Michel Onfray, les dictateurs et le libéralisme

Pétain, Mussolini et OnfrayUne nouvelle fois, Michel Onfray nous a montré son vrai visage : celle d’un violeur. Sa victime ? L’histoire, comme d’habitude.

C’est Alexandre Dumas qui avait déclaré : « Il est permis de violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants. » Michel Onfray n’a voulu retenir, semble-t-il, que la première partie de la phrase. On l’avait déjà pris en flagrant délit de mensonges historiques après les massacres de Paris du 13 novembre 2015. Le voilà de nouveau surpris dans une interview accordée au Point, à asséner des contrevérités qu’une connaissance même basique de l’histoire permet de réfuter. En effet, il déclare tranquillement :

« Pétain estimait que le socialisme et le communisme du Front populaire avaient gangrené l’économie française et qu’il fallait revenir aux fondamentaux du libéralisme et de la libre entreprise. Voilà pourquoi il invente une formule sur laquelle nous vivons encore : la dictature libérale, le libéralisme imposé par l’État, la liberté par la contrainte… J’ajoute que les belles âmes du libéralisme oublient toujours de préciser que, outre Pétain, le libéralisme était aussi un régime célébré par Mussolini, par les dictateurs d’Amérique du Sud, dont Pinochet, par la Grèce des colonels et par Jean-Marie Le Pen… » [1]

Dans le volume de l’Histoire de France dirigée par Joël Cornette et consacré aux Grandes Guerres, son auteur, Nicolas Beaupré, rappelle que « le libéralisme était généralement honni par les élites du régime [de Vichy]. Les technocrates, partisans d’une économie pilotée et même dirigée et planifiée par l’État, et les maurassiens, partisans d’un modèle fondé sur les corporations, avaient en commun de refuser le libéralisme » [2].  L’antilibéralisme de Vichy est visible par exemple dans cette affiche de propagande plaçant côte à côte deux maisons représentant la France : la première, en mauvais état, incarne la France d’avant Vichy, la France du passé, la France du mal, infectée, entre autres maux, par la démocratie et le capitalisme. Le régime de Pétain ne pouvait exprimer plus clairement son hostilité au libéralisme.

N’en déplaise à Michel Onfray, Vichy fut le contraire de la libre entreprise. L’économie fut en effet un champ d’intervention majeur de l’État. Les ministères ou Secrétariats d’État à la Production industrielle furent tous dirigés par des partisans d’une économie dirigée. Le 16 août 1940, étaient créés les « Comités d’organisation » (CO), des organismes semi-publics dirigeant chacun une branche de l’économie à l’aide de pouvoirs très étendus et imposant ses décisions aux entreprises. Leur rôle était de répartir les matières premières, d’établir des programmes de fabrication et de proposer des prix aux ministères. C’étaient ces derniers qui plaçaient leurs hommes à leur tête. En outre, un commissaire du gouvernement contrôlait en permanence l’action des CO qui ne disposaient ainsi d’aucune autonomie par rapport à l’État. En septembre 1940 était instauré un Office central de répartition des produits industriels (OCRPI) qui avait en charge la distribution des matières premières et de l’énergie en fonction des besoins des CO, des priorités de l’État et des exigences allemandes. Cet OCRPI était placé sous la tutelle d’un Secrétariat à la Répartition qui fixait l’orientation de la politique industrielle de Vichy. En avril 1941 fut mis sur pieds le Centre d’information interprofessionnel (CII) dont l’objectif était d’orienter la formation professionnelle supérieure. Enfin, la Charte du travail du 4 octobre 1940 instaura un système mêlant corporatisme et dirigisme. Par exemple, la Corporation paysanne, créée dès décembre 1940, était en théorie autonome mais devint de fait un simple rouage étatique en raison de la nécessité du ravitaillement. Un syndicat unique et obligatoire fut institué. Des « comités sociaux » apparurent dans les entreprises, regroupant employeurs et salariés, avec des pouvoirs assez larges concernant les salaires, les conditions et la durée du travail. Mais leurs marges de manœuvres étaient en réalité réduites en raison de l’occupation allemande. Voir dans toute cette machinerie bureaucratique et étatique la marque d’un quelconque libéralisme relève soit de l’aveuglement, soit de la désinformation pure et simple. Car si les mots ont encore un sens pour Michel Onfray, la « dictature libérale » de Pétain aurait dû consister en une autonomie accrue des entreprises, une réduction du rôle de l’État dans l’économie et la liberté totale des associations professionnelles. Or, dernier rappel historique à notre philosophe : Vichy, à son avènement, a supprimé toutes les organisations professionnelles existantes, aussi bien les syndicats de salariés que les associations patronales.

Concernant l’Italie fasciste, Onfray se livre à la malhonnêteté de se focaliser sur les trois premières années du régime en omettant, délibérément, les vingt autres qu’a durés le fascisme. La brève expérience libérale en économie, de 1922 à 1925, ne doit pas faire oublier le tournant dirigiste qui eut lieu dès 1925 et le progressif interventionnisme et bureaucratisme étatique qui s’ensuivit, dirigisme encore accentué après 1930. On rappellera, par exemple, que Mussolini lança dès 1925 la « bataille de la lire », puis la « bataille du blé » grâce à la mise en place d’un Comité permanent du grain, une politique protectionniste instaurée dès le mois de juin, et une propagande formidable initiée par l’État. Michel Onfray ignore manifestement le programme de développement du réseau autoroutier mis en route par un organisme public, l’Azienda Nazionale Autonoma della Strade (ANAS, Société nationale autonome des routes) créé en 1928, tout comme les grands travaux publics et d’urbanisme ordonnés par l’État, qui se faisait ainsi maître d’œuvre. Il n’a jamais entendu parler non plus de la Charte du Travail de 1927 qui plaçait l’unité de la nation au-dessus des intérêts particuliers et soumettait l’économie à la volonté politique. Les historiens Pierre Milza et Serge Berstein, dans leur ouvrage consacré au fascisme italien, disaient très justement : « le libéralisme […] n’existe déjà plus en 1928-1929. » [3] La doctrine émise par Mussolini en 1930 visait l’autarcie économique, qui suppose protectionnisme et dirigisme. L’accentuation de ce dernier se manifesta à partir de 1930, avec la création d’un Conseil national des Corporations en mars, celle de l’Institut immobilier italien (IMI) en 1931 et de l’Institut pour la reconstruction industrielle (IRI) en 1933. Le premier était l’organisme consultatif du ministère des Corporations et entrait dans un projet de contrôle des forces économiques et sociales par l’État. Le deuxième a secouru les sociétés en difficultés grâce à des prêts à court et long terme. Le troisième, entre autres activités, a fait passer sous le contrôle de l’État une partie du secteur bancaire et nationalisé nombre de sociétés. L’IRI et l’IMI étaient eux-mêmes placés sous la tutelle de l’Inspection sur l’exercice du crédit, dépendant de la Banque d’Italie, devenue un institut public. Avec l’économie de guerre des années trente, l’État, grâce à ses commandes militaires, fit augmenter la production industrielle. Pour Mussolini il était tout simplement inconcevable de laisser subsister une économie libérale alors que son projet totalitaire visait, précisément, à soumettre toutes les activités sociales au pouvoir politique (lire aussi Le fascisme fut-il un totalitarisme ?). Il écrivit ainsi dans un livre intitulé Le fascisme : « Pour le fascisme, l’État est l’absolu devant lequel les individus et les groupes ne sont que relatifs. » [4] Au cas où Michel Onfray aurait encore des doutes, on ne peut que l’inviter à se reporter à ce que disait Mussolini lui-même de sa doctrine, notamment ceci : « Le fascisme est opposé à toutes les abstractions individualistes, à base matérialiste, initiées par le XVIIIe siècle. Il est contre le libéralisme classique […]. Le libéralisme nie l’État dans l’intérêt de l’individu. » [5] L’une des plus illustres figures du libéralisme italien, Piero Gobetti, fut assassinée par les fascistes en 1925. Est-ce ce genre de crimes auxquels Michel Onfray fait allusion lorsqu’il parle de la « célébration » du libéralisme par Mussolini ?

Le libéralisme défend la sphère privée de l’individu et l’autonomie de la société, ce qui suppose donc une économie de marché puisque les hommes, en société, passent une grande partie de leur temps à y travailler, produire, consommer, innover, bref, à chercher à améliorer leur sort. Or, l’autonomie individuelle nécessite d’être protégée du pouvoir politique par une Constitution qui garantit ses droits. Nul n’ignore que le respect des droits individuels est la marque des démocraties. Je ne sache pas que Pinochet et les colonels grecs aient été de fervents démocrates. Dans la pratique, rien n’indique que les dictateurs grecs éprouvaient une admiration sans bornes pour les œuvres de Locke, de Mill, de Spencer, de Montesquieu ou de Tocqueville. J’ignorais que Pinochet fut un lecteur assidu de Milton, de Hume, de Benjamin Constant, de Raymond Aron et de Jean-François Revel. En revanche, il est certain qu’il doit son arrivée au pouvoir au socialiste Salvador Allende qui, en malmenant la démocratie, en brutalisant la société chilienne et en la menant vers la guerre civile, a réuni les conditions idéales pour un coup d’État militaire.

Sans doute des dictatures menèrent des politiques libérales en économie. Mais c’est oublier que la liberté économique constitue, dans ce cas, et comme Benjamin Constant l’avait bien vu, un rempart de protection contre les abus de l’État. On note aussi la contradiction dans le discours de Michel Onfray : si sont libérales aussi bien des politiques économiques luttant contre les déficits, l’inflation, les dépenses publiques et pour des privatisations et le libre-échange, que des politiques d’accroissement de la sphère étatique, d’augmentation des dépenses publiques, des nationalisations et instaurant le protectionnisme, alors le critère décisif pour les identifier ne réside plus dans l’économie mais dans le système politique : tous les exemples que cite Onfray sont des dictatures. Donc, à le lire, la pensée politique des quelques auteurs libéraux cités plus haut, qui défendaient tous la liberté individuelle, auraient trouvé une application concrète, non dans les démocraties occidentales, mais dans les régimes les plus hostiles à l’individu et à sa liberté. Montesquieu, chantre de la séparation des pouvoirs, aurait été l’ancêtre de Vichy. Tocqueville, hanté par la tyrannie de la majorité et par un État surpuissant, un doctrinaire du nazisme avant la lettre. Et Aron et Revel, grands combattants antitotalitaires, les complices du communisme et du nazisme. Dans la même interview, Michel Onfray disait qu’il avait lu récemment Plaidoyer pour l’Europe décadente d’Aron. C’est un bon début. Il lui reste à lire le reste de son œuvre, ainsi que celle des penseurs libéraux (et ils sont nombreux) pour se rendre compte des inepties qu’il débite. On lui conseillera aussi des lectures sur le fascisme italien et Vichy.

.

.

Notes
[1] Le Point, 10 mars 2016, p. 67.

[2] Beaupré, Nicolas, Histoire de France. Les Grandes Guerres. 1914-1945, Paris, Belin, 2012, p. 832.

[3] Berstein, Serge et Milza, Pierre, Le fascisme italien. 1919-1945, Paris, Le Seuil, « Points histoire », 1980, p. 232.

[4] Foro, Philippe, Dictionnaire de l’Italie fasciste, Paris, Vendémiaire, 2014, p. 202.

[5] Ibid., p. 123.

Publicités

6 réflexions au sujet de « Michel Onfray, les dictateurs et le libéralisme »

  1. C’est bien Pétain qui a institué ce qu’on a nommé en son temps « la retraite des vieux » !
    Ce n’est pas spécialement du socialisme.

    • Vous parlez du système de retraite par répartition, qui encore le nôtre aujourd’hui, qui, comme la pyramide de Ponzi ou celle de Madoff, est un système collectif, sinon collectiviste. Où au-je prétendu que Pétain était socialiste ?

    • Vous n’avez ,si j’ai bien compris,nulle part prétendu cela !
      Qui vous a attribué une telle prétention ?
      Plutôt juste le contraire,non ?
      C’est clair !

    • Si j’ai bien compris, vous vouliez écrire, dans votre premier commentaire : « N’est-ce pas du socialisme ? » Dans ce cas, je comprends mieux votre commentaire. Le socialisme est, stricto- sensu, la suppression de la propriété privée. Pétain, donc, n’était pas socialiste. En revanche, collectiviste, au sens où la collectivité primait l’individu, lequel n’avait aucune espèce importance, sinon de se définir uniquement par le(s) groupe(s) au(x)quel(s) il appartenait, il l’était.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s