La Chine : un modèle d’étatisme

Le modèle chinois

Couverture du livre de Marie-Claire Bergère

Malgré une relative libéralisation de son économie, malgré son intégration à la mondialisation, malgré ses réussites économiques, la Chine reste, fondamentalement, un modèle antilibéral. Les manifestations pour la démocratie à Hong-Kong le rappellent : l’État, en Chine, est une dictature asservissant la société civile et méprisant les droits de l’homme.

La puissance chinoise intrigue, voire inquiète. Un pays de plus d’un milliard d’habitants passé, en moins de trente ans, d’un état de sous-développement dû au communisme au statut de deuxième puissance économique mondiale : voilà un phénomène remarquable. Le retour du capitalisme en Chine a pu être interprété comme la conversion du pays à un prétendu « ultralibéralisme », conversion qui aurait été couronnée par son intégration à l’OMC en 2001. L’anathème jeté sur le modèle chinois a ainsi pour fonction de nourrir un antilibéralisme fondé sur une ignorance crasse. Mais, du coup, pour leur répondre, des libéraux sont tentés de mettre en avant la réussite économique du pays dans le but de défendre le libéralisme. [1] Néanmoins, ces deux attitudes opposées – dénonciation du modèle chinois qualifié d’« ultralibéral » d’une part et mise en avant du décollage économique du pays grâce au capitalisme d’autre part – reposent non seulement sur une méconnaissance flagrante du fonctionnement du modèle chinois, mais encore sur ce qu’est vraiment le libéralisme. La célébration de la réussite économique d’une dictature en invoquant la pensée politique à laquelle appartiennent, entre bien d’autres, Locke, Montesquieu, Constant, Tocqueville ou encore Aron et Revel – des auteurs tous connus pour leur rejet du despotisme et pour leur défense de la liberté politique –, constitue une grave erreur intellectuelle, d’autant plus dommageable qu’elle se retourne contre ceux qui s’y adonnent. Car les antilibéraux ont beau jeu de rétorquer : « Les libéraux défendent une dictature ! » En réalité, la Chine n’est ni libérale, ni communiste. D’ailleurs, les termes pour désigner le modèle chinois ne font pas consensus parmi les spécialistes.

Un décollage économique indéniable

La voie socialiste de développement infligée à la Chine par Mao Zedong, qui causa des millions de morts, représenta une faillite tragique. De cet échec, le successeur de Mao, Deng Xiaoping, tira les leçons et décida, à partir de 1978, de renouer avec le capitalisme dans le cadre d’un régime communiste. C’est ainsi qu’il lança les « quatre modernisations » (agricole, industrielle, militaire et technologique).

Le retour au capitalisme se fit de manière très progressive et contrôlée. À partir de 1978, des mécanismes de marché furent introduits dans l’agriculture : le régime chinois mit fin à la collectivisation de la production. Les paysans pouvaient exploiter librement la terre et la louer même si elle restait propriété de l’État. Un capitalisme rural « bâtard » (Marie-Claire Bergère) prit son essor et se développa dans les années 1980 et 1990. Dans le même temps, quatre Zones économiques spéciales (ZES) furent créées en 1979 dans le Fujian et le Guangdong, c’est-à-dire des provinces méridionales, afin d’attirer les investisseurs. Ces ZES offraient des avantages fiscaux et finançaient des infrastructures. Dans les années qui suivirent, d’autres villes et régions s’ouvrirent aux échanges. La réforme toucha ensuite le secteur urbain où se multiplièrent les petites entreprises, notamment dans le secteur des services. Ces structures demeuraient cependant étroitement contrôlées par l’État : la libéralisation était donc très relative. En 1988, le secteur privé (ou « non public » comme disent les Chinois) est officiellement reconnu.

Avec l’année 1989 et la terrible répression de Tian’anmen, le régime se durcit, ralentissant ainsi le mouvement des réformes. Celui-ci reprit en 1992. Le système de planification disparut, le secteur bancaire fut restructuré à partir de 1995, et l’État rénova les grandes entreprises. Cette nouvelle politique fut poursuivie par les successeurs de Deng Xiaoping Jiang Zemin (1993-2003) et Hu Jintao (2003-2013).

La Chine s’est ainsi ouverte au commerce mondial grâce à ses provinces littorales où sont assurées l’essentiel des exportations. Ainsi, le littoral est devenu une région extrêmement dynamique. Le pays est devenu le premier récepteur mondial des investissements étrangers directs (IED) (1200 milliards de dollars en 2010). En même temps, l’économie chinoise s’est de plus en plus tournée à l’extérieur, animée d’un véritable esprit de conquête, et encore plus depuis 2008. Les Chinois investissent sur tous les continents : en Afrique, en Asie, en Europe, en Amérique latine. Ils n’acquièrent pas seulement des matières premières (ressources énergétiques, terres…) mais aussi des infrastructures et des entreprises. Cette intégration de la Chine à la mondialisation fut couronnée par son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001.

Résultat, la Chine a connu un décollage économique indéniable. N’en déplaise aux anticapitalistes archaïques, grâce à cette relative ouverture, quatre cent millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, le niveau de vie s’est élevé — le PIB par habitant, de 200 dollars à la fin des années 1980, est passé à 3600 dollars vingt ans plus tard.

« Socialisme de marché », « capitalisme de nomenklatura »…

Relative ouverture disions-nous. Car la libéralisation de l’économie chinoise est très partielle. On se tromperait totalement si on imaginait en Chine un capitalisme déchaîné mû par la seule « dictature des marchés ». La réalité est que le modèle de développement initié par Deng Xiaoping est un monstre hybride associant un certain capitalisme à l’État communiste. De cette alliance découle un fort interventionnisme étatique dans l’économie qui ridiculise définitivement les sempiternels refrains contre un prétendu « ultralibéralisme ».

C’est bien plutôt un capitalisme d’État qui existe en Chine. Ainsi, nombreuses sont les entreprises publiques dont les bénéfices sont confisqués par des personnes privées. C’est là un modèle typique de capitalisme sans marché, d’un capitalisme protégé par la bureaucratie, qui n’est pas sans rappeler la combinaison « supervision officielle et gestion marchande » que le pays avait connue dans les années 1860-1880. Par ailleurs, les liens étroits existant entre les grandes entreprises chinoises et le pouvoir politique, qu’il soit central ou local, attestent de la mainmise du Parti communiste sur l’économie. Beaucoup de dirigeants d’entreprises sont des membres du PC et se lancent dans les affaires uniquement pour faire fortune, sans manifester le moindre souci de développer l’entreprise. Depuis 2008 et la crise économique, ce capitalisme voit l’État accroître encore son influence, notamment grâce au plan de relance qui a injecté 587 milliards de dollars dans l’économie. Depuis cette période, et selon l’adage en vogue, « le public avance, le privé recule ». Une véritable « aristocratie rouge » (fils des dirigeants politiques chinois) contrôle les entreprises publiques et possède le monopole dans de multiples branches (pétrole, télécommunications, électricité…)

Par ailleurs, aucun entrepreneur ne saurait ignorer la présence intrusive de l’État à tous les niveaux : que ce soit pour une entrée en bourse, l’achat d’un terrain ou des emprunts, l’accord des autorités est indispensable. Des Français partis en Chine pour monter leur affaire en ont pu faire l’amère expérience [2] : leur expérience prouve que la Chine ne constitue nullement le paradis de la libre entreprise que certains seraient tentés d’imaginer. Droits de douanes élevés, référencements des produits rendus difficiles, multiplication des contrôles sanitaires et fiscaux : la machine administrative n’épargne rien aux entrepreneurs étrangers. La bureaucratie communiste constitue également un obstacle puissant à une indépendance de la recherche scientifique et technologique : l’absence de transparence et de liberté d’expression et d’information l’explique. Les cas de tricherie scientifique sont fréquents. C’est le clientélisme et le favoritisme qui régissent le monde scientifique chinois. En d’autres termes, la servilité idéologique au pouvoir est indispensable si un chercheur souhaite faire carrière.

Enfin, l’évasion fiscale, le truquage des livres de comptes et la corruption sont des pratiques tellement courantes dans l’économie chinoise qu’elles trahissent l’évidente absence d’État de droit et de règles juridiques sévères que celui-ci suppose dans une économie libérale. Deng Xiaoping, pour présenter ses réformes, avait inventé l’oxymore d’« économie socialiste de marché ». En réalité, ce que les communistes ont créé n’est rien d’autre qu’un capitalisme d’État, que certains qualifient de « capitalisme de nomenklatura ».

Une société sous la coupe de l’État

Le « développement » de la Chine n’a pas amélioré la condition ouvrière, qui est devenue épouvantable (la grève est interdite depuis 1982). Elle s’apparente pratiquement à de l’esclavage. Les inégalités se sont aggravées, notamment entre un littoral dynamique et une Chine de l’intérieur pauvre et laissée pour compte. Quant à la pollution, elle est infernale. Ce sont là quelques ravages produits par ce capitalisme oligarchique. Surtout, le Laogaï, système concentrationnaire où sont enfermés les opposants politiques dont le régime chinois a annoncé sa suppression, offrait l’avantage de pouvoir produire à des coûts dérisoires. Il est l’illustration la plus immonde de cette imbrication entre pouvoir politique et capitalisme en Chine.

On chercherait en vain la manifestation d’un quelconque libéralisme dans les institutions et l’organisation sociale chinoises. Le libéralisme se caractérise par le respect des droits de l’individu — parmi lesquels figure le droit de propriété —, l’autonomie de la société civile par rapport à l’État et la souveraineté limitée de dirigeants élus librement.

Certes, l’ouverture économique a permis à la population de se doter d’une certaine capacité de résistance face à l’État autoritaire. Celui-ci est devenu un régime simplement policier après avoir été totalitaire sous le communisme. Les ouvriers n’hésitent pas à faire grève, malgré les risques de la répression, et la presse officielle ose soulever des questions sensibles telles que la pollution, la corruption ou la peine de mort. Néanmoins, l’enfermement ou la mise à mort des opposants, ainsi que la censure et la mainmise du parti unique sur l’État restent la norme. Il y a donc bien une très relative liberté dans la mesure exacte où l’économie est moins asservie au pouvoir. Mais la démocratie n’a guère pu voir le jour, à l’exception de quelques initiatives, en plus de trente ans de capitalisme.

En effet, la société chinoise reste étroitement sous la coupe de l’État. Par exemple, plusieurs associations d’entrepreneurs existent mais elles sont fortement contrôlées par le pouvoir politique et leur autonomie est très limitée. Les expropriations se font sans pitié et sont l’occasion de malversations de la part des autorités. Ainsi, en 2011, dans la province du Jiangxi, à Fuzhou précisément, un attentat à la bombe fut perpétré contre l’administration locale par un fermier exproprié et désespéré qui avait dénoncé, en vain, le détournement de ses indemnités par le responsable local du Parti communiste. On n’évoquera pas les assassinats et les emprisonnements d’opposants politiques, classique de toute dictature.

Jean-François Revel avait noté dans La grande parade : « Encore en l’an 2000, plus d’un tiers de la main-d’œuvre chinoise est constituée d’esclaves. Point d’étonnement à ce que les produits qu’ils fabriquent ainsi presque gratuitement parviennent sur les marchés internationaux à des prix « imbattables ». Et qu’on ne vienne pas dire qu’il s’agit-là d’un méfait du libéralisme : le libéralisme suppose la démocratie, avec les lois sociales qui en découlent. » [3] (nous soulignons)

Ainsi, tant que les droits de l’homme en Chine seront piétinés, tant que la société chinoise n’aura pas conquis son indépendance par rapport au pouvoir politique, tant que la question sociale n’aura pas été posée, il n’y aura pas de société libérale dans ce pays. La croissance et les réussites économiques de la Chine ne doivent pas pour autant faire oublier que le libéralisme économique découle du libéralisme politique. Et non l’inverse.

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Aller plus loin
BERGÈRE, Marie-Claire, Chine. Le nouveau capitalisme d’Etat, Paris, Fayard, 2013.
LEYS, Simon, « Anatomie d’une dictature pos-totalitaire. La Chine d’aujourd’hui », in Commentaire, printemps 2012, n° 137, pp. 59-68.

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[1] Sur son blog, l’économiste libéral Jean-Louis Caccomo signe ainsi un article au titre ironique : « L’enfer capitaliste chinois »

[2] DE MARSANGY, Violaine et ROUX DE LUZE, Clémence, « Les galères des entrepreneurs français en Chine », in Revue des Deux Mondes, octobre-novembre 2003, pp. 112-116.

[3] REVEL, Jean-François, La grande parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste, Paris, Plon, 2000, p. 342.

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