De la liberté d’expression

De la liberté d'expressionLes deux islamistes qui assassinèrent les membres de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier portaient atteinte, ainsi, à la liberté d’expression. L’attentat a soulevé, une nouvelle fois, un débat au sujet de cette liberté et sur la question de savoir si l’on peut tout dire. Aux intolérants de tous bords il convient de rappeler une chose : la liberté d’expression ne saurait souffrir la moindre restriction*.

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« Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n’en auraient pas pour autant le droit d’imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d’imposer silence aux hommes si elle en avait le pouvoir. » [1]
John Stuart Mill, 1859

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L’attentat perpétré contre Charlie Hebdo a reposé [2], de manière dramatique, la question de la liberté d’expression et de ses éventuelles limites. Non seulement la cible même — un journal satirique —, mais certaines réactions dans l’opinion, dans les jours qui suivirent, rappellent que la défense de cette liberté est une nécessité. Que ce soient les récentes manifestations dans le monde musulman au cours desquelles le drapeau français fut brûlé parce que la une du dernier Charlie Hebdo a choqué quelques esprits totalitaires, ou bien les propos de certaines personnalités insinuant que tout ne peut être exprimé au motif que cela peut choquer certaines personnes, toutes ces prises de position reflétaient un même désir de limiter la liberté d’expression.

Le débat a été rendu plus épineux encore par la saillie stupide de l’incurable antisémite Dieudonné [3]. L’action en justice contre ce dernier est une bêtise car elle lui offre non seulement une tribune imméritée et une posture de victime qui lui sied mal, mais, de surcroît, réduit à néant les efforts déployés en vue de la défense de la liberté d’expression puisque les supporters de l’humoriste ont beau jeu de dénoncer le « deux poids, deux mesures » qui régnerait en France : on déplore (presque) unanimement le viol odieux et lâche de la liberté des dessinateurs de Charlie Hebdo mais cette même liberté ne devrait pas s’appliquer à Dieudonné ?

L’argument actuellement en vogue pour justifier la restriction de la liberté d’expression tient dans le respect dû aux religions et dans la nécessité de se montrer « responsable » (lisez : s’autocensurer pour ne pas « provoquer » en retour des actes violents). L’argument consistant à en appeler à la « responsabilité » n’est pas recevable pour deux raisons. D’une part, les actes violents qui ont pour motif une réaction hostile à la liberté d’expression n’existent plus ou, du moins, sont rarissimes dans nos démocraties. Aussi spectaculaire et violente que fût l’attaque contre Charlie Hebdo, elle reste, par son motif, exceptionnelle. D’autre part, l’islamisme choisit des cibles multiples : les journaux ne sont que l’une d’elles — on rappellera que les attentats des 7, 8 et 9 janvier ont également visé la police (trois morts) et les juifs (quatre morts) : à quel moment ces cibles ont-elles « provoqué » ? Les tyrans et les terroristes savent toujours trouver des prétextes pour accomplir leurs crimes. Ce n’est donc pas en parlant de l’islam en termes uniquement révérencieux que l’on va s’épargner de nouvelles attaques. Ce serait au contraire une victoire des totalitaires islamistes si l’on se résignait à éviter d’aborder certains sujets dits « sensibles ».

La liberté de pensée et de discussion n’est qu’un vain mot si l’on ne peut attaquer, que ce soit par l’humour ou d’autres moyens, des opinions ou des doctrines. C’est la nature même de la liberté de susciter le débat, l’affrontement, le conflit d’idées. En conséquent, il est inévitable et obligatoire que des personnes adhérant aux opinions ou aux doctrines critiquées se sentent offensées, voire choquées. Le privilège extravagant que réclament certains responsables religieux revient à demander à ce que leur confessions respectives soient traitées avec les plus grands égards et ne subissent pas d’attaques. Ce qui revient à vider de leur sens les mots liberté d’expression. Par ailleurs, comment définit-on l’offense ? À partir de quel moment passe-t-on de la critique jugée acceptable — s’il peut y en avoir une — à l’« insulte » ? Quels critères objectifs permettent de le déterminer avec certitude ? Ces questions sont sans réponse parce que la blessure ressentie dépend de chaque individu. Boualem Sansal nous dit que 99 % des musulmans ne se sont pas sentis offensés par les caricatures de Mahomet. [4]

Allons plus loin. Pourquoi seules les religions bénéficieraient-elles d’un tel traitement de faveur ? Les personnalités politiques offrent une cible permanente à la critique, parfois extrêmement virulente, et à la satire. On ajoutera que bon nombre d’intellectuels affichent ouvertement leurs convictions et, de par leur profession même, sont donc amenés à attaquer celles de leurs adversaires, parfois d’ailleurs en usant de la moquerie. Il ne viendrait pourtant à l’esprit de personne de demander une « réglementation » de la liberté de parole au motif que celle-ci offenserait bon nombre d’âmes sensibles. C’est pourtant bien la logique à suivre si l’on adopte et applique le raisonnement des chantres du « respect » et de la « responsabilité ». Nicolas Canteloup et Laurent Gerra n’auraient qu’à bien se tenir : le camp de rééducation leur pendrait au nez… La culture n’échapperait pas non plus au système. Les œuvres de Jeff Koons provoquent le dégoût ? Les livres de Houellebecq révulsent un certain public ? Les autodafés seront de retour.

On débouchera ainsi sur un État qui aura mis en place la censure pour le bien de tout le monde. Le despotisme « doux » imaginé (et prophétisé) avec horreur par Tocqueville en sera sorti grandi. Mais on se rassurera en disant que l’État aura ôté aux individus tout risque de se voir outragé dans leurs convictions et leurs valeurs.

Le despotisme bienveillant de l’État se mêle d’ailleurs déjà de punir ceux qu’il a jugés déviants. Ainsi des antisémites. Certains, comme Faurisson, choisissent la voie du négationnisme pour exprimer leurs idées, d’autres, celle de l’humour, à l’instar de l’infect Dieudonné. Les idées racistes et antisémites, malgré tout le dégoût et l’horreur qu’elles suscitent, devraient pouvoir s’afficher. Nous avons déjà longuement exposé tout le mal que les lois mémorielles, et en particulier la loi Gayssot réprimant le négationnisme, nous inspiraient (lire Non à une histoire officielle ! et La loi Taubira : inconstitutionnelle, liberticide et négationniste). Plus généralement, l’interdiction de professer des opinions fausses n’est pas souhaitable. On peut même douter de son efficacité à l’heure d’internet.

En revanche, l’exposition sans contrainte des idées racistes et antisémites oblige à un permanent effort de réponse et de destruction de ces préjugés. La discussion — et la destruction — de chacun des arguments employés par les négationnistes, la démonstration mettant en évidence la fausseté des poncifs antisémites utilisés par Dieudonné, le rappel incessant, en réponse aux racistes, que la biologie n’a jamais pu mettre en évidence l’existence de races humaines, et encore moins une corrélation entre différences somatiques et aptitudes intellectuelles et morales, sont d’une bien meilleure utilité pour prévenir la diffusion de la haine de l’autre. Car, comme l’explique John Stuart Mill, ils permettent « une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur » [5]. Et, en outre, ils évitent que des vérités établies par une démarche scientifique ne deviennent de simples dogmes par l’absence de leur remise en question : en étant sans cesse attaquées, ces vérités sont toujours contraintes de rester « sur le qui-vive » [6] et de répéter leurs arguments, voire d’en découvrir de nouveaux. C’est le sens qu’avait la phrase de l’historien Raul Hilberg qui, à propos des négateurs du génocide des Juifs, disait qu’ils avaient « rendu service » aux chercheurs en les obligeant à travailler encore plus méticuleusement sur le sujet. C’est ainsi que l’expression d’opinions choquantes, voire scandaleuses, a ses vertus.

Des observations qui précèdent découle une évidence qu’il faut pourtant rappeler : la liberté d’expression suppose la tolérance. Le mot est issu du latin tolerare qui signifie « supporter un poids ou un fardeau » et « résister à, combattre ». Le Petit Robert nous donne cette définition : tolérer, c’est « supporter avec patience ». Il est temps de raviver le goût de l’effort. Puissent les intolérants canaliser leur immense énergie à persécuter ceux qui ne partagent pas leurs vues (que ce soit par l’action judiciaire, législative ou armée) dans le développement de leur patience et de leur intelligence.

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Notes
* Évidemment, les propos appelant clairement, sans ambigüité et sans nul besoin qu’il n’y ait à les interpréter, à porter atteinte aux biens ou à commettre meurtres ou agressions contre des personnes ou des groupes de personnes, sont hautement condamnables, parce qu’ils risquent de troubler l’ordre public.

[1] MILL, John Stuart, De la liberté, Gallimard, 1990, p. 85.

[2] Elle avait déjà été au cœur des débats en 1989 avec la fatwa lancée sur Salman Rushdie pour ses Versets sataniques, en 2005 lorsqu’un quotidien danois avait publié des caricatures de Mahomet et, en France, à chaque fois que le législateur s’est arrogé le droit exorbitant d’écrire l’histoire à travers les néfastes lois mémorielles. Voir, par exemple, le dossier de L’Histoire, « La censure », février 2007, n° 317, pp. 30-61. Le sujet est encore d’actualité en raison de l’attentat contre Charlie Hebdo, mais aussi de la condamnation en Arabie Saoudite, à la fin de l’année dernière, du blogueur Raif Badawi à une peine de dix ans de prison ainsi qu’à recevoir mille coups de fouet pour « insulte envers l’islam ».

[3] Le message que Dieudonné a laissé sur son compte Facebook, « Je me sens Charlie Coulibaly », traduit sans ambigüité son antisémitisme. Des noms des trois terroristes impliqués dans la vague d’attentats de janvier, il n’a pas choisi ceux des frères Kouachi qui perpétrèrent pourtant l’attentat contre la cible principale et la plus symbolique, Charlie Hebdo, mais celui du seul djihadiste qui assassina des juifs.

[4] Le Point, 16 janvier 2015, p. 97.

[5] MILL, Op. cit., p. 85.

 [6] Ibid., p. 120.

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