Le patrimoine : histoire et identité

article sur les journées du patrimoine

Ruines du Parthénon, sur l’Acropole d’Athènes.

La trente et unième  édition des Journées européennes du patrimoine se déroulera les 20 et 21 septembre prochain.

Étymologiquement, le patrimoine désigne l’héritage du père. Autrement dit, il désigne un ensemble de productions qu’ont léguées les générations précédentes à celles qui les suivent. Et, par conséquent, il définit aussi ce qu’une génération décide, à un moment donné, de transmettre à la suivante. La notion de patrimoine suppose donc des choix et, surtout, la question de l’identité. C’est autour de cette problématique que porte notre analyse.

L’antiquité : les fondements de l’attitude patrimoniale et ses problèmes

La notion de patrimoine suppose l’idée de transmission, donc le passage d’une génération à l’autre d’un certain contenu. Il faut donc, au préalable, qu’existe la conscience de la filiation, c’est-à-dire d’un lien qui unit les générations entre elles. Or, dès l’antiquité ce lien s’est manifesté dans la sépulture à travers le culte des morts. L’ouvrage phare de Fustel de Coulanges, La Cité antique, a insisté sur le culte des morts dans l’antiquité, avant la naissance des cités. Ce culte était rendu par le parent le plus proche du défunt et seule la famille de celui-ci pouvait participer au repas funèbre. Le culte des morts était donc un culte des ancêtres. Cette religion était purement domestique car elle concernait exclusivement la famille du défunt. La notion d’identité est donc liée à cette conscience de la filiation. Le palais de Mari, situé à l’est de l’actuelle Syrie, édifié au début du IIe millénaire av. J.-C. et détruit en 1759 av. J.-C., comprenait notamment une pièce qui était celle du trône et du culte des ancêtres : autrement dit, le lieu du pouvoir était associé à la possession des morts. En tout cas, « le culte des morts constitue l’attitude fondatrice du patrimoine » (Jean-Michel Leniaud).

À partir de cette « attitude fondatrice » peut surgir la volonté d’aller retrouver le passé, c’est-à-dire les traces que nous ont laissées nos ancêtres. Dès l’antiquité on peut trouver des exemples de fouilles archéologiques. Ainsi, au VIe siècle avant notre ère, le dernier roi de Babylone, Nabonide (de 556 à 536 av. J.-C.), fit lancer une campagne de fouilles pour retrouver les fondations d’un temple et le reconstruire.

L’attitude visant à aller chercher l’héritage des pères, quitte à en sélectionner ensuite des éléments, se combine à un autre mouvement, celui de l’intentionnalité, c’est-à-dire ce que la génération présente souhaite, intentionnellement, transmettre aux générations suivantes. En témoignent par exemple les monuments funéraires tels que les pyramides d’Égypte, dont la plus haute, la pyramide de Chéops, est encore debout aujourd’hui : leurs bâtisseurs ont voulu et ont fait en sorte que ces monuments traversent les siècles. Cette pyramide appartenait d’ailleurs aux Sept Merveilles du monde antique, avec les Jardins suspendus de Babylone, le Mausolée d’Halicarnasse, la statue chryséléphantine de Zeus, le temple d’Artémis, le colosse de Rhodes et le phare d’Alexandrie. La liste des Sept Merveilles, justement, a dû être établie entre les IIIe et IIe siècles avant notre ère. Le phénomène de la liste date donc de l’antiquité aussi.

L’antiquité a aussi posé le problème identitaire : comme on l’a vu, l’attitude patrimoniale, par définition, est liée à la question de nos origines, de nos ancêtres et de ce que nous sommes, donc de notre identité. Or, avec l’empire d’Alexandre le Grand, qui englobait à la fois le monde grec et l’Orient, cette dernière a pu être remise en question dans la mesure où cette construction politique abolissait la distinction entre Grecs et Barbares : des Égyptiens, adorateurs de Rê, appartenaient à la même entité politique que des Athéniens célébrant la déesse à la chouette… C’est à cette époque qu’apparurent les premières listes établissant les éléments d’un patrimoine commun de l’humanité qui annonce l’inventaire de l’UNESCO qui rassemble, depuis 1972, toute création méritant d’appartenir au Patrimoine mondial de l’humanité. Or, dès les débuts de l’ère chrétienne, on assiste au contraire à un « retour d’identité » (Jean-Michel Leniaud). Les titres d’ouvrages de cette époque le montrent : Denys d’Halicarnasse rédige ses Antiquités romaines tandis que Flavius Josèphe écrit les Antiquités judaïques. Chacun des auteurs veut insister sur le caractère romain ou juif de la communauté à laquelle il appartient, donc de son histoire, de son passé, de ce qui l’a formée. Cette tension entre patrimoine universel et patrimoine d’identité existe toujours actuellement. 

France : la mainmise de l’État sur le patrimoine ou la définition étatique de l’identité

En France, le patrimoine se constitue grâce aux deux principales institutions organisant la vie sociale : l’Église et la monarchie. La première tient à la conservation des reliques, la seconde des regalia — les objets utilisés lors de la cérémonie du sacre des rois : sceptres, couronne… Une définition politique et religieuse, donc, de l’identité française — monarchie catholique. Cela dit, le souci de préserver certains monuments ou objets pour les transmettre à la postérité n’est guère plus développé. Les rois n’hésitent pas à procéder à des destructions : ainsi François Ier ordonna la destruction du donjon de Philippe Auguste au Louvre, Louis XIV fit disparaître les Piliers de Tutelle, à Bordeaux, datant du IIIe siècle et Louis XV se débarrassa de l’escalier des Ambassadeurs à Versailles. Les premières voix s’élèvent contre ce genre de saccages au XVIIIe siècle.

La Révolution française marque un tournant car c’est à partir de cette période que l’État devient le seul acteur de la constitution du patrimoine : progressivement, l’ensemble du territoire se couvre d’un réseau de dépôts d’archives, de bibliothèques et de musées. Ce dispositif est complété par la création d’un poste d’inspecteur général des Monuments historiques en 1830 dont le premier l’occuper s’appelle Ludovic Vitet. Son successeur est Prosper Mérimée. En 1837 est créée une Commission des Monuments historiques qui vise à répartir les fonds pour la sauvegarde des différents monuments. Comme l’écrit Jean-Michel Leniaud : « Désormais, l’ensemble des moyens de conservation se trouve entre les mains de l’État. » Ainsi, Ludovic Vitet multiplie les déplacements pour faire l’inventaire de ce qui mérite, selon lui, d’être conservé. Des enquêtes préfectorales portent sur les objets et œuvres d’art. Des listes sont dressées en 1840, 1846, 1862 et 1875. Les lois de 1887 et 1913 traduisent l’intensification du mouvement de classement et un accroissement du pouvoir étatique dans ce domaine. La première, du 30 mars 1887, prévoit que les meubles et immeubles, appartenant aussi bien à des propriétaires privés ou publics, peuvent être classés par le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts s’ils présentent un « intérêt national » sur le plan de la conservation. Pas question de toucher au monument ou à l’objet sans l’autorisation du ministre. Le 31 décembre 1913, une autre loi écorne un peu plus encore le droit de propriété en prévoyant des sanctions pénales et civiles contre les personnes n’ayant pas demandé l’autorisation du Ministère. Le classement d’office peut être fait si le propriétaire est réticent et ce dernier peut être forcé à faire des travaux de restauration si le pouvoir l’exige. Enfin, le champ de compétence est élargi puisque ce n’est plus « l’intérêt national » qui est invoqué mais « l’intérêt public ». L’élaboration du patrimoine français, et donc la définition de l’identité de la France, relève exclusivement de l’Ètat. Un exemple éloquent en est la langue. Dès 1539, par l’édit de Villers-Cotterêts, le roi François Ier impose l’usage du français dans les documents judiciaires pour contrecarrer le latin, langue des tribunaux ecclésiastiques. Un siècle plus tard, la fondation, en 1634, par Richelieu, de l’Académie française vise à contrôler l’évolution de la langue et de l’orthographe, signe que le pouvoir attache une importance évidente à cette question. La lutte de la Révolution contre les langues régionales et les patois, ainsi que l’essor de l’Instruction publique au XIXe siècle, contribuent à généraliser le français sur le territoire. L’État français a donc ainsi décidé que ce qui méritait d’être transmis aux générations ultérieures était le français et que les langues régionales et le latin n’avaient aucune importance dans notre histoire et notre identité. La loi du 4 août 1994 plaçant la langue française sous la protection de l’État entre dans cette continuité.

L’État a fait de la langue mais aussi du territoire, un élément de patrimoine : la loi du 5 janvier 1983 déclarait en effet ce territoire « patrimoine commun de la nation ». À l’heure de la mondialisation, ces décisions visent, d’une certaine manière, à réaffirmer l’identité française dans un monde où les frontières tendent à s’estomper et où la mobilité des populations s’accentue. De plus, la France, membre de l’Union européenne, participe à l’élaboration d’une autre identité, européenne. Les Journées européennes du patrimoine furent instituées en 1991 par le Conseil de l’Europe et voient — malgré leur dénomination — la participation de pays extra-européens tels que la Turquie et Taïwan. La liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco achève de mettre à mal la notion d’identité. Ainsi se retrouve aujourd’hui la tension qui existait déjà dans l’antiquité entre patrimoine d’identité et patrimoine universel. Le Taj Mahal, chef d’œuvre indien de l’art musulman du XVIIe siècle, n’a aucun lien historique avec la France mais prend du sens si on le considère comme un exemple éloquent de l’architecture produite par une civilisation à un moment donné de son histoire. De même, l’Acropole d’Athènes ne signifie rien pour un Égyptien sur le plan du patrimoine d’identité, mais lui rappelle que l’antiquité a vu se côtoyer plusieurs civilisations avancées, notamment la grecque et celle des pharaons…

Les critères de sélection, enjeu de l’identité

Au XXe siècle l’éventail du patrimoine s’élargit. Les monuments et objets de la période allant de la Renaissance au XVIIIe siècle, rares jusque-là, se font de plus en plus nombreux. Le XIXe siècle, qui était également le grand absent des listes, commence de figurer dans le patrimoine. Mais il faut attendre la Ve République pour le voir mieux pris en compte, tout comme le XXe siècle. Par ailleurs émergent la question des « nouveaux patrimoines » : qu’ils soient naval, urbain, rural, aéronautique, photographique, ils viennent enrichir le patrimoine national mais aussi contester la prétention de l’État à définir seul ce dernier. En effet, ce sont des responsables associatifs ou des collectivités locales qui, dans les années 1970 et 1980, ont entrepris de faire figurer les domaines de la technique, de la science ou de l’ethnologie dans le patrimoine.

Cet élargissement de l’éventail du patrimoine provoque ainsi des réactions hostiles de deux ordres, moderniste et unitaire. La première dénonce une tendance à une muséification générale signifiant la mort. La seconde souhaite recentrer la notion de patrimoine autour de ce qui relève traditionnellement des pouvoirs publics. Aucune de ces deux réactions n’est pertinente selon nous : en quoi la volonté de transmettre aux générations futures signifierait la mort ? Et pourquoi seul l’État serait fondé à dicter ce qu’est le patrimoine, ce qu’est l’identité française ?

L’attitude patrimoniale qui s’est développée dès l’antiquité nous indique l’importance de la conservation des traces du passé, des témoins de ce qui fut notre histoire. Ces traces rappellent nos origines et d’où l’on vient, ce qui nous a fait. Le patrimoine suppose donc une identité commune. Il est évident que, malgré l’existence de l’UNESCO, cette identité commune est loin d’être perçue par la majorité des populations comme humaine. A priori, il est difficile de faire comprendre à un Français que les pyramides d’Égypte font partie de son identité. Et pourtant, les cathédrales gothiques de Laon ou de Reims firent partie d’un monde aussi étranger à lui que les édifices des pharaons. Tous ces monuments traduisent la même préoccupation des êtres humains pour l’au-delà, la vie après la mort et la croyance en une ou plusieurs divinités. Elles reflètent seulement deux manières de pratiquer une religion.

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Aller plus loin
BABELON, Jean-Pierre et CHASTEL, André, « La notion de patrimoine », in Revue de l’art, n° 49, 1980.
LENIAUD, Jean-Michel, « Patrimoine, art » dans l’Encyclopӕdia Universalis, 2004.
SIRE, Marie-Anne, La France du Patrimoine. Les choix de la mémoire, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1996.

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