La philosophie politique de Bernard Lugan

La philosophie politique de Bernard LuganSelon l’historien Bernard Lugan, la « démocratie tue l’Afrique ». C’est ce qu’il assène dans un récent éditorial de sa revue. Il donne à l’occasion un aperçu de sa philosophie politique d’extrême droite, clairement anti-individualiste.

Dans sa revue L’Afrique réelle du mois de septembre, Bernard Lugan a livré un éditorial intitulé « La démocratie tue l’Afrique » dans lequel il entonne son refrain maintenant habituel sur les malheurs de ce continent qui seraient imputables à l’Occident et à sa démocratie et ses valeurs mollassonnes de droits de l’homme.

La prétendue affection démocratique de l’Afrique

L’historien débute son éditorial par le paragraphe suivant :

« L’Afrique sud saharienne est frappée par deux maladies mortelles, la démographie et la démocratie. Le mal démocratique est la conséquence du « one man, one vote ». La raison en est simple : les fondements individualistes de la démocratie moderne sont incompatibles avec les réalités communautaires des sociétés africaines. Là est la cause principale des conflits qui ravagent le continent au sud du Sahara. »

Empressons-nous de rassurer Bernard Lugan : l’épouvante qu’il ressent devant la prétendue affection démocratique de l’Afrique peut se dissiper devant les faits. On ne saurait trop lui conseiller de se reporter, par exemple, à l’indice élaboré par le groupe de presse The Economist Group en 2006 pour classer les pays selon leur niveau de démocratie. Les critères retenus comprennent, entre autres, le processus électoral, le pluralisme politique, la culture politique et les libertés civiles. Il ressort ainsi du classement 2014 que pléthore de pays africains se situent dans la catégorie des régimes autoritaires. Dans cette dernière, le meilleur d’entre eux est le Maroc, avec un résultat peu honorable de 4 sur 10 et le pire, la République centrafricaine avec 1,49 sur 10. L’ensemble sub-saharien affiche un score de 4,34 tandis que l’Afrique du nord et de l’est se hisse péniblement à 3,65. Ce sont les deux seules zones du monde où le chiffre est situé sous la moyenne. Si l’on fait la moyenne des deux, pour l’ensemble de l’Afrique on obtient 3,99. Il saute donc aux yeux que les problèmes de l’Afrique ne viennent pas d’un excès de démocratie…

Pour illustrer son propos, monsieur Lugan s’appuie sur plusieurs exemples dont celui du Rwanda. Il nous pond ainsi la perle suivante :

« Au Rwanda, les Tutsi (10% de la population) ont ravi le pouvoir aux Hutu (90%) à la faveur du génocide et ils le conservent grâce à des pratiques politiques dignes de la grande époque du système communiste. Si des élections libres étaient organisées, le régime tutsi serait électoralement balayé par l’ethno mathématique. »

Car pour Bernard Lugan, la démocratie, importée depuis l’Occident, muterait, au contact des réalités africaines, en une mystérieuse « ethno-mathématique ». En clair, on voterait selon son appartenance à l’ethnie. Pareille sottise, appliquée au Rwanda, est démentie par les faits. Passons sur le fait que l’exemple rwandais est mal choisi puisque Hutu et Tutsi ne sont nullement des ethnies. D’abord, les partis politiques apparus à la fin des années 1950 au Rwanda regroupaient, dans des proportions diverses, des Hutu et des Tutsi. L’UNAR, par exemple, comprenait aussi bien des Tutsi que des Hutu partisans de la monarchie. Le Parmehutu, quant à lui, séduisait, par ses idées sociales, une portion importante de Tutsi pauvres ou de condition très modeste. Ensuite, bien que le président fût hutu, les Républiques rwandaises des années 1960-1980 furent des dictatures exercées par une clique sur l’ensemble de ses sujets, qu’ils fussent hutu ou tutsi avec en prime, pour les seconds, un racisme d’État, des persécutions et des massacres périodiques. En outre, la brève tentative de démocratisation des années 1990-1994 vit l’émergence de nombreux partis politiques, à qui nombre de Hutu apportèrent leur soutien contre le président, hutu, de l’époque, Juvénal Habyarimana. Enfin, le jugement de Bernard Lugan sur la dictature de Paul Kagame est une insulte au savoir-faire et à l’ingéniosité communistes en matière de répression. Ceux-ci se caractérisaient par des camps de concentration aux conditions de vie épouvantables, des famines cataclysmiques, des massacres de masse de très grande ampleur et des hôpitaux psychiatriques pour les opposants, autant d’éléments qu’on cherche en vain au Rwanda. En résumé, ce n’est pas parce que certains membres d’un « peuple majoritaire » sont au pouvoir que la majorité du peuple l’est. En démocratie, il n’y a pas plusieurs peuples, il n’y en a qu’un.

Une vision étriquée de la démocratie

On voit ici la vision totalement étriquée de la démocratie que se fait Bernard Lugan. Il ne lui effleure pas l’esprit que la démocratie, c’est aussi les libertés d’association et d’expression, le respect des droits fondamentaux, l’égalité des droits, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, autant d’éléments réunis que n’a jamais connu le Rwanda et fondés sur les droits individuels. C’est que, pour notre africaniste, l’individu n’existe pas. Il appartient à un groupe, une ethnie ou une race [1] et est déterminé par lui. Seul le collectif importe. L’individu n’est qu’un élément informe et négligeable de ce collectif. La liberté individuelle, dans ces conditions, n’existe pas. En Afrique, il n’y a que des races ou des ethnies, il n’y a aucun être humain avec son génie, ses compétences, ses valeurs et ses aspirations propres. Voilà pourquoi la démocratie à l’occidentale, selon lui, serait inadaptée au continent africain. Voilà pourquoi tout ce qui ressemble à une forme d’occidentalisation de l’Afrique lui inspire des cris d’horreur. Ainsi, dans un autre éditorial de sa revue, daté de juillet 2015, il réprouve la colonisation européenne en ces termes :

« Or, cette explosion démographique s’explique parce que les missionnaires, les religieuses soignantes, les médecins et les infirmiers coloniaux ont, hier, au nom de leur « amour des autres », délivré les Africains de la lèpre, de la rougeole, de la trypanosomiase, du choléra, de la variole, de la fièvre typhoïde ; cependant que les militaires les libéraient de l’esclavage arabo-musulman. »

La fin des épidémies tueuses de masses grâce aux progrès de la médecine et de la science et leur diffusion est donc à placer au rang des reculs qu’a connus l’humanité selon monsieur Lugan. Quand on l’entend déplorer la « soumission » de l’Afrique aux intérêts américains, au « mondialisme », au FMI ou à la Banque mondiale, on croirait entendre un gauchiste altermondialiste. Il faut dire que l’extrême droite et l’extrême gauche ont en commun la haine du libéralisme et des deux ingrédients qui le composent : la démocratie et le capitalisme. L’extrême gauche, à la suite de Marx, Engels et Bourdieu, conçoit le monde en termes de classes. L’extrême droite, avec Lugan, pense la réalité sous forme de races et d’ethnies. Dans les deux cas, l’individu ne vaut rien, englobé dans un tout qui le dépasse.

Pourtant, n’en déplaise à notre africaniste, les succès des jeunes entrepreneurs africains, les printemps arabes au Maghreb ou encore la révolution des nouvelles technologies sont bien le signe d’une aspiration certaine des Africains à l’autonomie individuelle. Bernard Lugan ignore-t-il que, jusque vers le XVIIIe siècle, les sociétés européennes sont restées des sociétés traditionnelles dans lesquelles l’individu n’existait pas ? Que la liberté moderne, pour reprendre la terminologie de Benjamin Constant, est toute récente ? Car il n’y a pas de fatalité à ce que celle-ci ne s’épanouisse pas non plus en Afrique alors qu’elle a gagné du terrain presque partout ailleurs dans le monde

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[1] Selon Bernard Lugan, les Hutu et les Tutsi seraient des races. Il l’affirme dans son livre Rwanda. Le génocide, l’Église et la démocratie, paru en 2004 aux éditions du Rocher (p. 22).

 

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