Le long et difficile apprentissage de la liberté

Long et difficile apprentissage de la libertéLe totalitarisme islamiste a de nouveau frappé la démocratie les 7, 8 et 9 janvier derniers, en France, faisant dix-sept morts. La guerre contre l’islamisme sera longue. Il en va de la liberté, non seulement dans nos sociétés libérales mais également en islam.

La vague d’extrême violence qui s’est abattue sur la France cette semaine et qui a fait dix-sept morts (douze lors du massacre de Charlie Hebdo, une policière municipale sans arme le lendemain et quatre otages à Vincennes le surlendemain, sans parler des actes antimusulmans d’une stupidité affligeante, qui n’ont, fort heureusement, pas fait de victimes) est venue nous rappeler deux évidences.

La première, est que la guerre contre le totalitarisme islamiste sera longue à mener. Les massacres perpétrés cette semaine s’inscrivent dans la continuité d’un projet politique structuré autour d’une idéologie mortifère qui, depuis les années 1980, entend soumettre les individus et la société à la charia et à un État islamique. L’islam radical se présente clairement comme un totalitarisme [1]. Et il accomplira à l’avenir d’autres assassinats au sein de nos démocraties.

La deuxième chose, qui découle du premier constat, est que la liberté est un bien très précieux et fragile. J’entends par liberté celle définie par Benjamin Constant dans sa célébrissime conférence De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes : cette liberté est la liberté individuelle, qui se traduit, par exemple, par le droit qu’a chaque personne d’exprimer ses opinions. La tuerie à la rédaction de Charlie Hebdo est le reflet de la haine qu’éprouvent les tyrans pour la liberté individuelle.

Cette liberté, on n’en a très peu conscience de nos jours, est extrêmement récente. Elle date du XVIIIe siècle, siècle entendu comme siècle des Lumières, c’est-à-dire débutant dans les années 1680 avec la « crise de la conscience européenne » si bien décrite par Paul Hazard. Le Bill of Rights anglais, qui déclare certains droits individuels propres à chaque habitant du royaume d’Angleterre, date de 1689. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen française fut proclamée un siècle plus tard. La liberté telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a que trois cents ans à peine sur une évolution humaine de sept millions d’années.

Mais ce qui est encore plus préoccupant, c’est que face à cette liberté se sont élevés, contre elle, dès le début, des ennemis mortels. Seulement quatre ans après la proclamation des droits de l’homme en France, ceux-ci furent piétinés sans vergogne par la dictature jacobine de Robespierre et de sa clique au nom d’une pseudo volonté générale, la justification de ce gouvernement terroriste étant puisée chez Rousseau lui-même. Au XIXe siècle, et pour rester en France uniquement, nombre de régimes politiques viola ces droits. Par ailleurs, les socialismes prirent leur essor également en une réaction hostile au libéralisme. Quant aux mouvements d’extrême droite valorisant le collectif qu’est la nation au mépris des droits individuels, ils jouèrent un rôle tout aussi nuisible à la liberté, comme on put le vérifier lors de l’Affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle. Ce furent les nationalismes exacerbés qui précipitèrent le monde dans l’horreur de la Première guerre mondiale avec son lot de montagnes de cadavres.

La liberté a failli périr plusieurs fois au XXe siècle sous les assauts, parfois conjoints, des pestes communiste, fasciste et nazie. Elle se trouva (et elle se trouve encore), dans de nombreux points de la planète, aux prises avec des despotes qui ne peuvent accepter une trop grande liberté dans la mesure où celle-ci rognerait leur pouvoir. L’islamisme appartient à la même galaxie des régimes et des idéologies ennemis des libertés.

Il ne suffit donc pas de déclarer les droits naturels à chaque être humain, mais aussi de les faire respecter. Or, ce respect des droits, on le voit, est loin d’être partagé par tous, y compris au sein même de la civilisation occidentale et au sein même des démocraties. Après tout, quelle différence fondamentale y a-t-il entre la Grande Mosquée de Paris, l’UOIF et la Ligue islamique arabe, d’une part, qui poursuivirent en justice Charlie Hebdo en 2007 pour deux caricatures relatives à l’islam, et les fous furieux qui, le 7 janvier dernier, massacrèrent dix de ses journalistes pour le même motif ? Seule la méthode a différé (action judiciaire d’un côté, assassinat de l’autre). Cette liberté d’expression est également incomprise par ceux qui, prétendant lutter contre l’antisémitisme, veulent interdire aux négationnistes d’exprimer leurs opinions, aussi immondes soient-elles, instaurant, de fait, une histoire officielle qu’on ne trouve, habituellement, que dans les régimes totalitaires. La liberté d’expression des historiens fut également mise à mal par la loi Taubira de 2001 qui ne supporte qu’on ne parle d’esclavage que lorsqu’il fut pratiqué par les Occidentaux et non par les Arabes ou les Africains (lire à ce propos notre article La loi Taubira : inconstitutionnelle, liberticide et négationniste) Ainsi, la liberté est le fruit d’un apprentissage long, patient, souvent pénible en raison même de l’hostilité, parfois viscérale, qu’elle suscite. Mais elle fait partie de la nature de l’homme et, pour cette raison, doit être défendue avec la plus grande détermination.

Un apprentissage similaire de la liberté qui doit se renforcer et s’accentuer pour l’islam. Motivées par le souci légitime de protéger la communauté musulmane de France de tout amalgame, plusieurs personnalités ont déclaré que les actes de barbarie commis par les terroristes contre Charlie Hebdo « n’avaient rien à voir avec l’islam ». Si c’est une formule purement rhétorique pour signifier que les musulmans qui l’emploient condamnent fermement l’attentat, très bien. En revanche, elle ne saurait constituer une vérité établie. Car enfin : voilà des djihadistes assassinant dix journalistes en criant « Allah Akbar » et « On a vengé le prophète » et il faudrait croire qu’il n’y a aucun rapport avec la religion professée par Mahomet et vénérant Allah ? Comme le rappelait très justement l’historien Elie Barnavi dans un entretien accordé à la revue L’Histoire, « chaque religion peut être très tolérante […] et devenir une religion de tueurs » [2] Les islamistes savent très bien ce qu’est l’islam. Simplement, ils en proposent leur propre lecture, qui est tout aussi valable qu’une autre de nature pacifique et tolérante. Il existe dans le Coran des sourates appelant à tuer les infidèles ou justifiant leur extermination. [3] Mahomet fit assassiner des poètes qui avaient osé se moquer de lui. Le penseur musulman Averroès justifia le jihad par le devoir qu’avait la civilisation musulmane de se diffuser au reste du monde. Par ailleurs, de nos jours, l’emprise des islamistes sur les esprits est attestée par le refus de certains élèves de confession musulmane d’observer la minute de silence en l’honneur des victimes de Charlie Hebdo au motif que celles-ci auraient insulté leur religion. Elle se vérifie aussi par ces femmes intégralement voilées par leur burka, au mépris de la loi républicaine, par le refus de la mixité dans les espaces publics ou encore par ces messages, sur les réseaux sociaux, qui approuvent l’action des terroristes du 7 janvier. L’évocation des bûchers destinés aux hérétiques ou des massacres de civils aux XIIIe ou XIVe siècles au nom de Dieu en Occident ne s’accompagne jamais d’une mise en garde du type : « Cela n’a rien à voir avec le christianisme » pour la bonne et simple raison que si, au contraire, cela avait à voir avec le christianisme, et plus précisément le catholicisme qui ne concevait, à l’époque, qu’une seule et unique foi. Et pourtant, le catholicisme a réussi à évoluer à se montrer beaucoup plus tolérant, sans disparaître pour autant.

La même évolution s’impose à l’islam. Celui-ci aussi possède des ressources pour faire pièce au totalitarisme qui l’infecte. Elles ne sont pas aussi solides et assurées qu’elles le sont en Occident mais elles existent. En témoignent par exemple des penseurs arabo-musulmans comme Ibn Abi Dhiaf (1803-1864) et Kheireddine Al-Tounsi (1820-1887). Le premier rejetait le pouvoir absolu et prônait une monarchie constitutionnelle avec des garanties contre l’arbitraire et était tolérant avec les autres religions. Le deuxième, sorte de Benjamin Constant arabe, reprit la distinction faite par le philosophe français entre liberté individuelle et liberté politique. La Tunisie de Bourguiba, certes dictatoriale, n’a pas moins injecté des ferments de liberté dans certains domaines, notamment en ce qui concerne la condition féminine, qui fut nettement améliorée, et l’éducation, qui s’ouvrit aux sciences humaines et aux nécessités de l’enseignement moderne. Autre exemple : Atatürk réforma en profondeur la Turquie, instaurant la laïcité par des mesures qui horrifieraient n’importe quel islamiste : suppression des écoles religieuses, abandon total de la loi religieuse, droit de vote des femmes, adoption du repos hebdomadaire du dimanche… Les printemps arabes rappelèrent encore que les sociétés musulmanes peuvent aussi aspirer à la liberté. En 2013, ce sont bien les Égyptiens, en majorité musulmans qui ont contribué à éjecter les islamistes du pouvoir. Aux VIIIe et IXe siècles, le mutazilisme fut, en islam, un courant qui prônait l’usage de la raison pour résoudre les questions religieuses et, en conséquence, défendait le libre-arbitre de l’individu, donc sa liberté. Si l’on excepte ses tendances inquisitoriales et intolérantes bien réelles, le mutazilisme, reste, dans ses fondements, une pensée permettant de concilier liberté et islam. L’existence du penseur Ibn al-Riwandi qui, au IXe siècle, était considéré comme un hérétique mais ne fut jamais inquiété pour ses opinions, est une raison de ne pas désespérer de l’islam et de sa capacité à intégrer la liberté.

L’islam n’est donc pas condamné à évoluer sur le chemin que lui tracent, ou veulent lui tracer, ses extrémistes. Nombreux sont les musulmans qui défendent aussi la liberté. Il dépend d’eux et de nous que celle-ci triomphe de l’islamisme.

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[1] Le livre de Mickaël Prazan consacré aux Frère musulmans, sorti l’année dernière, est sous-titré : Enquête sur la dernière idéologie totalitaire.

[2] BARNAVI, Élie « « Toute religion peut devenir criminelle » », in Les Collections de l’Histoire, n° 17, octobre 2002, p. 8.

[3] Par exemple : sourate 2, verset 191 ; sourate 44, versets 47-48 ; sourate 9, verset 28.

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