Novlangue antihistorique

« Faites ce serment : La guerre, c’est la paix. L’esclavage, c’est la liberté. L’ignorance, c’est la force. »

« Faites ce serment : La guerre, c’est la paix. L’esclavage, c’est la liberté. L’ignorance, c’est la force. »

L’usage de certains mots n’est pas innocent. Il traduit une instrumentalisation nauséabonde de l’histoire et marque un cruel mépris pour la discipline historique.

Dans le roman 1984 de George Orwell, le régime totalitaire de Big Brother, grâce à sa langue officielle, le novlangue, vide les mots de leur sens en usant de slogans tels que « la paix, c’est la guerre » et « la liberté, c’est l’esclavage ». À lire ou à écouter certaines personnalités dans les médias, il semble que la réalité ait rejoint la fiction. Nous prendrons trois exemples.

La métropole de Lyon a récemment fait ouvrir une tranchée de deux mètres de profondeur le long d’un campement de Roms à Saint-Priest. Le but était d’éviter l’accès du campement à de nouveaux véhicules pour des raisons de sécurité. Mais les associations ne l’entendirent pas de cette oreille. Ainsi, la Ligue des droits de l’homme (LDH), par le biais d’un communiqué, exprima toute son indignation en dénonçant l’enfermement de « cette minorité d’Européens en un lieu qui les sépare du reste de la société » et qualifia ce campement dorénavant condamné par la tranchée de « ghetto ». Le mot est lâché. Il fait immédiatement penser aux ghettos réservés aux juifs autrefois, et, pourquoi pas, au tristement célèbre ghetto de Varsovie, comme en Novlangue antihistorique (2)témoigne le commentaire peu réfléchi d’un internaute sur un réseau social (ci-contre) qui nous pond la perle suivante : « Ca [sic] a commencé comme ça à Varsovie… » N’en déplaise à la LDH, le terme est pourtant totalement inapproprié. En effet, un ghetto désigne le lieu où furent assignés les juifs dans certaines villes, notamment à Venise où le terme fut employé pour la première fois en 1516. Il comprend donc une dimension de contrainte : le lieu est imposé par le pouvoir. Durant la seconde guerre mondiale, les nazis regroupèrent, par la force également, les juifs dans des ghettos (comme celui de Varsovie), prélude à leur extermination physique. Or, premièrement, rien n’empêche les Roms de Saint-Priest d’aller et venir librement. Deuxièmement, la majorité de la communauté rom, en France, est sédentaire ou semi-nomade et est parfaitement intégrée à la nation. En aucun cas, donc, on ne peut user du terme ghetto puisqu’on ne trouve nulle part une quelconque volonté politique de regrouper l’ensemble des Roms dans des quartiers spécifiques. Enfin, troisièmement, les Roms de Saint-Priest dont il est question dans cette affaire se trouvent sous le coup d’un arrêté d’expulsion depuis le mois de décembre. Il faudra que les lumières de la LDH nous expliquent comment les autorités peuvent vouloir confiner dans un même lieu tous les Roms de la ville… en voulant les en chasser !

Le deuxième exemple nous fut donné par le Premier ministre Manuel Valls. Dans son discours du 20 janvier dernier, il dénonçait l’existence, en France, d’un « apartheid social, territorial, ethnique ». Là encore, l’emploi du terme apartheid était malvenu. En effet, il renvoie au système politique et juridique mis en place en Afrique du Sud en 1948 qui visait à séparer les Blancs des Noirs par une batterie de mesures contraignantes : équipements publics distincts pour les Blancs et les Noirs par le Reservation of Separate Amenities Act, définition selon des critères biologiques des différentes populations du pays par le Population Registration Act, prohibition des mariages et des relations sexuelles entre personnes de couleurs différentes, entre autres. Il s’agit d’un système imposé par l’État, une contrainte imposée par la volonté politique. Rien de tel dans le cas de la France qui, malgré ses graves imperfections, est une démocratie et ne comprend aucune loi à caractère raciste dans son arsenal répressif. Ce que désignait le Premier ministre par le mot impropre d’apartheid est en réalité la forte concentration, dans les banlieues françaises, d’une population d’origine immigrée, principalement maghrébine et africaine, et de religion musulmane. Ces populations se concentrèrent dans ces grands ensembles d’immeubles grâce aux organismes HLM qui durent favoriser les familles nombreuses, en l’occurrence les familles immigrées, dans l’accès à leurs logements. Loin, donc, d’être le fruit d’une quelconque ségrégation d’État, la concentration de ces populations dans les banlieues relevait plutôt des bonnes intentions… Mais on sait que ces dernières pavent l’enfer. Avec la crise économique et le chômage de masse qui s’installa à partir des années 1980, cette situation posa en effet de sérieux problèmes, qui se traduisirent par la délinquance, l’affrontement entre « bandes », l’agression de policiers et de pompiers… bref, par le net affaiblissement de l’État de droit dans ces zones. Que les membres de cette population soient victimes de discriminations (à l’embauche ou ailleurs), c’est un fait. Mais il ne s’agit nullement de la manifestation d’un quelconque racisme d’État. Bien loin d’être le fruit d’une contrainte étatique, ces zones de non-droit trahissent, au contraire, la démission de l’État qui a renoncé à y exercer ses fonctions légitimes. Voilà pourquoi le mot apartheid n’a aucun sens dans ce contexte.

L’été dernier, lors des affrontements entre les islamistes basés à Gaza et Israël, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, n’a rien trouvé de mieux à dire que les actions auxquelles se livraient l’État hébreu constituaient un « génocide [contre le] peuple palestinien ». C’est une rengaine qui revient dès qu’Israël entreprend une action armée, ne serait-ce que pour se défendre. Reportons-nous à la définition du mot. Selon la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de l’ONU de 1948, ce dernier se caractérise par différents actes, tels que meurtres et déportations, commis « dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel » (nous soulignons). En d’autres termes, ce qui caractérise le génocide (et ce qui le rend particulièrement ignoble), c’est la préméditation du crime. Cette préméditation fut d’ailleurs trahie, lors de chacun des « vrais » génocides (Herero, Arméniens, Juifs, Tutsi) qui eurent lieu au XXe siècle, par les modalités même des tueries. On ne bâtit pas des camps de concentration par hasard. On ne met pas en place des chambres à gaz et des fours crématoires par accident. On n’extermine pas dix mille personnes par jour sans méthode et on ne dresse pas des barrages sur tout le territoire d’un pays en quelques heures sans une organisation préalable. La situation en Palestine ne relève nullement du génocide. Ou alors Mahmoud Abbas serait bien inspiré de nous expliquer comment, depuis les accords de Camp David en mars 1978 jusqu’aux négociations israélo-arabes d’Annapolis en novembre 2007, en passant par les accords d’Oslo de 1993, la reconnaissance de l’Autorité palestinienne et l’évacuation de la bande de Gaza en 2005, les événements traduiraient l’exécution méthodique d’un plan concerté visant à l’extermination physique des Palestiniens. En vain monsieur Abbas invoquera les femmes et les enfants tués par les bombes israéliennes : il feint d’ignorer que le Hamas s’en sert comme boucliers humains et, par ailleurs, il reste silencieux au sujet des enfants gazaouis réduits en esclavage, voire assassinés par le Hamas lui-même lors de la construction des tunnels s’enfonçant sous le territoire israélien.

Que conclure de ces trois exemples ? D’abord l’histoire se trouve instrumentalisée à des fins de diabolisation : assimiler à de nouveaux nazis Israël — c’est un poncif judéophobe de l’islamisme — ou une collectivité locale permet de discréditer son adversaire et ainsi d’éviter tout débat. Ensuite, et pour corollaire, le novlangue traduit la diffusion de cette tare analysée par Philippe Val dans son dernier livre [1] qu’est le « sociologisme ». En effet, ce dernier, basé sur l’idée que les malheurs des uns sont causés par la société et ceux qui sont au sommet, divise le monde en deux catégories, les « bons » et les « méchants », les « dominants » et les « dominés ». Or, dans cette perspective, l’usage à mauvais escient de certains mots a pour fonction d’identifier les « méchants », en l’occurrence les nouveaux nazis peuplant nos conseils de métropole ou municipaux, les « sionistes » hitlériens et les nostalgiques français de l’apartheid sud-africain… Convoquer les moments douloureux du passé à des fins bassement polémiques n’a rien d’honorable. Enfin, la discipline historique, dont l’une des principales fonctions est, précisément, de rendre intelligible le passé et, en conséquence, d’identifier les spécificités de chaque événement ou phénomène étudié, semble, par ce novlangue, réduite à l’inutilité. Puisque, apparemment, la mort de civils allemands sous les bombes de la Royal Air Force et de l’US Air Force pendant la seconde guerre mondiale obéit à la même logique que celle des juifs, que le sort des Palestiniens est identique à celui des Tutsi rwandais, et que l’extermination des Arméniens en 1915-1916 n’est en rien différente du massacre des Syriens depuis 2011, alors l’étude approfondie de ces questions ne sert à rien. Où l’on voit comment le novlangue appauvrit la connaissance et la pensée.

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Note
[1] Val, Philippe, Malaise dans l’inculture, Paris, Grasset, 2015.

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