Vandalismes révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui

vandalismes 2L’anéantissement de plusieurs ruines de Palmyre par les fous d’Allah de l’État islamique ne doit pas pour autant nous faire oublier que la destruction de biens culturels ne date pas d’hier. L’occasion d’étudier le phénomène du vandalisme à travers trois exemples.

Si le phénomène de destruction d’objets et d’œuvres d’art et de monuments est ancien, le mot, lui, est récent. Le vandalisme a revêtu plusieurs significations au cours de l’histoire mais c’est à l’une d’elles en particulier que l’article qui suit est consacré : la destruction à des fins révolutionnaires. Trois exemples seront développés : la Révolution française, la Révolution culturelle entreprise par Mao Zedong et le vandalisme d’obédience islamiste, avec une attention toute particulière portée sur l’exemple de Palmyre.

« Vandalisme » : un mot créé par l’abbé Grégoire

Le mot vandalisme a été forgé par l’abbé Grégoire dans un rapport qu’il fit à l’Assemblée nationale en janvier 1794 afin de dénoncer les multiples destructions commandées ou spontanées de divers biens culturels. Le mot vient du nom de l’un de ces peuples barbares qui contribuèrent à la chute de l’empire romain, les Vandales, lesquels saccagèrent la ville de Rome en 455. Dans ses Mémoires, l’abbé Grégoire écrit : « Je créai le mot pour tuer la chose. » Le mot n’est pas innocent. Grégoire, comme ses contemporains, était un homme des Lumières. Dans le langage de celles-ci, les Vandales incarnaient les « plus barbares des barbares ». Or, aux yeux de la Révolution française, l’Ancien Régime détesté était barbare. Dans son rapport, Grégoire emploie le mot à destination de certains révolutionnaires : autrement dit, la Révolution, qui était censée lutter contre la barbarie, était mise en accusation de barbarie elle aussi. Comment la Révolution, qui prétendait lutter contre la barbarie, pouvait-elle être barbare elle-même ? Le vandale devint alors un ennemi de la Révolution. D’ailleurs, les différents pouvoirs révolutionnaires ont montré très tôt un réel souci de conservation du patrimoine. Une Commission des Monuments fut même créée en décembre 1790. Mais il n’en reste pas moins que la Révolution a occasionné bien des destructions.

En Chine, la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » selon la terminologie de l’époque fut, à l’origine, une lutte pour le pouvoir. Mao, au pouvoir depuis 1949, avait lancé en 1959 le Grand Bond en avant qui, dans le cadre d’un système communiste, devait permettre à la Chine de rattraper son retard industriel. Cette entreprise, qui prit fin en 1961, se solda par une gigantesque famine, la plus grave de toute l’histoire de l’humanité : les estimations oscillent dans une large fourchette allant de 30 à 55 millions de morts. Après cet échec, certains membres du PC chinois ont éloigné Mao des affaires et tenté de mener une politique économique qui ait tiré les leçons de l’hécatombe humaine qui venait de se produire. Mais Mao, inébranlable dans ses convictions et certain de la vérité de ses présupposés idéologiques, se mit alors en tête qu’une « résistance bourgeoise » empêchait la société chinoise d’atteindre le stade merveilleux du communisme. La lutte contre ce « révisionnisme contre-révolutionnaire » infestant, selon Mao, l’administration, la culture, le Parti et la société fut la Révolution culturelle, qui commença en 1966. Mao s’appuya sur la jeunesse et sur l’armée. La première fut organisée en associations de « Gardes rouges » chargés de ramener dans le droit chemin idéologique les personnes « égarées ». Cette révolution qui provoqua la mort de quatre millions d’individus et en laissa 100 millions d’autres atteints physiquement et/ou psychiquement se traduisit par des actes de vandalisme qui firent des ravages.

L’objectif des islamistes est l’instauration d’un Califat et d’une société entièrement soumise à la charia. Dans cette perspective, tout ce qui n’est pas conforme à l’islam est à rejeter, toutes les créations émanant d’autres systèmes de croyances ou d’autres cultures ou civilisations méritent de disparaître car elles appartiennent à un temps d’ignorance et sont donc impures et dégénérées. C’est cette vision qui a prévalu à la destruction des bouddhas géants de Bâmiyân par les islamistes afghans, les Talibans, en mars 2001. C’est la même logique qui a commandé aux fous d’Allah d’Ansar Dine qui, en 2012 au Mali, dévastèrent les tombeaux et les mausolées considérés comme saints par les musulmans du pays. Les troupes de Daech ne furent pas en reste puisqu’elles mirent en scène le saccage de nombreuses pièces antiques du musée irakien de Mossoul.

En matière de vandalisme islamiste, l’exemple le plus éloquent est celui de Palmyre (lire à ce sujet Palmyre, une géopolitique des ruines sur Diploweb ), qui abrite les ruines de la cité antique qui fut un lieu d’échanges très important au moins dès le Ier siècle av. J.-C., au cœur d’un réseau de routes commerciales où transitaient soie, coton, métaux précieux, épices et aromates. Intégrée à l’empire romain, elle parvint à s’en émanciper grâce à sa reine restée célèbre, Zénobie, et même à se constituer un petit empire, contrôlant l’Égypte et l’Asie Mineure avant que l’empereur Aurélien l’assiège en 272 de notre ère et obtienne sa reddition. La population araméenne côtoyait des populations bédouines fréquentant la cité ainsi qu’une communauté juive et des agents du fisc et des militaires romains. Le bilinguisme grec-araméen était la règle et les institutions de la ville étaient celles des cités grecques. Les monuments en témoignaient : se dressaient, outre de nombreux temples gréco-romains, des thermes, un bouleutérion (lieu où se réunissait le conseil de la ville), un théâtre et des sanctuaires en l’honneur de dieux phéniciens, entre autres. Palmyre était une ville cosmopolite et internationale. Ses ruines furent inscrites au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980. Ces précisions historiques sont utiles pour comprendre la signification du vandalisme islamiste.

Manifestations

vandalismes 1Peu de châteaux, d’églises ou encore de statues furent épargnées par  les actes de vandalisme sous la Révolution française. La nationalisation des biens du clergé en 1789, puis la confiscation des biens des émigrés en 1792 aboutirent à la vente de nombreux cloîtres, abbayes, châteaux et hôtels à des spéculateurs qui les détruisirent. Des bibliothèques furent déménagées dans des lieux parfois insalubres où les livres moisirent. L’État lui-même légitima les actes de vandalisme par deux décrets. Ainsi, le 14 août 1792, quatre jours après le renversement de la monarchie, un décret de l’Assemblée nationale exigea la suppression des « signes de la féodalité » en ces termes : « Les principes sacrés de la liberté et de l’égalité ne permettent point de laisser plus longtemps sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie ». Le pouvoir donnait ainsi sa bénédiction à la destruction de milliers de monuments et d’objets d’art. Le 16 septembre suivant, un nouveau décret ordonna la destruction de tout monument et inscription ou emblème en bronze pour les transformer en bouches à feu. Un an plus tard, à l’été et à l’automne 1793, d’autres décrets insistèrent sur la nécessité de faire disparaître tous les « emblèmes de la royauté ». La commission des Monuments instaurée en 1790 fut suspendue car elle était accusée de « civisme stationnaire ou même arriéré ». Le 1er août 1793, Barère, parlant de l’abbaye de Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le IXe siècle, déclara que la « main puissante de la République » devait s’abattre sur ces « porte-sceptres qui ont fait tant de mal à la France ». Dans les jours qui suivirent les tombeaux royaux furent violés et détruits : les cendres de quarante-deux rois et de trente-deux reines furent jetées dans une fosse commune, une partie du trésor de la basilique transformée en monnaie, plusieurs gisants abîmés, et une partie des tombeaux fondue pour en faire des canons et des boulets. À ce vandalisme étatique il faut ajouter la vague de déchristianisation de l’an II, en 1793-1794, qui vit la destruction de nombreuses croix et d’images pieuses, l’interdiction des fêtes religieuses, la fermeture et le pillage de dizaines d’églises dont les argenteries furent confisquées et envoyées à la Convention et la descente de cloches fondues pour en faire des canons.

La Révolution culturelle chinoise débuta ses attaques contre les biens lorsque fut lancée, le 18 août 1967, la campagne contre les « quatre vieilleries », terme choisi pour désigner les idées, les cultures, les coutumes et les habitudes jugées arriérées. Le confucianisme, l’architecture, les livres, la musique… rien n’échappa au délire des communistes. De très nombreux temples furent détruits, souvent dans des autodafés publics. Ainsi, le complexe bouddhiste des monts Wutai vit ses manuscrits brûlés et une partie de ses soixante temples démolie. Une partie de la Grande Muraille fut détériorée : ses briques furent utilisées pour la construction de porcheries. Des autodafés furent organisés, les uns pour détruire les costumes et les décors de l’Opéra de Pékin, les autres pour brûler des corans chez les Ouïghours, la communauté musulmane chinoise. La célébration du Nouvel an chinois fut interdite, ainsi que les pratiques chrétiennes. À Shanghai, les inscriptions anglaises et françaises sur le Bund — le célèbre boulevard de la ville — furent martelées.

Le 21 mai 2015, les troupes de l’État islamique prirent la ville de Palmyre. L’inquiétude sur le sort des ruines devenait alors légitime quand on sait que les islamistes de Daech avaient détruit de nombreuses pièces archéologiques du musée de Mossoul, en Irak. De fait, dans les semaines suivantes, les premières destructions eurent lieu : deux sanctuaires et l’arc de triomphe furent réduits en miettes. Dans son entreprise de vandalisme, les barbares de Daech décapitèrent, le 18 août, l’ancien directeur des Antiquités de la ville, Khaled al-Assad. Le 27 octobre, des colonnes antiques auxquelles étaient enchaînées trois personnes furent détruites à l’explosif. Le vandalisme islamiste s’associe dans ces cas à un mépris total pour la vie et la dignité humaines et broie symboliquement la capacité de créer présente en chaque individu.

Une volonté de rupture totale

Le vandalisme de la Révolution française répondit en réalité à deux logiques. L’exemple le plus parlant en est celui de l’abbaye de Cluny. À la fin de 1793, les révolutionnaires brisèrent les statues ainsi que le mobilier et ôtèrent le plomb de la toiture. En 1798, un marchand de Mâcon acheta les édifices qu’il livra aux démolisseurs : les destructions se poursuivirent jusqu’en 1823. Une logique proprement révolutionnaire, celle de rompre avec le passé, coexista avec une logique banalement économique d’appât du gain. C’est la logique révolutionnaire qui nous intéresse. Une révolution suppose une rupture radicale entre un passé jugé néfaste et un avenir censé être radieux. Fin XVIIIe siècle, les révolutionnaires, nous l’avons signalé, regardaient l’Ancien Régime comme une période barbare. Ce passé devait donc être détruit, jusque dans ses manifestations les plus concrètes, les plus matérielles. Les destructions que la Révolution engendra obéirent à cette aspiration de rupture totale avec le passé. Mais, ce qui fait l’originalité cette période, c’elle qu’elle voulut aussi conserver une part de ce passé, sauvegarder un patrimoine néanmoins emblématique des siècles d’histoire qui façonnèrent la France. C’est justement pour cela que l’abbé Grégoire dénonça le vandalisme. La Révolution se voulut à la fois régénératrice et conservatrice. Empreinte des idées des Lumières, elle assimilait toute tyrannie à un régime basé sur l’ignorance — et l’Ancien Régime en était un à ses yeux. Mais, du coup, en détruisant des éléments qui établissaient la connaissance de ce passé jugé funeste, elle risquait à son tour de devenir tyrannique. Ce n’est pas un hasard si le vandalisme atteignit son apogée sous le régime de la Terreur. Par contrecoup, les exactions commises sur les monuments et les biens stimulèrent la curiosité pour le passé. La Révolution française, ne rompit ainsi pas complètement avec le passé.

La Révolution culturelle, en revanche, ne manifesta pas les mêmes scrupules. À la mort de Mao en 1976, elle laissa la Chine dans un état de délabrement culturel, éducatif et économique — sans parler des dégâts humains — abominable. La volonté de rupture totale avec le passé s’expliquait par le but du Grand Timonier de bouleverser définitivement la société. Or, dans une logique parfaitement marxiste, il savait que celle-ci a pour superstructure, entre autres, la culture. En d’autres termes, la culture est le reflet de certaines conditions sociales et économiques. Elle devait donc être nécessairement mise au pas. Les « quatre vieilleries » étaient l’expression de la société « bourgeoise », de l’ancienne Chine, de ce passé à éradiquer au profit d’un avenir communiste qui ne pouvait qu’être radieux — malgré les millions de morts du Grand Bond en avant. Les Gardes rouges formèrent une véritable armée culturelle, moyen d’action de ce dirigisme culturel propre à tout totalitarisme.

Quant au totalitarisme islamiste, qui a trouvé l’une de ses incarnations dans Daech, ses objectifs révolutionnaires sautent aussi aux yeux dans son vandalisme à travers l’exemple de Palmyre. Palmyre, était dans l’antiquité une ville cosmopolite ouverte sur le monde, intégrée à ce qui était déjà une forme de mondialisation. Ses ruines reflètent la diversité de ses cultures et le génie humain qui s’y est manifesté, indépendamment de son ethnie et de sa religion. Leur classement par l’UNESCO a affiché le message : Palmyre appartient à l’humanité. Or, cet universalisme est occidental, l’UNESCO est une institution occidentale, la mondialisation est occidentale. L’ennemi, pour les islamistes, est l’Occident. Détruire les ruines de Palmyre consiste donc à rejeter le message véhiculé par l’UNESCO. En outre, Palmyre, en raison de son histoire, incarne la liberté — elle a réussi à se libérer quelques temps de la tutelle de Rome — et une femme, sinon la femme — Zénobie. La liberté et la femme : les deux répugnantes monstruosités que les barbares islamiques ne peuvent admettre dans leur cité idéale. Enfin, dans la représentation islamiste du monde, rappelons-le, tout ce qui précède ou est hors de l’islam se situe dans une période ou une aire de jahiliyya, c’est-à-dire d’ignorance totale et de perdition. La seule Vérité réside dans l’islam. Tout ce qui hors de lui est donc impur et infect. C’est aussi pour cette raison que Palmyre doit être ravagée. La révolution islamiste introduit une rupture entre un passé de jahiliyya et un avenir de libération au sein du Califat et de la charia d’une part, et une rupture entre l’avant-garde révolutionnaire détenant la Vérité, Daech, et chargée de libérer l’humanité, et ses ennemis, les contre-révolutionnaires occidentaux et leurs complices au sein du monde musulman. Le vandalisme islamiste est bel et bien révolutionnaire également. Et s’inscrit dans une volonté d’annihiler toute chance de sortie du despotisme en faisant perdurer celui-ci par la destruction de toute connaissance.

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