Le commerce à l’épreuve des crises géopolitiques

Montesquieu (1689-1755)

Montesquieu (1689-1755)

L’actualité internationale pourrait inciter certains à se moquer de Montesquieu pour qui le commerce portait à la paix entre les nations.

« L’effet du commerce est de porter à la paix » affirmait Montesquieu [1]. N’y-a-t-il pas un paradoxe à constater que, malgré le phénomène de mondialisation dont l’une des principales manifestations est le développement des échanges entre les nations, le monde est encore le théâtre de nombreux conflits ? Les crises géopolitiques de ces derniers mois nous l’ont rappelé.

Le despote néo-stalinien Vladimir Poutine a entrepris en mars de détruire l’Ukraine. Cet été, les brutes sauvages et fanatisées de Daech ont établi un État totalitaire islamiste à cheval sur la Syrie et l’Irak et commencé leur nettoyage ethnique, tandis que la bande de Gaza fut ravagée par les affrontements entre le Hamas et Israël. La Libye menace de disparaître à jamais de la carte en raison des affrontements entre les différentes milices armées. Encore n’avons-nous cité que les exemples les plus récents des rivalités de pouvoir sévissant dans le monde. Ils s’ajoutent à la longue liste des conflits, ouverts ou larvés, qui rendent instable le monde dans lequel nous vivons, que ce soient les litiges frontaliers de la Chine avec ses voisins, la guérilla marxiste des FARC en Colombie ou la lutte qui met aux prises la Papouasie avec l’Indonésie dont elle veut se rendre indépendante. Et on passe sur les multiples conflits africains, dont deux ont poussé la France à intervenir militairement, en Centrafrique et au Mali. L’auteur de l’Esprit des Lois se serait-il trompé ?

Le commerce, en rendant les pays qui le pratiquent interdépendants, pacifie les relations entre eux. C’est exactement cet esprit-là qui animait les fondateurs de la communauté européenne lorsqu’ils créèrent la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Après un demi-siècle de guerres et de massacres de masse, Robert Schuman, qui annonça la création de la CECA, confia que l’objectif était de créer un marché commun du charbon et de l’acier afin de rendre la guerre « non seulement impensable mais aussi matériellement impossible ». De fait, depuis plus de soixante ans, les pays de l’actuelle Union européenne vivent en paix, ce qui n’est pas négligeable. Ainsi, la France étant le premier partenaire commercial de l’Allemagne, il y aurait peu de logique à ce que la seconde livre une guerre à la première…

Toutefois, parce que la possibilité de commercer avec n’importe quelle région du globe leur est donnée, certaines zones ou pays s’affranchissent des liens économiques qu’ils avaient avec leur voisin immédiat et aspirent à l’autonomie, voire à l’indépendance. Et, par conséquent, les litiges frontaliers se posent avec une nouvelle acuité. En clair, la mondialisation est susceptible de générer une multiplication des conflits locaux. [2] Ainsi, la Catalogne aspire au séparatisme car elle sait qu’elle peut profiter des échanges avec le reste du monde. À l’inverse, en Belgique, la Wallonie a vu ses ardeurs indépendantistes se refroidir depuis que la baisse de sa santé économique l’a mise dans une situation de dépendance plus étroite vis-à-vis de la Flandre.

Mais l’objection aux vertus pacificatrices du commerce ne se réduit pas à cette explication par l’indépendance économique gagnée sur son ou ses voisins territoriaux. Le meilleur contre-exemple vient du conflit russo-ukrainien. Les deux pays sont très dépendants l’un de l’autre en matière d’hydrocarbures (lire notre article Ukraine : l’« enfer russe » et le problème de la Crimée) et malgré cela, la guerre entre les deux États dure depuis le mois de mars dernier. Poutine n’a que faire des considérations économiques. Son objectif, dans la droite ligne du stalinisme le plus pur, est de reconstituer une vaste zone d’influence sur la frontière ouest de la Russie, en Europe donc, sur laquelle il aura la main. Sa stratégie se moque des enjeux commerciaux. Que les Russes souffrent économiquement, il n’en a cure et, d’ailleurs, sa population le soutient largement sur le dossier ukrainien. L’usage de la force, comme le fait Poutine, dément donc l’idée selon laquelle une grande dépendance économique entre deux pays voisins rendrait improbable un conflit entre les deux.

Au XIXe siècle déjà, les vertus pacificatrices du commerce en Europe ne furent pas au rendez-vous, non pas parce que le commerce engendrerait la guerre mais, au contraire, parce que le libre-échange avait en face de lui un ennemi autrement plus redoutable : le nationalisme. Ce dernier ne fut jamais aussi virulent que dans la deuxième moitié du XIXe siècle et ne put être contenu par le développement des relations commerciales. Il fut si puissant qu’il mena d’ailleurs à la catastrophe européenne, puis mondiale, de 1914-1918.

Ces exemples posent la question du rapport entre la force, employée par l’État, et le commerce. À l’intérieur de ses frontières aussi, l’État, plus il est fort et répressif, moins il tolère le commerce. Certes, on objectera que la dictature de Pinochet hier ou la Chine communiste d’aujourd’hui ont largement opté pour l’ouverture commerciale. Mais, d’une part, la Chine n’est pas aussi tolérante au capitalisme qu’on veut bien le croire et, d’autre part, toutes les démocraties en bonne santé sont, à un degré ou à un autre, ouvertes au commerce et les dictateurs sont plutôt des protectionnistes et des rentiers qui redoutent l’ouverture avec les risques de déstabilisation que cela peut poser pour leur pouvoir. On pourrait ajouter que, comme l’avait noté Benjamin Constant, une activité économique indépendante d’un pouvoir politique dictatorial constitue une sphère privée à l’abri de laquelle l’individu est protégé physiquement de l’État… à condition, certes, qu’il n’en sorte pas, malheureusement. Le Staline miniature nord-coréen qu’est Kim Jong-Un a donc bien raison de maintenir son pays en vase-clos s’il entend exercer pleinement sa tyrannie.

Daech, en instaurant son totalitarisme, n’a pas laissé les activités commerciales hors de son contrôle. Infligeant aux commerçants une batterie de taxes, le pouvoir islamiste a également émis des réglementations aussi stupides que révélatrices de son fanatisme religieux. Ainsi, les vendeurs de légumes ne peuvent plus, sur leurs étals, poser côte à côte aubergines et concombres car, dans la langue arabe, les premières sont désignées par un mot féminin et les seconds par un terme masculin.

Le commerce n’engendre donc certes pas obligatoirement la paix, mais cela tient plus à des facteurs politiques qu’économiques, comme on le voit. Le développement des échanges, et, plus généralement, des activités économiques, dépendent de l’environnement politique et juridique. Quel investisseur voudrait faire des affaires en Somalie, pays gangréné par des affrontements interminables et la faiblesse notoire d’un État incapable d’assurer même ses fonctions régaliennes ? La liberté économique ne saurait se passer de liberté politique. Ce que viennent nous rappeler les dernières crises géopolitiques, c’est que le marché et la démocratie doivent être inséparables. Le capitalisme associé à l’État de droit est une nécessité. Quel est l’intérêt d’élever son niveau de vie si l’on n’a pas l’assurance d’être en sécurité ? Et qu’y-a-t-il de plus abominable à endurer une situation économique calamiteuse tout en se voyant privé de toute possibilité d’exprimer son mécontentement ? C’est Montesquieu qui écrivait encore : « dans une nation qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver qu’à acquérir. » [3]

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[1] MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, Paris, Flammarion, « Le Monde de la Philosophie », 2008, p. 459.

[2] C’est ce qu’expliquait Pierre-Antoine Delhommais dans un éditorial du Point du 8 août 2013, pp. 8-9.

[3] MONTESQUIEU, Op. cit., p. 462.

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2 réflexions au sujet de « Le commerce à l’épreuve des crises géopolitiques »

  1. « Le despote néo-stalinien Vladimir Poutine a entrepris en mars de détruire l’Ukraine. »

    Allons bon. Moi qui croyais que Poutine était un autocrate néo-traditionnaliste essayant de maintenir son régime à coup de nationalisme en interne et de soutien à l’externe vis-à-vis de tous les mouvements freinant l’impérialisme euro-atlantiste (Séparatistes urkrainiens, Syrie, etc). Mais grâce à vous j’apprends que les soviétiques, sans doute rassurés par l’expérience afghane, se préparent pour une nouvelle guerre d’invasion. Ou pas.

    • Le qualificatif « néo-stalinien » se justifie, entre autres, par la réhabilitation de la mémoire de Staline, le fait de considérer la chute de l’URSS, empire totalitaire mondial, comme une calamité, par son ambition de reformer un vaste empire russe dominant sa périphérie (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, pays baltes…), voire l’Europe entière (cf. les déclarations de Prokhanov). Je confesse ma plus totale ignorance au sujet d’un prétendu « impérialisme euro-atlantiste », qui, très vraisemblablement, n’existe que dans votre imagination. Enfin, Poutine avait déclaré en 2004 : « L’Ukraine, c’est à nous. » Je vous ferai remarquer que l’invasion de l’Ukraine a déjà commencé, c’était en mars dernier (mais peut-être ne vous tenez-vous pas au courant de l’actualité…).
      Cordialement.

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