Lectures 2014

Lectures 2014Comme les années précédentes depuis deux ans maintenant, reprenant une tradition de la presse britannique, nous proposons une sélection de quelques livres — parmi bien d’autres — lus ou relus au cours de l’année écoulée. 

N’en déplaise à toute une flopée d’intellectuels vénérant l’État et vomissant le libéralisme, les pauvres sont demandeurs d’une chose essentielle : le marché. C’est ce que nous dit Laurence Fontaine dans son dernier ouvrage, Le marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, paru cette année. Dans ce livre très dense, elle retrace l’histoire du marché à l’époque moderne, une histoire de laquelle on tire de nombreux et riches enseignements. Le marché suppose l’égalité des droits, à l’opposé des sociétés, passées ou présentes, fondées sur les différences de statuts : dans la France d’Ancien Régime, les nobles méprisaient le commerce qui avait une connotation péjorative. Dans les régions les plus reculées d’Afghanistan, aujourd’hui, les femmes sont empêchées d’aller au marché, moyen d’autonomie pour elles, et, par conséquent, moyen d’échapper à l’emprise des hommes. Le marché apparaît ainsi comme un puissant moyen de libération des « sans statuts ».

À rebours des idées reçues sur un marché soi-disant impitoyable avec les pauvres, ces derniers, autrefois comme au XXIe siècle, sont demandeurs de crédit. Laurence Fontaine étudie l’exemple des monts de piété qui permettaient aux pauvres de se procurer de l’argent à bon prix. Et parce que le marché constitue une menace pour tous les types de rentiers, les réglementations, toujours plus pesantes, ont pour objectif de marginaliser les pauvres et d’exclure d’éventuels nouveaux entrants. L’auteur mentionne des exemples aussi bien dans l’Europe moderne qu’en Inde et à Katmandou aujourd’hui. On pourrait aussi ajouter à la liste, la grogne récente des taxis contre les VTC en France…

La question de la démocratie est aussi soulevée par le marché, qui suppose transparence et liberté d’information, qui fait appel à la responsabilité individuelle et rend les consommateurs capables d’exercer un contrepoids réel aux firmes multinationales. Adam Smith lui-même refusait de distinguer citoyen et consommateur car nous sommes les deux à la fois.

Ce sont là quelques réflexions stimulantes que l’on trouve dans cet ouvrage. Elles ne sont pas sans utilité de nos jours. Les allers et retours que fait Laurence Fontaine entre le passé et le présent mettent en évidence les similitudes entre l’Europe des XVe-XVIIIe siècles et certains pays émergents tels que l’Inde, le Brésil, la Chine ou bon nombre de pays d’Afrique. (FONTAINE, Laurence, Le marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2014, 442 pages)

Deux ouvrages à lire ensemble. L’un, celui de Niall Ferguson, Civilisations, s’attache à expliquer pourquoi l’Occident, une civilisation qui, à la fin du Moyen Âge encore, était moins développée que d’autres, notamment la chinoise, a pu dominer la quasi-totalité de la planète, pour le meilleur et pour le pire, et comment il peut aujourd’hui faire face aux puissances émergentes qui copient ses — bonnes — recettes. L’autre, d’une très grande richesse et dont il est impossible ici de détailler toute la matière, celui de Stanislas Dembinski et de Jean-Joseph Boillot, rend compte de l’importance de plus en plus grande de certaines de ces puissances, regroupées dans un néologisme clair : « Chindiafrique » (Chine, Inde et Afrique). Le point de départ est le même : le constat qu’un monde dominé par l’Occident est en train de se terminer. En historien, Niall Ferguson examine les six principes (un par chapitre) qui permirent à l’Occident de prospérer — concurrence, science, propriété, médecine, consommation et travail — avant d’assister à la venue sur la scène internationale de nouveaux pays qui ont repris ces principes pour avancer tandis que certains s’en sont détournés pour faire naufrage, tel le Venezuela socialiste, autoritaire et pauvre, de Chavez. En prospectivistes, les auteurs de Chindiafrique déterminent des scénarios possibles à partir des vastes données démographiques et économiques dont ils disposent sur les trois grandes zones géographiques qu’ils étudient. Et plaident pour une « mondialisation modérée », c’est-à-dire un développement des échanges entre les pays dans un cadre facilitant les coopérations. Malgré quelques analyses discutables, le livre est passionnant. (BOILLOT, Jean-Joseph et DEMBINSKI, Stanislas, Chindiafrique. La Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain, Paris, Odile Jacob, 2013, 368 pages ; FERGUSON, Niall, Civilisations. L’Occident et le reste du monde, Paris, Saint-Simon, 2014, 319 pages) 

Rwanda, début des années 1970. Veronica fait sa rentrée au lycée Notre-Dame-du-Nil, perché dans les nuages, comme pour préserver les jeunes filles des tumultes du monde extérieur. Hélas, il n’en est rien. On le sait dès le début, au détour d’une phrase lancée à Veronica par l’une de ses camarades, faisant allusion à son appartenance tutsi. Le roman de Scholastique Mukasonga, prix Renaudot en 2012, nous plonge dans le quotidien des lycéennes, mais un quotidien parasité par un contexte politique pesant, celui d’une dictature raciste anti-tutsi. Un racisme dont l’origine est d’ailleurs rappelée dans une conversation entre Veronica et son amie Virginia : ce sont les Européens qui ont fait des Tutsi une race supérieure venue d’Éthiopie. Ce mythe hamitique est incarné, dans le roman, par le personnage de Fontenaille, un Blanc qui s’est mis en tête de maintenir la « vérité » sur l’origine des Tutsi. Une fable, en fait, source des drames à venir pour Veronica… (MUKASONGA, Scholastique, Notre-Dame du Nil, Paris, Gallimard, « Folio », 2012, 275 pages)

L’ouvrage de Philippe Boulanger consacré à l’un des penseurs français les plus marquants de la seconde moitié du XXe siècle est passionnant. Il retrace l’itinéraire intellectuel de Jean-François Revel, infatigable combattant de la liberté. Il étudie les différents aspects de sa pensée politique (son rejet du totalitarisme, son analyse libérale de la démocratie avec les exemples français et américain, son atlantisme contre le fléau communiste durant la Guerre froide…) et son évolution. Il en ressort que, sur bien des points, l’œuvre de Revel est toujours d’actualité. (BOULANGER, Philippe, Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle, Paris, Les Belles Lettres, « Penseurs de la liberté », 2014, 444 pages)

Élysée Toupie est thanatopractrice. Un jour, elle est amenée à effectuer les soins de conservation sur le corps du célèbre écrivain Élyphas Sloumévy. Elle découvre dans l’une des poches du défunt deux clefs USB contenant son dernier manuscrit. Élysée, passionnée d’écriture, décide de les garder pour elle… Le lecteur se laisse mener par l’intrigue bien ficelée de cette pièce radiophonique — elle fut diffusée sur France Culture le 26 octobre 2013. D’un laboratoire aseptisé où ont lieu les soins sur les corps, à la brasserie Georges de Lyon — même si le lieu n’est pas nommé, on l’a reconnu —, en passant par un manoir en Belgique et des séances de travail dans un parking souterrain, il suit l’héroïne dans ses aventures. On croisera la route d’un jardinier zélé, d’un écrivain passionné de trains, d’un « satellite géostationnaire », de triplés nonagénaires et même d’une « fipette »… (CHANEL, Anne-Laure, La Passion de l’étanche, L’atelier Mosésu, 2014, 87 pages)

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s