L’utopie islamiste

L'utopie islamisteLa fin justifie les moyens : c’est la logique propre à toute utopie. L’islamisme n’échappe pas à la règle. Les atrocités commises par Al-Qaïda, Boko Haram ou Daech s’inscrivent dans la réalisation d’un projet d’instauration du Califat islamique mondial, véritable cité idéale où la liberté n’existe plus.

L’islamisme, on l’a déjà dit, est un totalitarisme. Après le nazisme, le communisme et le fascisme, à qui il emprunte d’ailleurs un certain nombre de ses méthodes et principes, l’islamisme, à son tour, prétend créer un « homme nouveau » et proposer un idéal émancipateur. En ce sens, il possède bien une dimension utopique. C’est à cette dimension que nous nous intéressons.

La promesse et l’attente d’un avenir radieux

Dans son livre sur l’État islamique, la journaliste Loretta Napoleoni écrit que le projet politique de Daech forme une « utopie politique sunnite du XXIe siècle » [1]. Elle explique que, comme les brutes sanguinaires d’Al-Baghdadi, tous les courants islamistes entendent recréer « ce ciel sur terre » [2] que fut le califat. Par ces mots, elle souligne clairement la dimension utopique de l’islamisme.

Celui-ci en effet a pour ambition de créer une société idéale, c’est-à-dire structurée autour d’un califat mondial, d’une religion musulmane retournée à sa pureté originelle et de la stricte application de la charia. Cette cité idéale est censée être un aboutissement : pour les islamistes, lorsque la loi de Dieu sera appliquée, l’Humanité sera sauvée. C’est clairement ce que l’un d’eux, combattant dans les rangs de Daech, déclare : « L’islam viendra à vous et vous apportera la liberté. » [3] Le projet islamiste représente donc un horizon idéal, un avenir radieux vers lequel il faut tendre pour le bien de l’Humanité.

C’est cette cause supérieure, la noblesse et la grandeur du but, propres à toute utopie, qui explique l’engagement de nombre de musulmans, dont nombre d’habitants de pays occidentaux, dans le djihadisme. La séduction opérée par Daech, qui a proclamé le Califat l’année dernière, est attestée également par le comportement extatique des aspirants au jihad arrivés en Turquie lorsqu’ils franchissent la frontière avec la Syrie, entrant ainsi sur le territoire du nouveau Califat. Un passeur explique : « Pour beaucoup, le franchissement est en soi une expérience religieuse. Quand ils arrivent à la clôture, ils s’agenouillent en larmes, ils pleurent, comme devant une chose qui leur est plus précieuse que leur famille. Ils croient que c’est ici, en Syrie, que sera rendu  le jugement de Dieu. » [4] C’est la volonté de participer à la reconstruction du Califat qui pousse nombre de personnes à prendre les armes. La promesse d’un idéal à venir constitue un motif très puissant chez beaucoup de gens, notamment les jeunes, qui sont en pleine crise existentielle : s’engager pour une cause, en l’occurrence le Califat, est un moyen de donner un sens à leur vie.

C’est ce qui explique aussi la trajectoire de certains apôtres du totalitarisme, passant d’une utopie à l’autre car, au fond, que l’on combatte pour une société sans classes, le règne d’une race supérieure ou un califat mondial, cela revient, dans tous les cas, à participer à l’avènement d’une cité idéale. Ainsi, le négationniste Roger Garaudy, membre du PCF, fut ainsi un soutien de la tyrannie marxiste-léniniste. Ayant pris ses distances avec l’URSS dans les années 1960, il lui fallait trouver une autre raison de vivre. Ce sera l’islamisme. Il se convertit à l’islam en 1982 et introduit les thèses négationnistes dans le monde musulman, renforçant ainsi l’antisémitisme qui y existait déjà. La facilité avec laquelle le passage d’un totalitarisme à un autre a pu s’effectuer s’explique sans doute en partie, chez Garaudy, par la quête d’un idéal auquel consacrer sa vie.

Tout dans le Califat, rien en dehors de lui

L’utopie islamiste elle-même, comme toute utopie, forme un monde totalitaire. Le Califat des islamistes est une véritable dictature religieuse. Le « Manifeste en cinquante points » des Frères musulmans publié en 1936, qui détaille le projet politique islamiste, est très clair. Le but est le « rétablissement du Califat islamique » (article 4), autrement dit l’instauration d’une théocratie gouvernée par la charia [5]. Comme toute utopie qui se respecte, il faut détruire ou interdire tout ce qui n’est pas conforme au projet et éliminer ceux qui attaqueraient ou violeraient la doctrine islamique. La dictature iranienne en est un parfait exemple. [6]

Mais l’utopie ne se contente pas de broyer ses opposants. Elle veut aussi créer un homme et un monde entièrement nouveaux. Ainsi, la séparation entre vie privée et vie professionnelle n’a plus lieu d’être : l’individu est englobé dans un tout qui le dépasse, le Califat. Il faut contrôler tous les aspects de la vie sociale et privée des individus. C’est pourquoi, pour les Frères musulmans et pour tous leurs disciples islamistes, il faut interdire l’alcool, les jeux, la drogue, les prostituées, les livres et les journaux susceptibles de provoquer ou de promouvoir l’esprit critique. Les théâtres, les cafés, la presse, sont soumis, dans l’idéal islamiste, à la plus sévère des surveillances. Cette aspiration à tout reconstruire explique aussi les règles tatillonnes s’immisçant dans tous les aspects de la vie, y compris les plus anodins, tel le commerce de denrées alimentaires. En 2012 par exemple, en Égypte, les Frères musulmans ont voulu interdire les tomates parce que, coupées en deux, elles laissent apparaître le dessin d’une croix, symbole des infidèles chrétiens… De son côté, Daech a interdit aux commerçants de placer sur leurs étals, côte à côte, aubergines et concombres car les premières sont féminines et les seconds masculins dans la langue arabe… Dans le monde idéal islamiste, une police des mœurs permet à l’État de veiller sur la conformité à la charia des rapports entre hommes et femmes. Les femmes, justement. Elles ne comptent pour presque rien dans l’utopie islamiste. Il faut les recouvrir d’un voile et les placer dans un état de soumission permanent.

Au plan culturel, le totalitarisme est tout aussi évident. Puisque tout ce qui est hors de l’islam est corrompu, les islamistes s’arrogent le droit de le faire disparaître, ou, au moins émettent l’idée de le faire. Les Frères musulmans, dans les mois qui suivirent la chute de Moubarak, ont ainsi appelé à détruire les pyramides, construites avant l’arrivée de l’islam sur le monde, donc forcément impures car incarnation d’une civilisation barbare à leurs yeux… Mais parfois, le passage à l’acte est possible. Ainsi, en 2001, les talibans d’Afghanistan détruisirent les bouddhas géants de Bâmiyân qui formaient, selon leur chef le mollah Omar, « une horreur impie synonyme d’une religion pour dégénérés ». On a encore à l’esprit, également, les récentes destructions des pièces archéologiques du musée de Mossoul par les hommes de Daech.

Les moyens mis en œuvre

Pour retrouver la pureté de l’islam des premiers temps et établir cette cité idéale dont ils rêvent tant, les islamistes ont développé deux stratégies très différentes mais qui, dans les deux cas, reflètent encore la dimension utopique de leur idéologie.

D’une part, la stratégie des Frères musulmans, en Égypte et dans les autres pays où ils sont implantés, y compris en Occident, repose sur la longue durée. Ils s’attachent à islamiser la société « par le bas » (d’abord l’individu, ensuite sa famille et ainsi de suite jusqu’à l’ensemble des communautés humaines) et, par ailleurs, jouent le jeu des élections — ce qui ne signifie absolument pas qu’ils acceptent la démocratie : les nazis, on s’en souvient, ont pris le pouvoir par les urnes. Pour un Frère, peu importe le temps que cela mettra, le Califat viendra. Ce dernier est un « absolu qui se fait attendre » explique le spécialiste Tewfik Aclimandos [7]. Ainsi, ce genre d’islamiste consacrera toute sa vie à un projet qu’il ne verra jamais de son vivant : il faut donc bien qu’il ait une conscience aiguë de la supériorité de la cause qu’il sert, et donc de son caractère utopique, pour ainsi investir toute son existence dans une action dont il ne verra pas l’aboutissement.

D’autre part, certains islamistes, salafistes ou djihadistes, sont plus pressés et veulent, au contraire, bouleverser le monde pour faire descendre sur terre le Califat. Après tout, pourquoi attendre puisque, de toute manière, selon le sens de l’Histoire islamiste, les mécréants sont condamnés à disparaître : il suffit d’accélérer le processus par l’assassinat et le nettoyage ethnique… Comme tous les utopistes du siècle passé, ces islamistes sont prêts à tous les sacrifices. Le prix ne sera jamais trop élevé au regard du but grandiose poursuivi. Autrement dit, l’usage de la violence et de l’assassinat, même de masse, est tout à fait possible pour faire descendre sur terre la cité islamiste idéale ; la fin justifie les moyens. Détruire des bâtiments par le détournement d’avions de ligne, poser des bombes dans les transports en commun ou mitrailler des journalistes sont autant d’actions signifiant clairement que les victimes n’auraient de toute façon par leur place dans l’utopie islamiste et gênent même son avènement par leur simple existence : les États-Unis symbolisent cet Occident laïc, prospère et démocratique que l’islamisme exècre ; les journalistes quant à eux alimentent la critique du totalitarisme islamiste et, donc, entravent sa bonne parole. Enfin, Daech procède à un véritable nettoyage ethnique, pour ne pas dire génocide, dans les territoires qu’il contrôle : les chiites, les Kurdes et les chrétiens sont appelés à disparaître (soit en étant exterminés, soit en prenant la fuite) car ils ne sont pas musulmans aux yeux d’Al-Baghdadi. Le parallèle avec le nazisme et le communisme est ici évident : rayer des populations entières de la surface de la terre est nécessaire à la construction de la cité idéale.

Cette légitimation de l’usage de la violence n’est d’ailleurs pas contraire aux principes des Frères musulmans. En effet, c’est leur idéologue le plus éminent, Sayid Qutb, qui a développé, à longueur de livres et d’articles, le lien entre jihad et islam. Pour Qutb, comme pour Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, seule la violence peut permettre l’instauration de l’État islamique. Le jihad doit être mené par une avant-garde pour convertir le reste du monde à l’islam et ainsi le remettre dans le droit chemin. Le jihad, c’est-à-dire la guerre contre les infidèles, est donc une obligation tant que la charia ne règne pas sur le monde. Le jihad est ainsi considéré, par les islamistes, comme une libération.

Enfin, un ennemi particulier retient l’attention des islamistes : le Juif. Et son incarnation la plus diabolique, Israël. Pour un islamiste, rien n’est plus insupportable que ce dernier, sorte de pustule en plein territoire musulman, corps étranger à éradiquer par tous les moyens. C’est bien pour cette raison que le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, s’est fixé comme but la destruction de l’État hébreu. L’extermination des Juifs est indissociable de la construction de l’avenir radieux : c’est la même logique qui animait déjà les nazis. Lors d’un meeting de la campagne électorale de Mohamed Morsi, le 1er mai 2012, un prédicateur avait déclaré que la capitale du Califat serait Jérusalem puis un chanteur avait tenu les propos suivants : « Bannissons le sommeil des yeux de tous les Juifs ! »

L’islamisme se conçoit donc véritablement comme une utopie, une « idéologie universelle et globalisante » [8] : il entend imposer au monde entier le Califat islamique dans lequel les populations, devenues musulmanes, se soumettraient à l’implacable charia et duquel les indésirables auraient été supprimés. C’est l’objectif commun à tous ses courants. Aussi, les différences que l’on décèle entre « islamisme modéré » et « islamisme radical », entre islamistes et djihadistes, et entre les variantes du salafisme ne sont que secondaires : tous ont en horreur la liberté. Celle-ci fut toujours la cible première des utopistes, non seulement parce qu’elle entravait la route vers le bonheur universel qu’ils prétendaient apporter, mais encore parce qu’elle est incompatible avec la cité idéale elle-même.

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Notes
[1] NAPOLEONI, Loretta, L’État islamique. Multinationale de la violence, Calmann-Lévy/Le Club Histoire, 2015, p. 105.

[2] Ibid., p. 76.

[3] Ibid., p. 74.

[4] Ibid., p. 121.

[5] PRAZAN, Mickaël, Frères musulmans. Enquête sur la dernière idéologie totalitaire, Paris, Grasset, 2014, paragraphe 10, 1re partie.

[6] Bien que majoritairement chiite, l’Iran est doté d’un régime islamiste dont tout le corpus doctrinal est issu des idées de Sayid Qutb, théoricien de la Conférie sunnite des Frères musulmans, transmises par le truchement de Navvab Safavi, un chiite. L’idée de révolution islamique portée par Safavi et ses disciples, est totalement étrangère au chiisme note Mickaël Prazan dans son livre déjà cité.

[7] PRAZAN, Mickaël, Op. cit., paragraphe 3, 3e partie.

[8] Ibid., p. 25.

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7 réflexions au sujet de « L’utopie islamiste »

    • Je pense au contraire que les autres totalitarismes, nazisme, communisme et fascisme étaient tout aussi radicaux dans le sens où ils projetaient aussi de créer un homme nouveau et une société nouvelle.
      PS : Daech ou ISIS désignent la même chose : ISIS est l’acronyme anglais de l’Etat islamique en Irak et en Syrie : Islamic State of Iraq and Syria)

  1. Article d’amateur: absence de subtilité, raccourcis et rapprochements historiques niais, faillite de la pensée occidentale bien protégée par les remparts de son utopique espace-Frontex. Triste pensée qui ne pense plus, ni ne se pense.

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