L’imposture Emmanuel Todd

La sociologie de pacotille d'E. ToddL’historien Emmanuel Todd a décidé d’appliquer une grille de lecture marxiste surannée aux événements tragiques survenus en France en janvier en nous gratifiant de son nouveau livre, Qui est Charlie ?*

Emmanuel Todd a fourni durant sa carrière un travail d’historien remarqué et reconnu par ses pairs, signe de sa compétence et de son talent. Malheureusement, on peut être talentueux, compétent… et idéologue. Et l’idéologie, on le sait, est hermétique aux faits qui viennent la contredire. Todd fournit un triste exemple de ce comportement.

Il ne s’agit pas de livrer ici une critique de son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? — d’autres l’ont déjà fait — mais de relever quelques points sur lesquels son marxisme à deux balles trouve à s’exprimer et d’en souligner les incohérences et les contradictions. En psychanalyste de comptoir se posant en « chercheur » soucieux de livrer une « interprétation objective de faits qui ont échappé aux acteurs eux-mêmes », Todd nous livre sa vision des choses : les foules ayant manifesté le 11 janvier dernier seraient les « classes » riches et pro-mondialisation qui, en descendant dans les rues ce jour-là, auraient exprimé un « racisme » à l’encontre des musulmans, lesquels seraient la classe défavorisée et pauvre. Bref, une resucée de la « lutte des classes » si chère à Marx.

Emmanuel Todd nous explique au début de son livre : « Le droit au blasphème sur sa propre religion ne devait pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d’autrui, particulièrement dans le contexte socio-économique difficile qui est celui de la société française actuelle. » D’abord, faisons-lui remarquer que dans nos sociétés laïques le droit au blasphème n’existe pas : c’est le droit de critiquer les croyances qui est garanti par la Constitution. Le blasphème appartient au lexique religieux. Ensuite, et surtout, il est étrange de voir notre antiraciste revendiquer une pratique discriminatoire pour les musulmans : le christianisme et le judaïsme pourraient être critiqués mais pas l’islam ? Faut-il en déduire que les musulmans ne sont pas suffisamment évolués intellectuellement pour vivre dans une société où la libre expression des pensées et des opinions constitue un pilier ? Étrange paternalisme de Todd qui assimile les musulmans à des êtres inférieurs incapables d’assimiler les règles démocratiques de nos sociétés laïques et qu’il faudrait donc maintenir perpétuellement dans un état de minorité, pour leur bien, afin de les protéger de toute parole offensante…

Notre psychanalyste-historien assène que les musulmans constituent, en France, un « groupe faible et discriminé ». Au premier abord, la « faiblesse » et la « discrimination » dont seraient victimes les musulmans ne sautent pas aux yeux. Les entorses faites à la laïcité telles que l’aménagement d’horaires spécifiques dans les piscines municipales dans certaines villes et la reconnaissance de la virginité féminine comme « qualité essentielle » requise pour un mariage, ou bien encore l’exigence, parfois satisfaite en catimini, de l’accomplissement de l’examen médical d’un patient musulman par un médecin du même sexe ne semblent pas corroborer la thèse d’une minorité musulmane discriminée. Les poursuites judiciaires intentées contre quiconque tient des propos jugés hostiles à l’islam attestent plutôt de la volonté de placer l’islam au-dessus des lois en lui donnant le privilège d’être exempté de toute critique, ce qui ne semble pas exactement le signe d’une quelconque « faiblesse »… Quant à la négation de l’État de droit dans les banlieues, majoritairement peuplées de musulmans, elle invite une partie de ces derniers mal ou pas éduqués et livrés à eux-mêmes à se mettre au-dessus des lois. Peut-on faire observer à Emmanuel Todd que le regain d’antisémitisme depuis une quinzaine d’années, avec les assassinats qui en découlent, pourrait également valoir aux juifs de France les qualificatifs de « faible » et « discriminé » ? On fera remarquer à Emmanuel Todd qu’il n’y a jamais eu de manifestations semblables à celles du 11 janvier après les meurtres antisémites perpétrés par Fofana, Merah ou Nemmouche… Motif d’inquiétude supplémentaire pour les juifs vivant parmi nous. Cela aurait pourtant été d’excellents prétextes au défoulement d’une « hystérie collective » « islamophobe »…

Si Emmanuel Todd pense que ce sont les conditions « socio-économiques » qui feraient des musulmans un « groupe faible et discriminé », il se trompe lourdement. Outre les faits que, d’une part, les pauvres ne se trouvent pas que chez les musulmans, et que, d’autre part, les néo-SS Merah, Nemmouche, Kouachi et Coulibaly n’ont jamais été exclus des largesses de l’État providence, vouloir « expliquer » la violence islamiste par les inégalités et la pauvreté est vain. Faut-il comprendre que, au fond, les assassins seraient des victimes et les victimes les responsables de ce qui leur est arrivé ? Le petit catéchisme pseudo-marxiste de Todd se révèle totalement impuissant à rendre compte du phénomène totalitaire islamiste, aussi bien sur le plan international qu’au sein même de nos démocraties. L’explication débile « pauvreté = révolte = djihad » est une bouffonnerie. Ou bien qu’on nous explique pourquoi c’est la riche Arabie Saoudite qui constitue l’une des sources du financement du terrorisme islamiste. Peut-on nous expliquer pourquoi c’est le milliardaire Ben Laden qui a contribué à la naissance d’Al-Qaïda ? Au sein des démocraties, la situation sociale de certains islamistes inflige un démenti cinglant à la théorie selon laquelle la misère justifierait la violence. En mars 2006, une cellule islamiste fut démantelée à Montpellier : y étaient impliqués des étudiants en ingénierie issus de couples aisés, parfois mixtes. À Toulouse, l’imam radical d’une mosquée, Mamadou Daffé, que Merah a fréquenté, est un scientifique de profession, chercheur au CNRS. Aux Pays-Bas, Théo Van Gogh fut assassiné le 2 novembre 2004 par Mohamed Bouyeri, un immigré d’origine marocaine ayant fait des études et bien intégré. Traversons la Manche. Les auteurs des attentats de Londres de juillet 2005 étaient des médecins du NHS, le système de santé public britannique. On attend les explications de Todd sur le rôle des conditions « socio-économiques » dans le passage à l’acte meurtrier de ces amis de l’humanité…

Quand il ne donne pas dans le paternalisme ou le sociologisme le plus borné, Emmanuel Todd se livre à une réaction minable confirmant la loi de Godwin [1]. La polémique qui a suivi la publication de Qui est Charlie ? a notamment donné lieu à une tribune du Premier ministre. On peut juger totalement inapproprié, voire abusif, une telle intervention du pouvoir exécutif dans le débat intellectuel. Mais cela n’autorisait certainement pas l’auteur du livre à traiter Manuel Valls de « pétainiste ». Où l’on voit que la passion idéologique fait perdre la raison. Car enfin : Todd a-t-il été inquiété pour ses opinions ? A-t-il été jeté en prison ? Son livre a-t-il été censuré ? Comment un historien peut-il à ce point ignorer ce qu’était le régime de Vichy, sa dictature, sa censure et son racisme d’État ? En réalité, Pétain représentant l’une des figures du Mal par excellence, la saillie d’Emmanuel Todd n’avait aucun autre but que de disqualifier son adversaire en l’assimilant à un fasciste.

Ce n’est pas la première fois que l’idéologie fait perdre les pédales à l’auteur de Qui est Charlie ? Celui-ci, pourtant historien de profession rappelons-le, a réussi la prouesse de figurer dans les « Perles de Clio » de la revue L’Histoire qui répertorie, chaque mois, une bourde proférée sur un sujet historique. Dans sa livraison de mai 2011, le magazine faisait état de la phrase suivante d’Emmanuel Todd : « tout le monde sait maintenant que le libre-échange a abouti à la baisse du niveau de vie. » [2] À la lecture de cette contrevérité, on imagine l’hilarité chez les chercheurs ayant quelques connaissances des travaux d’histoire économique d’hier et d’aujourd’hui. Depuis au moins le milieu du XIXe siècle, les courbes du PIB sont… ascendantes et non descendantes. Or, il n’a échappé à personne que, depuis au moins 1850 et jusqu’à nos jours, les échanges entre les différentes parties du monde se sont accrus formidablement — avec, certes, des périodes de contraction. Le libre-échange ne semble donc pas avoir été tout à fait incapable d’assurer l’élévation des niveaux de vie. Le PIB mondial par habitant, de 565 dollars en 1500 et de 651 dollars en 1820, a bondi à 5 145 dollars en 1992. De 1990 à 2015, la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté est passée de 43,6 % à 13,4 % (1,9 milliards de personnes en 1990 contre 825 millions cette année, soit une baisse de plus de la moitié). La mondialisation possède apparemment quelques vertus indécelables par Emmanuel Todd qui, pourtant, adore les chiffres. Prenons un seul exemple dans le monde en développement : le PIB par habitant de l’île Maurice est passé de 320 dollars en 1970 à 10 300 dollars cette année (un taux de croissance moyen de 5,3 % de 1969 à 2013). Les secteurs de l’économie les plus dynamiques sont le textile, le commerce de gros et de détail et le bâtiment. Quant aux investissements directs étrangers, ils se déversèrent sur l’île ces dernières années, avec un pic à 135 millions de dollars en 2011. Là encore, la liberté des échanges ne paraît pas avoir plongé le pays dans un gouffre de misère… À l’inverse, le protectionnisme infligé à l’Argentine par son gouvernement n’en finit pas d’entraîner le pays au fond de l’abîme et l’exemple autarcique de la Corée du Nord se passe de commentaires… Mais voilà des faits qu’Emmanuel Todd ne saurait prendre en compte.

Mensonges, omissions de faits contredisant son hypothèse de départ, et même déchéance morale dans le débat intellectuel venant de la part d’un historien se prévalant de sa qualité de chercheur : il y a donc bien une imposture Emmanuel Todd. Ce dernier illustre bien cette gauche archaïque, antilibérale et veuve du communisme, qui n’a de cesse de voir le monde qui l’entoure qu’avec des lunettes d’un autre âge l’amenant à voir partout des luttes de classes mettant aux prises « dominants » et « dominés ».

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Notes
* Todd, Emmanuel, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Paris, Seuil, 2015.

[1] La loi de Godwin, du nom de ce chercheur qui la mit en évidence, stipule que, lors d’un débat, dès qu’un désaccord entre plusieurs personnes ne peut plus être exprimé de manière constructive dans un débat, la probabilité devient de plus en plus grande que l’un des contradicteurs se livre à une insulte ou une comparaison impliquant les nazis.

[2] L’Histoire, mai 2011, n° 364, p. 17.

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4 réflexions au sujet de « L’imposture Emmanuel Todd »

    • Merci pour ce petit article qui met en lumière la convergence entre une certaine gauche bien à gauche et une extrême-droite bien ancrée dans ses racines et ses principes, le nationalisme, les frontières et la haine de tout, aggravés sans doute, je pense, par une certaine jalousie : comme on aimerait, en France, que notre taux de chômage soit celui de l’Allemagne (6 %) !

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