« Les bandits » d’Eric Hobsbawm

les banditsLa lecture des Bandits d’Eric Hobsbawm est d’un grand intérêt du point de vue de l’histoire sociale. Et l’ouvrage épargne au lecteur les idées marxistes de son auteur…

L’historien britannique Eric Hobsbawm (1917-2012) est né dans une famille juive qui a dû fuir Berlin en 1933 pour s’installer à Londres. Il fit toute sa carrière d’historien en Angleterre : maître de conférences au Birkbeck College à partir de 1947, il devint professeur en 1970 avant d’entrer à la British Academy six ans plus tard. Ses travaux portèrent principalement sur l’histoire sociale et les nationalismes, comme en témoignent, entre autres, Les primitifs de la révolte (1959), Les Bandits (1968), L’âge des extrêmes : le court XXe siècle. 1914-1991 (1994) ou encore Nations et nationalisme depuis 1780. Il fut un marxiste convaincu, tellement convaincu qu’il ne remit jamais en cause son engagement. Adhérant au Parti communiste anglais en 1936, il devint membre du Groupe des Historiens du Parti communiste de 1946 à 1956 et collabora aux revues marxistes Past and Present et Marxism Today. En 1956, Eric Hobsbawm approuva l’invasion soviétique de la Hongrie qui visait à réprimer l’insurrection dirigée contre le pouvoir communiste. De même, il s’obstina à soutenir les régimes totalitaires de l’est après le sanglant printemps de Prague de 1968. Plus gênant, son marxisme déteignait sur ses travaux. Par exemple, dans L’âge des extrêmes, il expliquait que la fin du totalitarisme soviétique et de sa colonisation de l’Europe de l’est fut un drame, que Staline était un démocrate, et minimisait son alliance avec les nazis. En 2002, il affirma sans honte que brûlait toujours en lui le rêve de la révolution d’octobre et, en 2007, justifia son soutien au totalitarisme rouge par l’espoir d’une révolution mondiale. Malgré ces prises de position, Eric Hobsbawm nous a donné un livre, Les bandits, qui est resté un ouvrage majeur de la discipline historique.

Les « Robin des Bois » : des « brigands au grand cœur »

Eric Hobsbawm s’attache, dans le premier chapitre, à définir son objet d’étude : le banditisme social. Celui-ci se caractérise par un comportement, de la part de certains individus, considéré comme criminel par le seigneur et l’État, mais qui suscite l’admiration au sein de la société paysanne qui voit les bandits comme des justiciers et des héros. Ce sont les relations entre les rebelles et les paysans qui font l’intérêt du banditisme social — et que l’auteur se propose d’analyser.

La sociologie du banditisme révèle que les bandits se recrutent dans la « frange mobile de la société paysanne » : les régions où la demande de main d’œuvre est limitée, les jeunes, c’est-à-dire les hommes qui se situent entre la puberté et le mariage, ceux qui ne sont pas intégrés à la société rurale (déserteurs, serfs en fuite…) et puis les récalcitrants, les rebelles individuels : autant d’individus susceptibles de devenir des bandits.

L’auteur présente ensuite une typologie des bandits : les « brigands au grand cœur », les « vengeurs » et les « haïdoucs ». Le premier, qu’Hobsbawm appelle aussi le Robin des Bois, possède des objectifs modestes même si l’opinion populaire en fait un héros qui lutte contre l’oppression et vole aux riches pour donner aux pauvres. Le brigand au grand cœur, en effet, se bat pour le rétablissement de la justice. Il représente une forme de protestation sociale primitive mais n’est absolument pas un révolutionnaire : il n’entend pas renverser l’ordre établi. C’est même plutôt le contraire. La figure du vengeur est abordée ensuite pour étudier les violences dont font preuve les bandits, qui sont loin d’être tous des Robin des Bois. Enfin, les haïdoucs désignent, en Hongrie et dans la péninsule balkanique, des communautés d’hommes libres armés. C’est la forme collective de la dissidence paysanne. Ces groupes ont une organisation et une structure très élaborée, ce qui explique qu’ils sont une menace constante pour les autorités officielles.

Le banditisme social revêt de multiples aspects économiques et sociaux, étudiés au sixième chapitre. Ils traduisent ses liens réels avec son environnement. Ainsi, en raison de la satisfaction de leurs besoins (en nourriture, en habillement, en armes…) et de la vente de leur butin, les bandits s’inscrivent pleinement dans une économie de marché et dans l’univers économique qui les entoure. Au plan politique, ils représentent une force avec laquelle le système local, à commencer par les autorités, doivent composer.

Le bandit « refuse de courber l’échine »

Eric Hobsbawm consacre un chapitre au rapport entre banditisme et révolution. Il existe certes des similitudes parce que l’un comme l’autre sont des manifestations de protestations sociales. Et de fait, des mouvements révolutionnaires se sont combinés à ceux de certains bandits : Hobsbawm en donne des exemples éloquents, comme la résistance de Shamyl à la conquête russe s’appuyant sur l’aide du bandit-patriote Zelim Khan. Toutefois, plusieurs éléments limitent « le potentiel révolutionnaire des bandits » : leur incapacité à offrir une alternative, le mépris qu’ils affichent pour les faibles ou encore le fait qu’ils n’agissent pas contre les structures en tant que telles.

Un long portrait de Francisco Sabaté Llopart (1913-1960) sert d’illustration à la pratique utilisée par ce qu’Hobsbawm appelle le « quasi-banditisme » : un combattant idéologique n’appartenant pas au monde des bandits mais utilisant ses méthodes. Le monde dans lequel il évolue n’est pas celui de rebelles organisés pour subvenir à leurs besoins et lutter contre certaines injustices, mais celui « où les hommes sont dirigés par les pures exigences de la conscience morale », ce qui explique leur manque total de réalisme, comme par exemple, le fait d’attaquer une banque sans préparation véritable.

Enfin, l’essai se termine par une étude du bandit comme symbole. Le mythe s’est diffusé largement au-delà du territoire originel du banditisme, comme en témoignent les séries télévisées ou les films ayant pour thème Robin des bois, les westerns ou les gangsters. De la réalité passée du banditisme social il reste finalement l’idée selon laquelle le bandit, c’est celui qui « refuse de courber l’échine ».

Cet ouvrage n’est pas une histoire des bandits mais un décryptage des mythes liés au banditisme : en quoi ces légendes renvoient-elles à une certaine réalité historique. On s’aperçoit ainsi que le bandit, loin d’être révolutionnaire, est, fondamentalement, conservateur : il est attaché à un ordre ancien auquel il veut revenir. L’intérêt du livre d’Hobsbawm se situe aussi dans la très grande diversité des exemples convoqués au fil de sa démonstration : diversité à la fois temporelle et géographique — sont évoqués aussi bien les rebelles chinois d’autrefois que les bandits de l’Occident médiéval, ceux de l’Amérique latine du XIXe siècle tels que Pancho Villa ou Luis Pardo, que les haïdoucs des Balkans…

Enfin, d’un point de vue de l’histoire sociale, le livre d’Hobsbawm est marquant dans la mesure où il offre une leçon sur la manière d’appréhender une réalité qui, par définition, est difficile à cerner puisqu’elle se situe aux marges de la société. On ajoutera également que, au regard de l’engagement communiste obstiné de son auteur, l’ouvrage est dépourvu de toute analyse marxiste. C’est justement la raison pour laquelle on l’apprécie.

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HOBSBAWM, Eric, Les bandits, La Découverte, 1999.

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