Émile Guimet : portrait d’un industriel collectionneur

Emile GuimetÉmile Guimet fut un célèbre collectionneur qui donna son nom à deux musées, situés l’un à Lyon, l’autre à Paris*. Son itinéraire et les multiples aspects de sa personnalité éclairent toute une époque.

Émile Guimet a laissé son nom à deux musées, l’un à Lyon — qui a été délaissé pour le Musée des Confluences —, l’autre à Paris. Il fut en effet un collectionneur célèbre. C’est d’ailleurs sa passion pour l’Orient, en particulier le Japon, et ses nombreuses pièces qu’il a acquises lors de ses voyages ou de ses frénésies d’achats, qui firent de lui sa célébrité. Elles ont fait oublier non seulement son activité d’industriel, mais encore le lien étroit qu’il concevait entre celle-ci et son orientalisme.

Un libéral adepte de l’action sociale

Émile Guimet naquit en 1836 à Lyon. Son père était Jean-Baptiste Guimet, l’inventeur du bleu outremer artificiel (baptisé « bleu Guimet ») qu’il produisit dans son usine de Fleurieu-sur-Saône. Émile prit la succession de son père à la tête de l’entreprise en 1860. Malgré son peu d’enthousiasme, il se montra un entrepreneur efficace : il développa l’activité paternelle, agrandissant les infrastructures et embauchant plus de personnel. En 1878, l’usine produisait plus de mille tonnes de bleu outremer.

Émile Guimet, en entrepreneur connaissant parfaitement le monde économique, était un libéral assumé. Dénonçant toutes les lois allant à l’encontre du respect de la propriété et du capital, il s’inquiétait des excès de la réglementation étatique, notamment dans ses Notes d’économie politique publiées en 1915-1916. À ce sujet, il écrivit : « Les règlements ne réglementent que ce qui existe ; ils ne peuvent prévoir ni l’initiative privée, ni les idées nouvelles ; c’est pour cela que toute ma vie j’ai lutté contre les règlements. » [1] L’interventionnisme de l’État est à craindre selon lui car il manque à ce dernier la capacité d’innover et, en outre, par sa bureaucratie, il alourdit le processus économique. Parlant de cet État intrusif, il déclare : « Il lui faut un mois pour accomplir ce qu’un industriel fait en une heure. » Émile Guimet opposait le monde politique, fait de « rêveurs » et d’« exaltés », au monde industriel, composé de « gens qui travaillent et font travailler » et qui « gagnent de l’argent et en font gagner ». Qualifiant les grévistes d’« adversaires de classe » et les syndicats d’« ignorants de l’économie », il était très critique à l’égard des mouvements sociaux.

Et pourtant, Émile Guimet se soucia du sort de ses ouvriers, comme le firent d’autres entrepreneurs en France par le biais du patronage, rebaptisé, de manière péjorative, « paternalisme ». Ainsi, il créa un fonds destiné à financer les aides pour les victimes d’accidents du travail et les retraites, il mit en place des associations de secours mutuel et s’engagea en faveur de la promotion de l’instruction. Par exemple, il fut l’administrateur de l’école de la Martinière, fondée en 1826, qui délivrait un enseignement technologique et professionnel, et créa plusieurs écoles, comme celle, mixte, de Neuville-sur-Saône ou celle de langues asiatiques, en 1876, de Lyon, ainsi que des sociétés musicales. Il effectua aussi plusieurs visites dans des établissements scolaires en tant que membre de divers organismes militant pour l’instruction. C’est ainsi que ce patron libéral put dire un jour : « Mon existence n’a eu qu’un but : aimer et servir les prolétaires. » [2]

Un collectionneur original

Son activité d’industriel laissa du temps à Émile Guimet pour se consacrer à sa passion orientaliste. L’orientalisme désigne le courant qui, en Occident, s’illustra, en art et en littérature, par l’intérêt pour la culture exotique de l’Orient (Afrique du Nord, Proche et Moyen Orient, mais aussi Asie). Cet orientalisme a démarré avec la campagne d’Égypte de Bonaparte, expédition autant militaire que scientifique au cours de laquelle fut ramenée la pierre de Rosette qui permit à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes — de nombreuses pièces de la collection de Guimet sont relatives à l’Égypte antique. Les élites intellectuelles de l’époque se passionnèrent pour l’Orient et Émile Guimet en fit partie. Lors de la plus grande partie du XIXe siècle, l’intérêt des Occidentaux se porta surtout sur l’Égypte, le Maghreb et les Proche et Moyen-Orient. À la fin du siècle cependant, c’est l’Extrême-Orient qui suscita plus d’intérêt. Le cas d’Émile Guimet en témoigne, lui qui voua une immense passion à l’Asie et plus particulièrement au Japon. Il s’inscrivit dans le développement des collections particulières qui, en France, prirent un grand essor sous la IIIe République. Néanmoins, il manifesta une originalité certaine dans ce domaine de plusieurs façons.

D’abord, sa collection est consacrée à un thème particulier, démarche qui, à l’époque, est peu courante parmi les collectionneurs. Émile Guimet orienta sa collection sur la thématique religieuse. L’industriel lyonnais s’intéressait à la quête du sacré dans les différentes civilisations et aspirait à créer des liens entre ces différentes approches du spirituel. Sa collection comprend de nombreuses statues de divinités et beaucoup de pièces relatives à la religion. Ainsi, dans le musée lyonnais, se trouvait une salle d’égyptologie dans laquelle étaient reproduites des peintures découvertes dans la tombe du pharaon Ramsès Ier. Lors de son voyage au Japon en 1877, Émile Guimet ramena pas moins de six cents statues divines et trois cents peintures religieuses.

Ensuite, le motif de ses voyages, destinés à ramener des objets pour enrichir sa collection, constitue une autre originalité, découlant de la première : Guimet partait non pour affaires, non pour des raisons professionnelles, mais pour assouvir sa curiosité sur les origines religieuses des civilisations. Au cours de ces voyages, il rédigeait des récits qui se révèlent être, parfois, de véritables enquêtes ethnographiques, comme en témoignent, par exemple, ses Promenades japonaises, publiées en deux volumes en 1878 et 1880 et illustrées par le peintre Félix Régamey. Dans cet ouvrage, il abordait aussi bien la tenue vestimentaire et l’alimentation des Japonais que leur physionomie et n’hésitait pas à se livrer à des analyses au sujet de certaines professions.

Enfin, Guimet se comporta en « entrepreneur du savoir » [3], ce qui le distingua de bien d’autres collectionneurs. Par cette expression il faut comprendre que cet industriel appliqua au savoir les principes qui conduisaient l’attitude d’un entrepreneur dans ses affaires : la capacité à innover, à saisir des opportunités et à être dans l’action. Dans ses activités sociales et culturelles aussi, Émile Guimet fut un entrepreneur. On le voit par exemple dans la fondation des musées. Suite aux visites qu’il a effectuées aux musée du Boulaq, en Égypte et de Copenhague, et à son voyage en Asie de 1876-1877, germa dans son esprit l’idée d’un « Musée des Religions » (on retrouve ici la thématique de sa collection) pour sa ville natale, Lyon. Les travaux débutèrent en 1878 et, avant même d’être achevés, l’inauguration eut lieu en 1879. Les mots que choisit Guimet sont révélateurs : il assimila son musée à une « usine scientifique ». Mais, constatant que le public n’affluait pas en masse et que les scientifiques et autres érudits orientalistes se concentraient plutôt dans la capitale, l’industriel décida de transférer son musée à Paris, décision purement rationnelle, traduisant son esprit d’entrepreneur. Les mots qu’il laissa à ce sujet sont d’ailleurs sans ambiguïté : « J’avais rassemblé une sorte d’usine scientifique et je me trouvais loin de la matière première et de la consommation. Dans ces cas, on déplace l’usine, c’est ce que je fis. » Le Musée lyonnais ferma donc ses portes en 1885 et l’actuel Musée des Arts Asiatiques-Guimet ouvrit les siennes en 1889. Cependant, en 1913, trois mille pièces furent de nouveau transférées à Lyon où, en outre, à partir de l’année suivante, elles cohabitèrent avec les collections d’histoire naturelle.

Un objectif social à sa collection

Et tout comme patron de l’usine de Fleurieu il se soucia des prolétaires, comme entrepreneur du savoir Émile Guimet assignait un but social à sa collection. « Je veux voir et je veux que tout le monde voie » déclara-t-il en 1904. Il s’était imposé un devoir social : diffuser et transmettre des connaissances. Pour lui, les musées devaient constituer « un immense album du grand livre de l’histoire de la vie et de la pensée humaine » selon ses propos tenus en 1907. Ce désir d’instruire explique son action sociale qui se manifesta par la création de musées et d’écoles, ainsi que par des publications.

A priori, on ne voit en quoi la connaissance des religions japonaises pouvait améliorer le sort des travailleurs. Pour Émile Guimet, il était évident que l’étude des cultures orientales était utile à la question sociale. En effet, selon lui, Zoroastre, Moïse, Confucius, Jésus et Mahomet, avaient proposé, chacun en leur temps, des solutions sociales dont on pouvait s’inspirer. Ainsi sa passion intellectuelle a-t-elle contribué à son action sociale. À propos de son Musée des Religions, Guimet disait que son but était de « semer un peu de bonheur »…

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Aller plus loin
Beaumont, Hervé, Les aventures d’Émile Guimet. Un industriel voyageur, Paris, Arthaud, 2014.
Lafont-Couturier, Hélène (dir.), Les trésors d’Émile Guimet. Un homme à la confluence des arts et de l’industrie, Actes Sud/Musée des Confluences, 2014.

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Notes
* Se tient actuellement, au Musée des Confluences de Lyon, l’exposition « Les trésors d’Émile Guimet. Un homme à la confluence des arts et de l’industrie » (jusqu’au 26 juillet 2015).

[1] Cité dans Lafont-Couturier, Hélène (dir.), Les trésors d’Émile Guimet. Un homme à la confluence des arts et de l’industrie, Actes Sud/Musée des Confluences, 2014, p. 24.

[2] Ibid., p. 18.

[3] L’expression est tirée du livre d’Hélène Lafont-Couturier.

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