« Le Choc des civilisations » de Samuel P. Huntington

Le choc des civilisationsL’un des essais les plus célèbres de la dernière décennie du XXe siècle fut Le Choc des civilisations de Samuel Huntington. Parce qu’il a suscité de nombreux débats et que ses thèses, contestables, ont un impact non négligeable dans le monde (chez les islamistes par exemple) ce livre est marquant.

Samuel Phillips Huntington (1927-2008) était un politologue américain qui enseigna pendant cinquante-huit ans à l’université d’Harvard. Ses principaux sujets de recherche étaient la politique américaine, la politique de développement,  la politique militaire, la stratégie et la démocratisation. En témoignent les titres de certains de ses livres : Soldier and the State : the theory and politics of civil-military relations (1957), The crisis of democracy : on the governability of democracies (1976) et The third wave : democratization in the late twentieth century (1991). Il fonda également la revue Foreign Policy en 1970 et fit partie, sous la présidence de Jimmy Carter, du Conseil de sécurité nationale. Deux de ses ouvrages les plus célèbres suscitèrent de vives controverses. Le premier était tiré d’un article publié en 1993 dans la revue Foreign Affairs intitulé « Le choc des civilisations ? » et paru en 1996 sous le titre The Clash of Civilizations and the Remaking of world order. Il fut traduit l’année suivante en français sous le titre Le Choc des civilisations. Le second, Who are we? : the challenges to America’s national identity (Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures), parut en 2005.

Six grandes civilisations

Le Choc des civilisations s’ouvre par le constat d’un monde sorti de la Guerre froide dans lequel la politique internationale sera « multipolaire et multicivilisationnelle », un monde où les conflits auront lieu entre peuples appartenant à différentes civilisations. Samuel Huntington en distingue six : les civilisations chinoise, japonaise, hindoue (qui s’épanouit dans le sous-continent indien), musulmane, occidentale et africaine. Parmi ces civilisations, celle de l’Occident domine grâce à plusieurs facteurs, dont certains sont d’ordre historique : l’héritage antique de la Grèce et de Rome, celui du catholicisme et du protestantisme, la diversité des langues européennes, la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, l’État de droit, la vitalité de la société civile, l’existence des corps intermédiaires et l’individualisme. Face à la domination occidentale, les autres civilisations ont eu trois réactions possibles : le rejet de la modernisation et de l’occidentalisation, l’acceptation des deux ou bien l’acceptation de la première sans la seconde.

Une deuxième partie est ensuite consacrée à « l’équilibre instable des civilisations », une instabilité qui s’explique par le déclin (relatif) de l’Occident en raison de la montée en puissance et de l’affirmation des ensembles non occidentaux (essentiellement l’Extrême-Orient et l’Islam). En Asie, la réaffirmation des civilisations hindoue, japonaise et chinoise comprend quatre critères : la croyance de ces civilisations dans un développement économique rapide qui dépassera celui de l’Occident, la croyance que leur réussite est en grande partie un produit de leur culture, la conscience des points communs qui existent entre elles, et enfin, la conviction que les autres sociétés non occidentales doivent suivre leur modèle.

En ce qui concerne le monde musulman, Huntington décrit la « Résurgence » de l’islam comme un phénomène historique d’importance, équivalent au marxisme ou à la Réforme. Elle se résume par l’idée que le monde musulman, pour rattraper son retard sur les autres civilisations, doit trouver la solution dans l’islam. Le rôle des fondamentalistes est crucial dans ce processus de réislamisation des sociétés.

La troisième partie dépeint le « nouvel ordre des civilisations ». Dans cet ordre, l’auteur voit les peuples et les pays se rapprocher selon leurs affinités culturelles. Cette recomposition culturelle fait s’organiser les civilisations — du moins certaines d’entre elles — autour de ce que Huntington appelle des États phares, c’est-à-dire les pays à la fois les plus puissant sur le plan culturel, par exemple les États-Unis, la France et l’Allemagne dans le cas de la civilisation occidentale. Des pays, à l’inverse, se trouvent isolés, tels Haïti, le Japon et l’Éthiopie, parce qu’ils abritent une culture dans une aire culturelle différente. Les pays divisés consistent soit en des pays dans lesquels vivent plusieurs groupes ethniques, religieux ou raciaux appartenant à la même civilisation (Canada, Tchécoslovaquie) ou à différentes civilisations (Sri Lanka, Inde, Soudan). Enfin, quatre exemples de pays déchirés sont présentés successivement : la Russie, la Turquie, le Mexique et l’Australie. Ce furent tous les quatre des pays qui ont voulu abandonner leur culture au profit d’une autre civilisation — les trois premiers en voulant s’occidentaliser, la dernière en s’ouvrant à l’Asie. L’échec de ces quatre tentatives montre, d’une part, l’impossibilité de supprimer les cultures spécifiques et, d’autre part, étant donné la diffusion bien réelle de certains aspects de la civilisation occidentale dans le monde entier, l’état de « schizophrénie culturelle » dans lequel se trouvent nombre de pays.

Sont ensuite passées en revue quatre des grandes civilisations et leur organisation : l’Europe est structurée autour de l’Allemagne et de la France, le monde orthodoxe a pour noyau dur les relations entre la Russie et l’Ukraine, la Chine a formé une sphère de « coprospérité » afin de retrouver son hégémonie en Extrême-Orient, et le monde musulman, doté d’une conscience commune, est cependant affaibli par des rivalités de pouvoir et l’absence d’État phare.

Renforcer la civilisation

Enfin, la dernière partie est consacrée aux « conflits entre civilisations ». Elle débute par le constat de l’incapacité ou, du moins, des grandes difficultés, de l’Occident à défendre les droits de l’homme, à empêcher la prolifération des armes et à maîtriser les flux migratoires qui s’orientent vers lui. Ensuite, est analysée la « politique globale des civilisations ». Les rapports entre l’islam et l’Occident, souligne Huntington, furent toujours agités. Ce conflit, qui se nourrit à la fois des différences et de la similarité entre christianisme et islam, a pris l’aspect d’une « quasi-guerre » depuis les années 1980-1990. En Extrême-Orient, la Chine, qui souhaite restaurer son hégémonie en Asie, a identifié comme principal ennemi une puissance occidentale, les États-Unis. Des alliances ou, du moins, des rapprochements entre civilisations semblent se dessiner, par exemple entre islam et confucianisme, entre Russie et Chine et entre Amérique latine et Occident.

Puis l’auteur annonce la montée en puissance des guerres civilisationnelles dont les premières furent la guerre d’Afghanistan en 1979 et la deuxième guerre du Golfe, en 1991. Leur dynamique tient dans le renforcement des identités de chacune des civilisations belligérantes et la possibilité de mettre un terme aux conflits de ce type dépend de deux facteurs : l’épuisement des acteurs de base, ceux qui se battent au sens propre avec leurs armes, leurs combattants ; l’implication des acteurs d’échelons supérieurs, ceux qui se bornent à une aide financière et/ou logistique ou stratégique dans le conflit.

Pour conclure, Samuel Huntington insiste sur le déclin, voire le risque de déliquescence de l’Occident. Il réfute surtout l’idée selon laquelle les principes et les valeurs de sa civilisation seraient universalistes : « La croyance occidentale dans la vocation universelle de sa culture a trois défauts : elle est fausse, elle est immorale et elle est dangereuse » écrit-il. Il renvoyait ainsi, implicitement, à la critique qu’il faisait au début de son livre de la thèse de Fukuyama exposée dans La Fin de l’histoire et le dernier homme qui affirmait la victoire de la démocratie libérale, au moins comme idée. Cependant ajoute-t-il, si les cultures sont relatives, la morale, elle, est absolue. Il importe donc de rechercher les points communs entre chaque civilisation afin de renforcer la civilisation.

Des thèses très discutables

Au plan historique, le livre, faisant œuvre d’histoire du temps présent, proposait une grille de lecture destinée à la compréhension du monde post-Guerre froide. Les nombreux débats qu’il a suscités montrent l’impact que cet ouvrage a produit. Sur le fond, il est critiquable pour plusieurs raisons. L’auteur surévalue d’abord les aspects religieux au détriment d’autres facteurs, tels que les nationalismes ou les enjeux économiques — jamais n’est évoquée l’alliance entre Arabie Saoudite et États-Unis destinée à sécuriser les approvisionnements en pétrole. Ensuite, le livre porte essentiellement sur le choc entre la civilisation islamique et les autres, notamment occidentale. Pas un mot, pour ainsi dire, sur le conflit entre hindouistes et musulmans en Inde. D’autre part, l’auteur ignorait superbement les conflits au sein même de chaque aire culturelle : le conflit entre sunnites et chiites en islam n’existe pas, les mouvements en faveur de la démocratisation de la Chine et la répression de Tiananmen sont passés sous silence, le génocide des Tutsi au Rwanda n’a jamais eu lieu… La liste n’est pas exhaustive.

Enfin, l’idée selon laquelle l’universalisme occidental n’existerait pas n’est pas recevable. Les printemps arabes, les dissidents chinois et russes, les boat people cubains, libyens et syriens sont là pour nous rappeler que bon nombre de personnes dans le monde aspirent à vivre dans des sociétés libres où l’État voit ses pouvoirs limités par une Constitution, autrement dit dans la seule aire culturelle au monde où ces principes sont solides : l’Occident. Surtout, on attirera l’attention sur le fait que la thèse de Huntington a rencontré un écho favorable au sein des mouvements islamistes : ces derniers, qui ont déclaré une guerre à mort contre l’Occident « matérialiste », « judéo-chrétien », « décadent » sont tout à fait d’accord pour faire de l’islam une civilisation sur laquelle ils doivent reprendre le contrôle pour ensuite la mener au jihad contre les infidèles. Huntington, Ben Laden : même combat.

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Huntington, Samuel, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997, 402 pages.

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2 réflexions au sujet de « « Le Choc des civilisations » de Samuel P. Huntington »

  1. Vous écrivez :
     » Les printemps arabes, les dissidents chinois et russes, les boat people cubains, libyens et syriens sont là pour nous rappeler que bon nombre de personnes dans le monde aspirent à vivre dans des sociétés libres où l’État voit ses pouvoirs limités par une Constitution, autrement dit dans la seule aire culturelle au monde où ces principes sont solides : l’Occident »
    Non, les gens aspirent en général, à moins d’être frapadingues, à vivre dans une société sans guerre et où on jouit d’un minimum de prospérité (d’où l’émigration économique)…
    Ils peuvent se passer de la liberté à l’occidentale.
    La Chine offre à ses citoyens un minimum de prospérité (peut être un maximum pour certains même) et donc on accepte l’absence de liberté politique -sauf chez ceux qui en ont déjà l’habitude (Hong Kong, où la démocratie est un produit d’importation britannique) ou chez les « dissidents » chinois qui ne sont justement qu’une minorité.
    d’ailleurs en écrivant « bon nombre de personnes dans le monde aspirent à vivre …dans la seule aire culturelle au monde où ces principes sont solides : l’Occident » vous confirmez que les valeurs occidentales sont valables en Occident, et ne sont donc pas universelles (ce qui n’empêche pas leur attractivité pour certains -minoritaires).
    Inutile de signaler que tous ceux qui viennent en Occident sont loin d’être des admirateurs de la démocratie occidentale d’ailleurs, sauf si elle leur permet d’avancer leurs pions.. (cf l’altercation récente lors d’une émission télé entre Finkelkraut et une prof de banlieue à l’allure « moderne » mais issue d’un mouvement crypto-musulman et anti-français « de souche » …
    qui vivra verra…

    • En effet, vous avez raison de le souligner. J’ai sans doute péché par optimisme en écrivant cela. Votre commentaire est pertinent. Mais il me semble toutefois que la prospérité économique permise par le capitalisme est la conséquence logique du pluralisme intellectuel et politique permis par la démocratie libérale à l’occidentale. Par ailleurs je doute que la majorité des Chinois se contentent de la prospérité économique et ne se soucient nullement de démocratie ou de questions spirituelles ou morales. La livre d’Evan Osnos Chine. L’âge des ambitions le montre.

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