Dette grecque : la démocratie contre elle-même

Dette grecque la démocratie contre elle-mêmeEn Grèce, la démocratie se porte mal. Car, en raison d’une dette colossale, le pays joue avec sa liberté. La faute à trop d’État…

On ne se lassera jamais de le rappeler : la démocratie porte en elle-même des germes potentiellement mortels. L’exemple de la Grèce est, à cet égard, édifiant.

En 1974, la Grèce renoua avec la liberté en mettant fin à la dictature des colonels. Mais ces retrouvailles avec la démocratie furent trompeuses. Les gouvernements se succédèrent certes à la faveur d’élections parfaitement libres. Mais il ne suffit pas qu’un gouvernement soit élu pour que la démocratie vive. En effet, la Grèce vit depuis des années au-dessus de ses moyens : les gouvernements démocratiquement élus furent également très dépensiers. Et pour assumer ces dépenses, il a fallu emprunter. La dette que bon nombre de Grecs, rejoints en cela par les fossiles politiques français tels que Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan, considèrent comme illégitime, est donc, en réalité, le résultat des choix de ces mêmes électeurs grecs.

Car l’État, en Grèce, ne vit pas de l’impôt. Il vit de la dette. Double manifestation d’une démocratie en mauvaise santé. D’une part parce que payer ses impôts ne consiste pas seulement à participer au financement des services que l’on utilise, c’est aussi un acte civique : en participant ainsi aux dépenses de l’État, le citoyen est acteur de la vie de la cité car il a toute légitimité pour critiquer ou approuver l’emploi de son argent par le gouvernement. Or, en Grèce, payer ses impôts est presque aussi fréquent qu’un mouton à cinq pattes. Le sport national du pays est la fraude fiscale. Le cadastre est quasi inexistant et l’économie souterraine est évaluée à 25 % du PIB. Chacun a pensé vivre, durant des années, aux dépens d’autrui par le truchement de l’État… qui donnait le mauvais exemple, puisque ses dirigeants ont trafiqué leurs comptes afin d’intégrer la zone euro. C’était le règne de l’irresponsabilité généralisée. Cette absence du consentement à l’impôt est l’un des fléaux qui minent, en profondeur, une démocratie.

D’autre part, et pour pouvoir se livrer à une orgie de dépenses publiques pendant des décennies, l’État grec a dû s’endetter. Et ainsi aliéner progressivement sa liberté. Car qui dit dette, dit argent préalablement emprunté. Et un emprunt, comme chacun sait, se rembourse. Et de ce point de vue, on ne peut pas dire que l’Europe (BCE, pays de la zone euro, Fonds européen de stabilité financière…) se soit montrée particulièrement sévère, n’en déplaise aux hystériques antieuropéens. Simplement, puisque la Grèce est son débiteur — position de débiteur qu’elle a délibérément choisi, rappelons-le, par des élections libres et un comportement irresponsable — et qu’elle n’inspire plus aucune confiance, il est légitime de lui demander des comptes. Ainsi, dans le dernier accord conclu entre la Grèce et ses créanciers, ces derniers — les contribuables européens donc — vont de nouveau mettre la main au portefeuille et accorder 85 milliards d’euros d’aide aux Grecs mais en échange de mesures à prendre immédiatement : la Grèce est ainsi condamnée à gouverner non plus en fonction des aspirations de son peuple mais selon les exigences de ses créanciers. Cette situation de dépendance n’est pas non plus le signe le plus éclatant d’un pays vivant en liberté. D’ailleurs, le Prix Nobel d’économie James Buchanan s’était montré favorable à l’inscription dans la Constitution de l’interdiction du déficit budgétaire, moyen efficace pour empêcher les dérives à la grecque…

En conséquence, cette situation où la souveraineté du pays est mise à mal fait le lit des extrémismes, ce qui n’est pas, là encore, la manifestation d’une démocratie saine. Faut-il rappeler que c’est le parti d’extrême gauche, Syriza, qui dirige le pays depuis janvier ? Que ce parti, pour gouverner, a choisi de faire alliance avec le mouvement d’extrême droite Grecs indépendants, ouvertement raciste et antisémite ? Et, enfin, que le référendum, plus démagogique que démocratique, organisé début juillet, n’a reçu l’approbation que des trois partis extrémistes que sont Syriza, Grecs indépendants et le néonazi Aube dorée ? Autrement dit, contrairement à ce que prétend Jacques Sapir, le référendum, c’est-à-dire la cause symbolique de trois partis reniant implicitement ou ouvertement les valeurs portées par les droits de l’homme, ne fut pas une victoire de la démocratie, mais, au contraire, un signe supplémentaire de sa mauvaise santé.

Triche à tous les étages, irresponsabilité, refus de payer l’impôt, corruption, dépenses à n’en plus finir… C’est l’État providence, bien trop étendu, qui plombe la Grèce. La cure d’austérité qu’elle connaît depuis 2008 n’est que la confrontation — difficile mais inévitable — du pays avec la réalité. Et l’occasion de poser quelques questions. Pourquoi le budget militaire grec est-il le plus élevé d’Europe (2,4 % du PIB en 2015, celui de la France étant à 1,8 %) alors que le pays n’intervient sur aucun théâtre d’opération ? Pourquoi, en moins de dix ans, le nombre de fonctionnaires a-t-il augmenté de 70 % et leur salaire progressé de 118 % ? La lutte contre la corruption sera-t-elle engagée ? Pourquoi existe-t-il 580 métiers, parmi lesquels ceux de pâtissier et de mannequin, jugés « dangereux » pour autoriser la retraite à 50 ans ? Ces questions, ce sont tous les Européens, créanciers de la Grèce et bien loin de posséder tous ces avantages, ni même d’avoir un niveau de vie similaire à celui des Grecs, qui se les posent légitimement. Tant que les Grecs ne se les poseront pas, la démocratie aura de mauvais jours devant elle.

Tocqueville mettait en garde, dès 1840, contre les dangers liberticides d’un accroissement sans freins d’un État aspirant à se mêler de tous les aspects de la vie des individus, rendant leur libre arbitre et leur autonomie de moins en moins nécessaire. Le cas grec nous rappelle aussi qu’un État obèse coûte cher, et qu’il faut bien le financer, soit par une pression fiscale faisant fuir les talents, la croissance, et donc l’activité, soit par une course à l’endettement qui place le pays dans une dépendance de plus en plus aiguë vis-à-vis de ses créanciers. Dans les deux cas, le terreau est fertile pour le développement du populisme et des extrémismes qui s’en nourrissent, et la menace sérieuse pour la démocratie.

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3 réflexions au sujet de « Dette grecque : la démocratie contre elle-même »

    • Il y en a et il y en aura d’autres à venir. Ensuite, le problème grec, même si je n’ai fait que l’effleurer, a bien une dimension historique puisque ses racines se trouvent dans le passé récent du pays : la dette est bien le fruit d’un système qu’on a laissé trop longtemps se développer.

  1. Je ne comprends pas trop ceux qui attaquent les banques et les financiers pour expliquer la crise grecque …L’endettement grec a explosé, avec des fonctionnaires grecs qui avaient parfois des salaires supérieurs à leurs homologues français alors que l’économie grecque était anémiée et que l’Etat était incapable de percevoir l’impôt. A un moment donné, quand on insulte la réalité, elle vous retombe simplement sur la gueule ! La faute certainement a une classe politique corrompue et incompétente qui a fait de la démagogie depuis 40 ans.

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