Pourquoi la Révolution a-t-elle duré dix ans ?

Pourquoi la Révolution a duré 10 ans ?

Gravure de 1790 représentant la Fête de la Fédération.

La fête nationale du 14 juillet est censée rappeler la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, quand, pour commémorer la prise de la Bastille un an plus tôt, toute la nation semblait unie. C’était une illusion. Pendant dix ans, la France fut en Révolution. Pourquoi autant d’années à la faire ?

Le 14 juillet 1790 se déroula à Paris, au Champ-de-Mars, une grande fête rassemblant des milliers de spectateurs venus assister au défilé des différentes délégations de gardes nationaux venus de toute la France et à une messe célébrée par Talleyrand. Le roi et sa famille y assistèrent également. La Fayette, au nom de la Garde nationale, prêta serment à « la Nation, à la Loi et au Roi » de protéger la Constitution à laquelle travaillaient alors les députés de la Constituante. Le roi prêta à son tour serment. Mais l’unité n’était que de façade. La Révolution française ne faisait que commencer. Il fallut encore neuf années, parfois terribles, pour la mener à son terme. Pourquoi la Révolution dura-t-elle dix ans ? Pour répondre à cette question, il faut mettre en évidence les facteurs déstabilisateurs du processus révolutionnaire, c’est-à-dire les événements qui relancèrent, plusieurs fois, ce processus, l’empêchant ainsi de se clore. On peut les regrouper en trois catégories — en gardant toutefois à l’esprit que ces facteurs sont liés les uns aux autres — : 1) l’échec des régimes politiques successifs ; 2) les divisions du corps social induites par les bouleversements révolutionnaires ; 3) la guerre. Ce dernier élément est pourtant celui qui, également, contribua à mettre un terme à la Révolution en favorisant l’ascension de celui qui prendra le pouvoir en 1799, Bonaparte.

L’échec des régimes politiques

La Révolution a détruit la monarchie absolue de droit divin en 1789 pour la remplacer par une monarchie constitutionnelle : mise en place d’une Assemblée nationale constituante détentrice du pouvoir législatif, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, abolition des privilèges, Louis XVI devenu « roi des Français », amorce d’une réorganisation administrative profonde… La Constituante termine ses travaux le 3 septembre 1791. L’Assemblée se réunissant le 1er octobre suivant en vertu de la Constitution nouvellement élaborée est appelée Législative. Pourtant, dès juin 1791, il était évident que la monarchie constitutionnelle serait vouée à l’échec en raison du double jeu de Louis XVI. Celui-ci avait fait semblant, en effet, d’accepter la Révolution et décidé de fuir à l’étranger pour mener une opération contre-révolutionnaire. La déclaration qu’il avait laissée avant sa fuite à l’intention des Français était très claire : « Le roi ne pense pas qu’il soit possible de gouverner […] par les moyens établis par l’Assemblée nationale. » Cette déclaration du 20 juin 1791 constitue la dénonciation d’un régime jugé insupportable. La monarchie constitutionnelle a donc échoué : le 10 août 1792 la prise du palais des Tuileries signifie la chute de la royauté. Celle-ci est officiellement abolie le 21 septembre. Le roi est jugé, condamné à mort et exécuté le 21 janvier 1793. Cet événement signifie la mort physique de la monarchie et la fondation dans le sang de la République. Deux réactions à l’exécution peuvent être citées. Celle de Lebas d’abord, du 22 janvier : « Les chemins sont rompus derrière nous. Il faut aller de l’avant, bon gré, mal gré, et c’est à présent qu’on peut dire : vivre libre ou mourir ! » Celle de Cambon ensuite, du 23 janvier : « Nous venons enfin d’aborder dans l’île de la Liberté et nous avons brûlé le vaisseau qui nous y a conduit. » Dans les deux cas, l’idée que tout retour en arrière est impossible est patente. La mort du roi pousse la Révolution à aller de l’avant.

Quelques mois plus tard, la mise en place de la Terreur, en septembre 1793, puis l’instauration du gouvernement révolutionnaire le 10 octobre suivant, constituent une nouvelle étape dans la Révolution. La Constitution de 1793 élaborée par la Convention n’est pas appliquée en raison des circonstances d’exception qui exigent, selon certains, un « gouvernement d’exception ». Le processus révolutionnaire se radicalise donc dans une dictature qui voit des ennemis de l’intérieur partout. La guillotine fonctionne à plein régime. L’État révolutionnaire se livre à l’exercice d’une violence purificatrice — ou en tout cas, censée purifier la France. Pourtant, cette violence d’État ne peut survivre aux circonstances qui l’avaient justifié, notamment le rétablissement de la situation militaire, et la perte du soutien des sans-culottes. Aussi, Robespierre et ses amis sont-ils renversés en juillet 1794 et exécutés sans autre forme de procès. Pour autant, la fin de la Terreur ne signifie pas un retour en arrière : le mot d’ordre est « ni 1791, ni 1793 ». La Révolution, ne peut se clore, elle est donc condamnée à aller de l’avant.

De 1795 à 1799, le régime du Directoire se démène dans les problèmes budgétaires, financiers, économiques, militaires… et constitutionnels. Car dans sa conception, ce régime, qui veut éviter le retour au pouvoir tant des royalistes que des jacobins, est malformé : rien n’est prévu en cas de conflit entre le Législatif, détenu par deux chambres, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents, et l’Exécutif, aux mains d’un Directoire de cinq hommes nommés par le Législatif. Or, à plusieurs reprises, les élections font que la couleur politique du Législatif ne correspond pas à celle de l’Exécutif. C’est donc par des coups d’État que se résout le problème : coup d’État du 18 fructidor an V (septembre 1797) qui écarte les royalistes, coup d’État de Floréal an VI (mai 1798) qui annule l’élection de députés jacobins, coup d’État du 30 prairial an VII (juin 1799) qui voit une pression exercée par un courant du pouvoir législatif en partie composé de jacobins sur trois directeurs pour qu’ils démissionnent. Ces entorses à la légalité républicaine ont à chaque fois pour but de sauver le régime, non de le renverser. Mais un autre coup d’État, celui de Brumaire an VIII (novembre 1799), qui voit la prise de pouvoir par Napoléon Bonaparte, est aussi un coup d’État autre : pas seulement un énième coup de force, mais un coup de force différent dans la mesure où il a pour but de détruire le Directoire. De fait, à l’issue de Brumaire, une nouvelle Constitution, celle de l’an VIII, est adoptée. Napoléon y détient l’essentiel des pouvoirs, il peut clore la Révolution et instaurer un régime fort. En attendant son sacre le 2 décembre 1805…

Réactions et fractures au sein de la société

Les bouleversements opérés par la Révolution ne manquent pas de susciter des réactions parfois hostiles. Ces réactions contribuent également à prolonger le processus révolutionnaire. L’un des exemples les plus parlants est la Constitution civile du clergé instaurée en 1791 : en décidant de faire du clergé un corps de fonctionnaires qui doivent prêter serment de fidélité à la Constitution, l’Assemblée nationale provoque une fracture importante dans la société. En effet, rapidement le clergé se divise entre prêtres « constitutionnels » — acceptant la Constitution civile — et prêtres « réfractaires » — ceux qui la refusent. Or, à certains endroits, l’installation d’un curé constitutionnel ou la défense d’un réfractaire sont l’occasion de prises de position pour ou contre la Révolution.

Le décret de levée en masse de 300 000 hommes de février 1793 provoque un soulèvement dans l’ouest de la France, marquant le début de la révolte « vendéenne », insurrection royaliste qui renforce l’hostilité à la Révolution. Puis l’élimination des Girondins le 2 juin entraîne une révolte « fédéraliste » à certains endroits du pays, notamment à Lyon, à Bordeaux et en Normandie. Ces périls intérieurs qui s’ajoutent à la menace extérieure liée à la guerre poussent à la radicalisation parisienne et à l’instauration de mesures d’exception tout au long de 1793 qui culminent avec la mise en place de la Terreur en septembre. Les divisions internes, ajoutées aux difficultés économiques, nourrissent l’imaginaire du complot aristocratique et font éclater le mouvement révolutionnaire qui ne vient plus seulement d’en haut. Les fractures profondes qu’a connues la France cette année-là ont donc radicalisé — et mené très loin en avant — le processus révolutionnaire qui ne parvient pas, du coup, à se terminer.

Enfin, il faut souligner que la multiplication des clubs et des sociétés populaires dans les villes a favorisé un mouvement révolutionnaire venu d’« en bas » : ils étaient environ 300 à la fin 1790, ils sont 1 100 un an plus tard. Ainsi, la décision politique n’était plus l’apanage des seuls élus de l’Assemblée nationale et, en conséquence, la Révolution pouvait difficilement se faire uniquement par « en haut », et donc dans l’ordre. En outre, la décision prise de ne pas permettre aux députés de la Constituante de siéger à la Législative a renforcé cette situation. En effet, à la séparation de la Constituante, les élus sortants étaient donc disponibles pour agir dans les sociétés politiques ainsi qu’aux échelons locaux de l’administration, ce qui a contribué à attiser les antagonismes, empêchant encore un plus la Révolution de se stabiliser.

La guerre, d’abord facteur d’instabilité

La guerre, déclarée le 20 avril 1792, contribue elle aussi à durcir les choix politiques et à aggraver les tensions sociales. Les premiers affrontements tournent à la défaite pour la France. La peur et l’affolement nourrissent la hantise du complot contre-révolutionnaire. Le roi, de son côté, oppose son veto à des mesures d’urgence prises par le gouvernement. De plus en plus, sa destitution est demandée. La prise des Tuileries le 10 août, qui voit le renversement de la monarchie, entre dans ce contexte. La situation militaire se rétablit un moment après la victoire de Valmy le 20 septembre mais l’exécution de Louis XVI provoque un renforcement des oppositions étrangères à la Révolution : bientôt, seules la Suisse et les pays scandinaves ne sont pas en guerre contre la France. De plus, la trahison de Dumouriez en avril 1793 radicalise encore les oppositions politiques, notamment entre Montagnards et Girondins. La France remporte ses premières grandes victoires en septembre-octobre 1793 : Hondshoote (8 septembre), Wattignies (16 octobre), libération de la Savoie, reprise de Toulon (décembre)… La bataille de Fleurus, en juin 1794, constitue encore une victoire de la Révolution sur les armées étrangères.

Le Directoire remporte aussi de grandes victoires, principalement en Italie grâce à un jeune général de 26 ans très doué, Napoléon Bonaparte. Au début de 1797, la France révolutionnaire est victorieuse à l’extérieur et des négociations de paix s’engagent avec l’Angleterre et l’Autriche. Si les pourparlers cessent avec la première suite au coup d’État de Fructidor, en revanche, Napoléon, très autonome vis-à-vis du Directoire, conclut la paix avec les Autrichiens à Campo-Formio en octobre. Dans les mois qui suivent, la France s’empare de plusieurs territoires, en envahissant même certains pays neutres comme la Suisse, et y instaure des Républiques sœurs, simples satellites de la nation. Dans le cadre de la lutte contre l’Angleterre, une expédition militaire est lancée en Égypte en 1798, commandée par Bonaparte, afin de couper les relations de l’Angleterre avec les Indes. C’est un échec qui entraîne la reprise de la guerre entre la France ses ennemis européens.

Le Directoire, rejeté par l’opinion, marqué par la corruption et aux prises avec d’importantes difficultés, est l’objet de tous les doutes sur sa capacité à survivre. C’est la situation idéale pour un coup d’Etat : dans une conjoncture aussi dégradée, l’arrivée au pouvoir d’un homme fort pour sauvegarder les conquêtes de la Révolution s’impose. Le rôle de l’armée est ici crucial car elle apparaît comme le dernier rempart contre les ennemis de la Révolution. C’est pourquoi le coup d’État de Brumaire voit la prise de pouvoir par un militaire. Dès 1791, dans le débat sur la guerre, Robespierre avait pourtant prévenu : « Dans les temps de troubles & de factions, les chefs des armées deviennent les arbitres du sort de leur pays, & font pencher la balance en faveur du parti qu’ils ont embrassé. Si ce sont des Césars ou des Cromwells, ils s’emparent eux-mêmes de l’autorité. »

Avec Bonaparte, « la dynamique révolutionnaire se fige »

La séquence de dix ans de l’histoire de France courant de 1789 à 1799 se clôt donc par un coup d’État et un changement de régime. Mais ce régime — le Consulat — met bien un terme au processus révolutionnaire. Comme l’écrit Jean-Pierre Jessenne : « L’ordre voulu par le Premier consul s’impose peu à peu et la dynamique révolutionnaire, faite de ruptures et de relances, se fige. » [1] Bonaparte entend achever la Révolution en consolidant ses acquis, entre autres : la souveraineté nationale comme source de légitimité du pouvoir, une organisation administrative et judiciaire unifiée, le droit de propriété, la vente des biens nationaux… Mais en même temps, d’autres aspects de la Révolution sont oubliés, notamment les droits de l’homme, le principe électif dans l’administration, l’abolition de l’esclavage, la liberté des échanges… Napoléon souhaite redonner à la France sa grandeur, satisfaire l’aspiration des Français à un retour à l’ordre, tout en évitant les divisions. Au fond, pour conclure encore avec Jean-Pierre Jessenne, Napoléon « sera à la fois l’héritier et le liquidateur de la Révolution ». [2]

.

.

[1] JESSENNE, Jean-Pierre, Histoire de la France. Révolution et Empire. 1783-1815, Paris, Hachette, 1993, p. 188.

[2] Ibid., p. 193.

Advertisements

2 réflexions au sujet de « Pourquoi la Révolution a-t-elle duré dix ans ? »

  1. Par définition, les périodes révolutionnaires sont très instables, puisque guerre civile et guerre extérieure s’entremêlent. Ce fut le cas, aussi, pour la révolution bolchevik.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s