Tuer au nom de Dieu, hier et aujourd’hui

En haut, cadavre de l’un des otages égorgés au couteau par les islamistes de Daech. En bas, scènes d’horreur lors de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1572.

En haut, cadavre de l’un des otages égorgés au couteau par les islamistes de Daech. En bas, scènes d’horreur lors de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1572.

À cheval sur l’Irak et la Syrie, les fous d’Allah de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), ou Daech, font la démonstration de leur sauvagerie en répandant la terreur et le sang contre tous ceux qui ne sont pas sunnites. Au XVIe siècle, la France connaissait aussi les guerres de religion. Quelle comparaison peut-on dresser entre, d’une part, les tueries entre chrétiens de la Renaissance et, d’autre part, les exactions commises par les islamistes de Daech ?

En Syrie et en Irak, le groupe islamiste Daech mène une guerre de religion, infligeant à ses victimes chrétiennes, kurdes et yézidies,  le choix entre la conversion à l’islam ou le cercueil. Sunnite, il s’en prend également aux musulmans chiites. Les crimes contre l’humanité qu’ils accomplissent le sont au nom d’Allah. La peste islamiste [1] rappelle que les guerres et les massacres de religion fournirent bien des cadavres aux cimetières et fosses communes de l’histoire. Ainsi, la France, dans la seconde moitié du XVIe siècle, fut déchirée par les conflits religieux. Affrontements entre catholiques et protestants hier, massacres et soumission des non musulmans et des chiites par des fanatiques sunnites aujourd’hui : quels points communs et quelles différences peut-on repérer ?

Mises en scènes lugubres

C’est la dimension religieuse, évidente, entre les deux phénomènes qui autorise d’abord leur rapprochement. Les islamistes de Daech se sont fixé pour objectif la restauration du califat, c’est-à-dire l’autorité exercée par les successeurs du prophète Mahomet, ainsi que la mise en place de la charia sur les territoires et les personnes qu’ils contrôlent. En d’autres termes, le droit et la structure politique ont pour source la religion, ou plutôt une certaine conception de la religion.

La France du XVIe siècle a vu s’instaurer, comme ailleurs en Europe, la fracture entre catholiques et protestants. Ces derniers avaient été déclarés hérétiques par le pape et s’opposaient à la papauté. Les positions des catholiques et des huguenots — c’est ainsi qu’on appelait les protestants français — portaient sur des questions essentielles, comme les sacrements et la voie du salut, et étaient irréconciliables. Par ailleurs, la conviction que la fin du monde était proche a nourri, chez les catholiques, cette obsession de retrouver l’unité de la foi.

Une obsession qui se manifeste dans les actes de cruauté dont faisaient preuve les catholiques dans leurs massacres. Cette cruauté se voit par exemple lors des massacres de la Saint-Barthélémy en 1572. Les femmes, et plus particulièrement les femmes enceintes, étaient l’objet de traitements particulièrement féroces, diverses mutilations étaient pratiquées sur les cadavres — les hommes étaient émasculés par exemple —, de jeunes enfants furent égorgés. Enfin, la nudité des victimes renforçait encore le macabre de ces mises en scène terrifiantes. Car ces modalités dans les tueries avaient pour fonction d’extirper toute trace d’humanité chez les victimes considérées comme hérétiques, d’anéantir toute possibilité de prolifération de cette hérésie et de révéler leur nature diabolique.

C’est là un autre point commun avec les barbares de l’État islamique qui, eux aussi, mettent en scène leurs assassinats. L’égorgement des otages ou la mise à mort par balles de groupes de prisonniers sont largement diffusés sur internet et donnent un message d’avertissement à leurs ennemis, particulièrement occidentaux : convertissez-vous à l’islam ou bien vous serez châtiés.

État faible, État fort

Les ennemis de Daech sont hors de son territoire puisque, dans sa zone de contrôle, tous ses asservis sont censés être de bons musulmans sunnites soumis à la charia et heureux de vivre sous le califat. L’État islamique mène donc une guerre classique, asymétrique certes, mais visant à gagner de nouveaux territoires, jusqu’à soumettre l’Occident et — pourquoi pas ? — le monde entier. En revanche, dans la France du XVIe siècle, les guerres de religion furent une guerre civile, entre Français, catholiques et protestants, qui illustraient la faiblesse du pouvoir royal. En Syrie et en Irak, l’Etat des islamistes est plus que fort. Dans les années 1550 et suivantes, l’État monarchique était faible.

La faiblesse de l’État est en effet l’un des facteurs qui provoqua les troubles de religion. Après la mort d’Henri II en 1559, les dauphins successifs, François II puis Charles IX, étaient trop jeunes pour régner : le premier n’avait que quinze ans et est mort l’année suivant son avènement, le second en avait dix en 1560. C’est donc leur mère, Catherine de Médicis, qui assura la régence. Or, la régence est, par définition, une période de fragilité pour le pouvoir royal. Certains nobles, convertis au protestantisme, voulurent tirer avantage de cette situation pour gagner du pouvoir. Le clan des Montmorency, en particulier, était l’une des familles protestantes à la pointe de la lutte. Il se trouvait en rivalité avec les Guise, ultracatholiques, qui, de leur côté, tentaient d’imposer à la famille royale leurs propres vues. Quant à Catherine de Médicis, elle oscillait entre tolérance et répression contre les huguenots. Chaque clan mobilisait, partout dans le royaume, de larges clientèles dans ses provinces respectives, ce qui traduisait une indépendance de fait des nobles et des princes belligérants qui s’affrontaient lors de batailles — il y eut huit guerres de religion entre 1560 et 1598. En outre, durant cette période, les états généraux furent réunis à trois reprises, ce qui confirme encore la faiblesse de l’État royal.

Une faiblesse à l’opposé de la toute-puissance, de l’omnipotence même, de l’État islamique dont le nom illustre déjà sa nature : Daech est un État surpuissant qui, dans ses frontières mouvantes et non reconnues mais bien réelles, a instauré la charia et le despotisme. Cette puissance se voit à travers les crimes contre l’humanité qu’il commet (nettoyage ethnique, massacres de civils, femmes, enfants et vieillards compris, femmes lapidées…). En Syrie et en Irak, c’est l’État lui-même qui mène la persécution et la guerre contre les « infidèles ».

On en vient ainsi à une autre différence entre les deux phénomènes historiques étudiés, concernant le rapport entre religion et politique. Si, en France, la dimension religieuse des guerres et des massacres est bien attestée, il se trouve que, comme nous venons de le voir, la religion était autant instrumentalisée à des fins politiques. C’est à des fins politiques que les nobles protestants luttaient contre les ultracatholiques, afin d’exercer un plus grand rôle dans les affaires de l’État.

À l’inverse, dans l’État islamique, le politique, c’est-à-dire l’homme ou les hommes d’État, — les dirigeants en fait — est au service d’une conception fanatique de la religion : l’instauration du califat et la soumission de l’Occident à la charia. En témoigne d’ailleurs sa devise, inscrite sur son drapeau noir : « Il n’y a de dieu que Dieu ». Pour eux, tout est dans l’islam, rien n’est hors de l’islam.

Un nouveau totalitarisme

C’est ainsi que Daech, à l’instar de tout mouvement islamiste, constitue un mouvement proprement totalitaire. Car en voulant imposer la charia à ses victimes, l’islamisme n’entend pas seulement exercer une simple dictature. Il a pour projet de régenter la totalité des activités sociales et de la vie des individus au moyen d’un État sans limites et d’une idéologie mortifère. L’islamisme, en ce qu’il se déclare hostile à l’individu et à ce qui lui est inhérent, les droits de l’homme, est bien totalitaire. Un totalitarisme qui se vérifie encore dans la guerre qu’il mène sur internet avec les réseaux sociaux pour le contrôle des esprits des musulmans occidentaux.

L’islamisme est le nouveau cancer des sociétés libres. Il est le totalitarisme contre lequel, au XXIe siècle, l’Occident a à se battre. La liberté est déjà sortie victorieuse — mais à quel prix — des trois monstres totalitaires que l’Occident avait lui-même produit, le communisme, le fascisme et le nazisme. La voilà confrontée, depuis une quarantaine d’années maintenant, cette-fois, à une création extra-occidentale mais tout aussi cauchemardesque. L’ironie de l’histoire est qu’on a souvent défini — à juste titre — les totalitarismes comme des « religions séculières » pour reprendre les mots de Raymond Aron. L’islamisme, qui veut tout soumettre à une conception débile et rétrograde de la religion, ne fait que confirmer cette vision.

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[1] Nous nous bornons dans ce texte à évoquer le totalitarisme islamiste dans son exemple le plus édifiant (et le plus violent) qu’est Daech. N’oublions pas que les islamistes font montre de leur savoir-faire sanguinaire ailleurs dans le monde, comme, par exemple, au Nigéria où Boko Haram massacre régulièrement les chrétiens depuis plusieurs années, ou au Pakistan où, le 16 décembre dernier, des talibans ont, courageusement, assassiné 141 personnes dont 132 enfants dans une école. Et on ne parle pas de ces « loups solitaires » tels que Merah ou Nemmouche qui importent la « révolution totalitaire » dans nos démocraties en tuant des Juifs même si ce sont des enfants.

 

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