« L’Utopie » de Thomas More

L'Utopie de Thomas MoreDans son célébrissime ouvrage, Thomas More dépeint une société communiste où ses habitants sont censés vivre heureux et dans la prospérité. C’est pourquoi cette société s’appelle Utopie, « le lieu de nulle part ». Une société proto-totalitaire.

Thomas More était un humaniste anglais. Il est né en 1478 au sein d’une famille noble. Ses études à Oxford lui permirent de devenir juriste et de se lier d’amitié avec les humanistes français Colet et Erasme. Ses talents suscitèrent l’intérêt du roi d’Angleterre Henri VIII qui lui confia diverses missions diplomatiques puis de hautes fonctions au sein de l’administration du royaume. Il fut ainsi chancelier entre 1529 et 1532. Mais la rupture entre le roi et More s’annonça lorsque le souverain se sépara de l’Église de Rome parce que le pape refusait de prononcer la dissolution du mariage entre Henri VIII et Catherine d’Aragon. More soutenait les positions papales. Le schisme religieux entraîna une sévère répression contre les catholiques. C’est dans ce contexte que Thomas More fut enfermé à la Tour de Londres puis décapité en 1535.

Une île où la propriété privée n’existe pas

C’est pour son livre L’Utopie, publié en 1516, que Thomas More est resté célèbre. L’ouvrage compte deux parties. La première relate la rencontre et la discussion entre le narrateur, More lui-même, et un nommé Raphaël Hythloday, un philosophe voyageur dont le nom est composé de deux mots grecs et signifie, étymologiquement, « habile à raconter des histoires ». Le dialogue entre les deux s’engage sur la question de la nécessité pour un philosophe de conseiller les princes.

Hythloday se livre à une critique des sociétés européennes de son temps. Il reproche aux princes d’aimer la guerre, de ne se soucier aucunement de la bonne administration de leurs États et d’être animés par l’envie. Il condamne l’avarice des riches, l’oisiveté de la noblesse, la mauvaise justice, les inégalités sociales criantes et l’éducation vicieuse et immorale dispensée à la jeunesse. Faisant l’hypothèse d’être conseiller du roi de France, Raphaël en conclut que cela ne servirait à rien : le philosophe ne peut être utile en aucune façon à l’État. Tout le mal, selon lui, vient de la propriété privée. Et parce que More lui fait quelques objections de bon sens, Hythloday décide alors de lui exposer les institutions et les manières de vivre d’une contrée lointaine qu’il a connue pendant l’un de ses voyages : l’île d’Utopie, dont le nom signifie « le lieu de nulle part ».

C’est l’objet de la seconde partie. Utopie comprend des villes toutes semblables, parmi lesquelles se trouve la capitale, Amaurote. Les syphograntes sont les magistrats de la ville : ils sont élus pour un an et obéissent à un tranibore. Les tranibores sont réunis en un Conseil qui délibère avec un prince, élu à vie. Les lois sont élaborées par des assemblées du peuple et un sénat qui se réunit à Amaurote.

La propriété privée n’existe pas et pour en anéantir jusqu’à l’idée, les Utopiens citadins changent de maison tous les dix ans. En ce sens, Utopie est une société communiste. Tout le monde pratique l’agriculture, ainsi que certaines industries particulières : la laine, la poterie, la maçonnerie… Dans cet État idéal, tout est « prévu et organisé » explique Hythloday. La vie est austère mais, comme le dit Raphaël : « L’abondance en toute chose est le fruit de cette vie pure et active. » Grâce à un État redistributeur, il n’y plus ni pauvres ni riches, la mendicité et le vagabondage n’existent pas, les inégalités non plus. Le temps libre est consacré à l’étude des sciences et de la philosophie. La vertu, pour les Utopiens, est de vivre selon la nature.

Le service militaire est obligatoire et l’île n’hésite pas à faire la guerre, mais toujours pour le bien de l’humanité. L’argent et l’or dont ils disposent grâce à leurs exportations permettent aux Utopiens de corrompre des membres des pays belligérants afin de remporter le conflit dans lequel ils sont engagés ou de payer des mercenaires, tels que les Zapolètes.

Utopie compte enfin une grande diversité religieuse mais tous ses habitants ont en commun la croyance en un Être supérieur, qu’ils appellent Mythra. Certains Utopiens se sont convertis au christianisme. La tolérance religieuse est un des traits marquants de l’île. Raphaël conclut son exposé par la célébration de l’intérêt général contre les intérêts particuliers et loue la propriété collective qui permet aux habitants de l’île de se consacrer à la chose publique.

Le bonheur dans la servitude

Pris dans son ensemble, l’ouvrage constitue un diptyque : la société existante est comparée à une cité idéale afin de mieux la critiquer. L’idée de Thomas More, le catholique, était de faire de la cité idéale d’Utopie non un programme mais un ensemble de propositions pour améliorer la société de son temps, notamment sur le plan religieux avec son modèle de tolérance. Sans doute pour More, le rôle de l’utopie s’arrêtait là.

Car l’expérience historique du XXe siècle a montré que la suppression de la propriété privée, loin d’avoir apporté la prospérité et la liberté fit au contraire le lit du totalitarisme et de la pauvreté généralisée. L’échec resplendissant du socialisme réel, caractérisé par ses charniers et ses économies sous-développées, l’atteste. Ainsi, sur le plan de la philosophie politique, comme si Thomas More ne voulait pas donner pleinement raison au personnage de Raphaël Hythloday, on s’aperçoit que la cité idéale, c’est le bonheur dans la servitude. Par exemple, tous les habitants d’Utopie portent le même vêtement, de forme invariable. Les rapports entre les citoyens sont extrêmement réglementés (les filles n’ont ainsi pas le choix de leur mari). Chaque cité est contrainte de compter 6000 familles, ni plus, ni moins. En cas de surplus, l’émigration est obligatoire, si nécessaire par la force. Il est interdit aux Utopiens de se déplacer librement. Cette société communiste comprend des esclaves pour son fonctionnement. Les habitants n’ont pas le droit de se réunir en dehors des assemblées et du sénat sous peine de mort. La peine capitale est également appliquée dans les cas de récidive d’adultère et les maris ont le droit de châtier leurs femmes. En Utopie, chaque habitant est « sans cesse exposé aux regards de tous ». En ce sens, et avec le recul bien sûr, l’Utopie de Thomas More est extraordinairement visionnaire : son auteur a touché du doigt la logique inévitablement despotique liée à la volonté de bâtir une cité idéale.

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More, Thomas, L’Utopie, Librio, 2013, 127 pages.

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