Al-Kawâkibî, un libéral musulman

Al-KawâkibîQui a dit que l’islam était incapable de penser la liberté ? Les éditions Actes Sud et Sindbad viennent de publier un recueil d’essais politiques du penseur syrien Abd al-Rahmân al-Kawâkibî sous le titre Du despotisme et autres textes*. Un véritable manifeste libéral musulman.

Paru au début de l’année sous le titre Du despotisme et autres textes, le recueil de textes d’Abd al-Rahmân al-Kawâkibî vient opportunément rappeler que l’islam fut capable de penser la liberté.

Dieu a créé les hommes « libres et égaux »

Né en 1855 au sein d’une famille de religieux et de scientifiques, Abd al-Rahmân al-Kawâkibî étudia plusieurs disciplines : théologie, sciences juridiques, sciences naturelles, physique, ainsi que les langues arabe, persane et turque. Devenu avocat et notaire, il occupa différents postes dans l’administration publique — il fut, entre autres, maire d’Alep en 1893 et président de la chambre des notaires en 1894 — tout en se faisant journaliste : il fonda plusieurs journaux durant sa vie.

Ses prises de position contre le despotisme lui valurent la fermeture de ses journaux, des passages en prison et des tentatives d’assassinat. Aussi décida-t-il de s’exiler en 1900 en Égypte. Il était déjà l’auteur d’un recueil d’articles rédigés dans la presse égyptienne et publié en 1899 sous le titre La mère des cités. Son deuxième livre, rassemblant également des articles parus entre 1900 et 1902, s’intitula Les caractéristiques du despotisme et la lutte contre l’asservissement. D’autres de ses textes ne purent jamais être publiés parce qu’ils furent confisqués par les autorités ottomanes. Al-Kawâkibî trouva la mort le 14 juin 1902, assassiné par des agents du sultan.

Le livre paru en janvier regroupe Les caractéristiques du despotisme ainsi que plusieurs articles de journaux, un extrait de La mère des cités et une lettre adressée à son fils As’ad. Il offre un excellent condensé de la pensée de ce réformateur musulman qui fit montre d’un authentique libéralisme dont l’originalité résidait dans l’effort qu’il fit de le concilier avec sa religion.

C’est en effet en s’appuyant sur celle-ci qu’al-Kawâkibî affirme la liberté de l’individu. « Dieu, écrit-il, créa l’homme en individu indépendant des autres pour qu’il soit maître de ses mouvements » (page 26) [1], et plus loin : « le Créateur l’a doté du libre-arbitre » (page 113) et également : «  [Dieu] créa les hommes libres et égaux. » (pages 139-140) Al-Kawâkibî célèbre la volonté de chaque individu qui, par son libre-arbitre, bâtit sa propre existence. C’est pourquoi l’esclave n’est pas libre : ses mouvements ne sont pas dictés par lui-même mais par le maître auquel il appartient. Est-ce à dire que la liberté individuelle se réduit à un quelconque égoïsme ? Pas du tout, bien au contraire : al-Kawâkibî écrit : « Le progrès de l’indépendance personnelle modifie les rapports avec la famille et la communauté, poussant l’individu à vivre comme s’il était seul au monde, mais aussi, en même temps, comme membre d’un corps vivant qui est la famille, puis la nation, puis l’humanité » (page 156). Cet individualisme représentait une prise de position presque révolutionnaire dans une société musulmane alors — et toujours — largement traditionnelle et dans laquelle prime la morale de groupe, freinant l’aspiration à l’autonomie individuelle.

Libéralismes politique et économique

Cet arrière-plan philosophique individualiste explique l’aversion d’al-Kawâkibî pour le despotisme contre lequel il lutta toute sa vie. Ainsi, sur le plan politique, son libéralisme est évident. D’ailleurs, Salam Kawakibi (descendant de l’auteur), dans sa postface, le dit lui-même : le projet de cet intellectuel était « la transformation dans un sens moderne, c’est-à-dire libéral, de l’État islamo-ottoman et de la société arabo-musulmane » (page 216).

Tout au long de ses Caractéristiques du despotisme, al-Kawâkibî énumère les tares des régimes despotiques : affaiblissement des corps et des esprits, pauvreté, maintien sous tutelle et dans l’ignorance des sujets par leurs tyrans, inégalités, perversion des qualités naturelles des hommes, chaos, immobilisme, aversion pour le progrès… Un seul recours pour combattre la tyrannie : la liberté. Et sa « meilleure forme en est la démocratie constitutionnelle » (page 221). Dans une série de questions sur la manière de se gouverner, dans lesquelles il oppose une bonne et une mauvaise façon de gouverner, l’auteur pose les principes du libéralisme politique : souveraineté du peuple, défense des droits publics et individuels, gouvernement représentatif, contrôle de ce dernier par le peuple, primauté de la loi, séparation des pouvoirs, contrôle des finances publiques par le peuple… (pages 163-169)

Ses propos sur l’impératif de séparer religion et politique vont clairement dans le sens de la laïcité : « Occupons-nous de notre vie sur terre et laissons les religions régir uniquement l’autre monde » écrit-il (page 146). Il plaide pour la suppression de la distinction entre musulmans et non musulmans (page 221). Son message est donc clairement aux antipodes de celui des islamistes qui veulent, au contraire remettre la religion au centre de toute la vie, à la fois sociale et individuelle. D’ailleurs, il condamne fermement l’intégrisme musulman, qui renvoie une image mauvaise de l’islam et constitue le principal responsable de la décadence de celui-ci. Il appelle les musulmans à s’éloigner du fondamentalisme.

Libéral en politique, al-Kawâkibî semble l’être également en économie. Dans le chapitre des Caractéristiques du despotisme intitulé « Despotisme et argent », il distingue d’emblée deux sortes d’argent, « propre et sale » (page 76) : le propre, obtenu par son travail ou par un service rendu en satisfaisant une demande ; le sale est celui qui provient du vol ou d’une fraude quelconque. Ce qui signifie clairement qu’une économie de marché ne saurait prospérer que dans le cadre de l’État de droit cher aux libéraux. L’agriculture, le commerce et l’industrie sont les trois moyens honnêtes de gagner de l’argent (page 81). Faisant l’éloge du travail et du mérite, al-Kawâkibî insiste sur le problème social et les inégalités et, constatant l’impossibilité à mettre en œuvre le socialisme, il donne quatre clefs permettant de faire prospérer l’économie : l’indépendance et la liberté de l’individu et des communautés (familles, villages, villes et provinces) (page 85). L’État ne se mêle donc pas d’affaires qui peuvent être aussi bien gérées par la société civile elle-même. Al-Kawâkibî dénonce d’ailleurs l’administration des régimes despotiques, remplie d’incompétents qui gaspille l’argent public (pages 186-190).

« Occidentalophilie » et Lumières

À plusieurs reprises al-Kawâkibî prend l’Occident comme exemple à suivre. Il en donne une explication simple dans sa conclusion aux Caractéristiques du despotisme : l’Occident est la civilisation qui a trouvé la réponse à la question de la forme du gouvernement, une réponse qui tient dans « quelques règles de base fondées à la fois sur la raison et l’expérience » (page 162). Ainsi, notant les différences entre l’Orient et l’Occident, il écrit :

« L’Oriental se préoccupe du sort de son oppresseur jusqu’à sa disparition mais ne pense pas à contrôler son successeur, si bien qu’il retombe indéfiniment dans la tyrannie […]. L’Occidental, lui, poursuit sans relâche son oppresseur jusqu’à le briser.
[…] On peut préférer les qualités individuelles de l’Oriental, mais socialement l’Occidental a nettement plus de qualités. À titre d’exemple, les Occidentaux exigent de leur dirigeant qu’il jure de les servir dans le respect du droit, tandis que c’est le sultan oriental qui exige de son peuple obéissance et soumission. Les Occidentaux s’enorgueillissent de donner une partie ce qu’ils gagnent à leurs rois alors que les princes orientaux accordent aux gens de leur choix ce qui leur est dû comme si c’était une aumône. […] L’Occidental a des droits sur son dirigeant et ne lui doit rien, et c’est l’inverse pour l’Oriental ! Les Occidentaux imposent à leur dirigeant des lois à respecter tandis que les Orientaux dépendent du bon vouloir de leur prince ! Le sort et la destinée des Occidentaux dépendent de Dieu, ceux des Orientaux de leurs oppresseurs ! L’Oriental est crédule tandis que l’Occidental ne croit que ce qu’il voit et touche du doigt. L’Oriental place son honneur dans son sexe, alors que l’Occidental tient avant tout à sa liberté et à son indépendance ! L’Oriental est attaché à la religion et à la bigoterie, alors que l’Occidental tient à acquérir davantage de force et de gloire. En conclusion, l’Oriental est un homme du passé et de l’imagination, et l’Occidental fils de l’avenir et du réel ! » (pages 109-110)

Appelant à une coexistence pacifique entre musulmans et non musulmans, al-Kawâkibî exhorte ces derniers à prendre exemple sur l’Amérique et l’Autriche qui ont su organiser des États aux ethnies multiples et épargnés par le communautarisme (page 145). Il cite la Suisse, la Belgique et l’Amérique qui ont tiré avantage à se débarrasser du despotisme (pages 158-159). Il rappelle que l’Europe, et la France en particulier, a su obtenir les meilleures institutions grâce au développement du savoir (pages 183-185). Et affirme sans hésiter que les États libéraux « sont comparables par leur justice au grand jugement divin » (page 159).

L’« occidentalophilie » d’al-Kawâkibî fait écho à ses tendances à célébrer le progrès (un chapitre entier des Caractéristiques du despotisme est consacré au rapport entre despotisme et progrès) et à faire l’éloge de la raison qui le rattachent pleinement à l’esprit des Lumières du XVIIIe siècle. D’ailleurs, il a lu les traductions des réformistes turcs de presque la totalité des œuvres de Montesquieu et Rousseau.

Dans la lignée d’autres réformateurs

C’est qu’Abd al-Rahmân al-Kawâkibî ne fut pas le premier réformateur du monde musulman à vouloir diffuser les idées libérales. Il appartient à ce courant de penseurs et d’hommes politiques musulmans qui prirent conscience du retard de l’islam par rapport à l’Occident, de sa pauvreté, des malheurs provoqués par le despotisme et de l’emprise de la religion sur la société. Le Tunisien Ibn Abi Dhiaf (1803-1864), dans sa Chronique des rois de Tunis intitulée Présent des hommes de notre temps, se déclarait hostile à l’absolutisme et défendait un pouvoir constitutionnel encadré par la loi. Il appelait à la tolérance religieuse, acceptant « l’adoption d’institutions non islamiques, pourvu qu’elles soient fondées sur la justice et la liberté » [1].  Un autre homme politique tunisien, Kheireddine Al-Tounsi (1820-1887), insista sur la nécessité de s’inspirer de l’Occident pour bâtir des institutions libérales. Lecteur de Benjamin Constant, il se réappropria la distinction entre liberté individuelle et liberté politique, la première protégeant les droits individuels, la seconde permettant aux citoyens de participer à la vie politique. Un autre Tunisien, Bayram V (1840-1889), s’attacha dans son œuvre à faire une synthèse entre libéralisme et salafisme et se préoccupa de l’adaptation d’un modèle étranger (occidental en l’occurrence) aux réalités arabo-musulmanes.

Dans Les caractéristiques du despotisme, al-Kawâkibî, s’adressant au monde occidental, livre un passage d’une singulière actualité : « Ô Occident, seul l’Orient sauvera ta religion s’il est libre, maintenant que la perte de la foi te menace d’un prochain désastre. » (page 159) Il avait bien vu l’incroyance se développer en Occident. En ce début de XXIe siècle, elle représente effectivement une anomalie quand partout ailleurs la religion anime des milliards d’hommes. Mais l’ironie est que le désastre qui menace l’Occident vient justement de l’Orient, c’est-à-dire d’un islam fondamentaliste révolutionnaire prospérant au sein d’une civilisation musulmane encore largement marquée par la morale de groupe et sous l’emprise du religieux. Autrement dit, d’un islam qui n’a pas su assimiler les idées libérales que certains de ses intellectuels ont cherché à faire connaître et à répandre.

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* Al-Kawâkibî, Abd al-Rahmân, Du despotisme et autres textes, Sindbad/Actes Sud, 2016, 238 pages, préface et postface de Salam Kawakibi. Toutes les citations d’Al-Kawâkibî données dans cet article sont extraites du livre.

[1] Cité par M’Rad, Hatem, dans Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman. De l’autoritarisme à la révolution, Paris, éditions du Cygne, 2011, p. 75.

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