le dernier califat

Une dynastie turque, celle des Ottomans, s’empara de l’Égypte en 1517 et fit prisonnier le dernier calife abbasside qui lui aurait remis les insignes du pouvoir califal, l’épée, le manteau et l’étendard du prophète — on ne trouve nulle évocation de transfert dans les documents de l’époque. Mais les sultans ottomans attendirent le XVIIIe siècle pour prendre, officiellement, le titre de calife. Le titre apparaît pour la première fois dans un traité signé avec la Russie de Catherine II en 1774. C’est un tournant dans l’histoire de l’institution califale : désormais la séparation est faite entre l’origine ethnique et la direction spirituelle des musulmans. La fonction califale rompt avec sa tradition arabe. De plus, la turcisation du califat reflète le conflit entre sunnites (dont les Ottomans sont les champions) et les chiites (dont les empires safavide puis qâdjâr sont les noyaux), entre l’ouest et l’est.

L’empire ottoman se disloqua petit à petit sous la pression et la colonisation européennes. Lorsqu’éclata la première guerre mondiale, l’empire ottoman est allié à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Le calife allait perdre la guerre. De plus, les provinces arabes, soumises aux Ottomans, lâchèrent celui-ci et se révoltèrent en 1916 sous la direction de leur chef Hussein ibn Ali. Cette révolte « prend les couleurs emblématiques du califat islamique dans une synthèse historique inédite » (Mathieu Guidère) : le rouge des Hachémites (clan auquel appartenait Mahomet), le noir des Abbassides, le vert des Fatimides et le blanc des Omeyyades.

À l’issue du conflit, l’empire ottoman disparut. La Turquie d’Atatürk abolit le califat 3 mars 1924. L’annonce de cette abolition provoque une onde de choc dans tout le Proche-Orient et jusqu’en Inde. Dès lors, des réactions diverses tendirent à faire renaître cette institution.

Faire renaître le califat

Un intellectuel réformiste, Rachid Rida (1865-1935), né au Liban mais vivant en Égypte, publia dans les années 1920 un ouvrage intitulé Le Califat, dans lequel il exprimait son souhait de voir restauré le califat. Mais réalisant la difficulté de la tâche, il développait une notion appelée à un bel avenir, celle d’État islamique : une phase transitoire dans l’attente du rétablissement du califat mais appliquant la charia.

Au plan politique, différentes tentatives de restauration du califat eurent lieu. Ainsi celle du chérif (seigneur) Hussein, roi du Hedjaz en 1924 mais qui fut immédiatement chassé par les troupes d’ibn Saoud. La famille des Saoud, justement, en 1932, lorsqu’elle fonde son royaume, entendit recréer le califat mais les oulémas (sorte de théologiens) ne lui accordèrent pas leur soutien. Le roi d’Égypte Farouk tenta également, mais en vain, en 1939, de porter le titre. La confrérie des Frères musulmans, fondée par Hassan al-Banna en 1928, matrice du totalitarisme islamiste, se fixa comme objectif la restauration du califat. Dans les années 1950 se développa un mouvement fondé sur la théologie de la libération qui promut l’idée de ressusciter le califat par la raison, et non par la violence, en vue de se libérer à la fois des colonisateurs européens et des dictateurs arabes.

Les talibans instaurèrent dans les années 1990 un « Émirat islamique » qui hébergea Ben Laden et ses hommes. Les terroristes algériens du Front islamique du Salut (FIS) avaient également pour but l’établissement d’un État islamique. Ce qui n’était au départ qu’un groupe de djihadistes parmi d’autres en Syrie, portait le nom d’État islamique en Irak et au Levant (ISIL), plus connu sous son acronyme arabe, Daech. Là encore, l’appellation est sans équivoque et montre la postérité qu’a eue la notion développée par Rachid Rida. C’est ce groupe qui, le 29 juin 2014, dans la grande mosquée de Mossoul, proclama le califat par la voix de son chef qui se rebaptisa pour l’occasion Ibrahim. Par cette annonce, Daech entendait renouer avec les grandes heures du califat. Son drapeau noir est une référence explicite aux Abbassides. Al-Baghdadi se prétend le descendant de Mahomet. Les atrocités commises ne sont que l’application stricte de la charia, permettant ainsi un retour aux sources d’un islam pur et débarrassé de ses éléments nuisibles (chiites, chrétiens, Kurdes, homosexuels, apostats…). La destruction de la frontière entre Irak et Syrie fait table rase du passé colonial et renoue avec le territoire du Cham, province abbasside qui regroupait presque tout le Proche-Orient actuel. Enfin, Daech a tous les attributs d’un État, ce qu’était le califat : un territoire et sa population, un gouvernement et ses représentants à l’échelon régional et local, la mainmise sur nombre d’activités : police, justice, administration, eau, gaz, électricité, internet, état civil… Un État totalitaire, bien évidemment.

Daech a ainsi fait renaître une réalité — certes, à un niveau embryonnaire — mais surtout une idée, le califat. D’ailleurs, aujourd’hui, nombre d’organisations ont pour objectif sa restauration. De Boko Haram (au Nigéria) à Al-Qaïda au Maghreb islamique (en Algérie), en passant par le Conseil du califat (au Bengladesh), l’organisation de l’État du califat (en Turquie) et le Mouvement d’application de la charia mahométane (au Pakistan), beaucoup ont d’ailleurs fait allégeance à Daech.

Le califat est devenu une utopie, le projet politique du nouveau totalitarisme qui s’ancre pourtant dans le passé, un passé soigneusement épuré de toutes les vicissitudes qu’a connues l’institution califale au cours des siècles.

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Aller plus loin
Bianquis, Thierry (dir.), Les débuts du monde musulman (VIIe-Xe siècle). De Muhammad aux dynasties autonomes, Paris, PUF, 2012.
Gabrielli, Francesco (dir.), Maghreb médiéval. L’apogée de la civilisation islamique dans l’Occident arabe, Aix-en-Provence, Edisud, 1991.
Guidère, Mathieu, Le retour du califat, Paris, Gallimard, « Le débat », 2016.
Mérard, Ali, Le califat, une autorité pour l’islam ?, Paris, Desclée de Brouwer, 2008.
« Le vrai pouvoir des califes » (dossier), L’Histoire, n° 423, mai 2016.

 

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