Le docteur Paul : le médecin légiste qui parlait avec les morts

Le docteur PaulAujourd’hui inconnu du grand public, Charles Paul fut pourtant un médecin légiste très célèbre dans la première moitié du XXe siècle. C’est le sujet de ma dernière fiction pour l’émission de France Inter « Au fil de l’histoire » qui sera diffusée prochainement.

Charles Paul, né en 1879, fut une vedette en son temps. Ce médecin légiste haut en couleurs débuta sa carrière en 1905. Il la mena jusqu’à sa mort en 1960. Il était, d’après les journalistes, l’homme « le plus aimé du monde judiciaire ».

Ses dépositions sont un vrai spectacle

Sa popularité s’explique d’abord par son côté bonhomme, presque souriant malgré les horreurs qu’il pouvait relater à la barre. Il faut dire qu’il possédait un talent oratoire certain : ses prestations au tribunal étaient toujours très attendues. C’était un véritable spectacle. Dans son livre Tableau du Palais, publié en 1929, Pierre Loewel écrit que les dépositions du docteur Paul sont faites « avec un tel brio qu’on a toujours l’impression d’assister à une réussite et qu’on se tient à quatre pour ne pas féliciter l’accusé d’avoir si bien placé ses coups ». Lorsqu’il dépose, le médecin n’hésite pas à se servir de son propre corps comme d’une planche anatomique pour décrire les blessures, ni à sortir son couteau de la poche si nécessaire. Il emploie un vocabulaire destiné à se faire comprendre des jurés, créant des néologismes comme transphyxiant, ou popularisant les expressions « instrument contondant » et « instrument tranchant ».  Sa réputation était telle qu’on le surnommait parfois « docteur Monopaul », pour signifier qu’il était l’incarnation à lui tout seul de la médecine légale. Des avocats n’hésitaient pas à l’appeler « Professeur ».

On le surnommait aussi « l’Homme qui parle avec les morts ». Car Charles Paul était aussi connu pour sa manie de s’adresser aux cadavres qu’il disséquait. Il était tout à fait possible, pour un visiteur arpentant les couloirs de l’Institut médico-légal de Paris, de surprendre le fameux médecin en pleine autopsie et l’entendre parler au cadavre en ces termes : « Voyons mon petit, dis-moi donc ce qui t’est arrivé… » Un visiteur rapporte une scène au cours de laquelle le docteur Paul s’est exclamé : « Bougre de bougre, vas-tu enfin me dire de quoi tu es mort ? »

Dépositions lors des procès Landru, Nozière, Caillaux…

La célébrité du médecin vient aussi des affaires dans lesquelles ses services furent sollicités : son nom est attaché aux grandes affaires criminelles du XXe siècle : Landru, Nozière, Caillaux, Bonnot, le conseiller Prince, Petiot, Fesch… C’est aussi lui qui autopsia les corps de Jean Jaurès, du président Paul Doumer, assassiné en 1932, ou bien encore de l’industriel Louis Renault.

Plusieurs fois le docteur Paul joua un rôle majeur durant les procès dans lesquels il fut amené à déposer. Par exemple, dans l’affaire Landru, le médecin va à l’encontre de l’idée admise par les enquêteurs et les juges selon laquelle les corps des femmes disparues, n’ayant jamais été retrouvés, furent intégralement brûlés dans la cuisinière de l’accusé. Charles Paul réussit à convaincre son auditoire que seuls les pieds, les mains et les têtes étaient livrés aux flammes et qu’un charnier renferme, quelque part, les troncs et les membres.

Son expertise contribua ainsi à accorder une place de plus en plus importante à ce que l’historien Frédéric Chauvaud appelle « la preuve expertale » : à la place de la preuve ultime, l’aveu fut progressivement remplacé, au XIXe siècle, par la preuve testimoniale — c’est-à-dire les témoignages —, mais celle-ci fut elle-même critiquée à partir des années 1920. La preuve par l’expertise scientifique, à laquelle le docteur Paul a grandement contribué, acquit alors une place croissante dans les tribunaux.

L’expertise de Charles Paul fut aussi requise par l’armée durant la première guerre mondiale. En effet, durant le conflit, il fut chef du service des gaz. À ce titre, il pratiqua entre 500 et 600 autopsies pour prélever et envoyer les viscères aux services toxicologiques, et ce, afin de connaître les produits utilisés par l’ennemi.

Bon vivant et auteur de bons mots

Charles Paul était également connu pour son humour et ses bons mots. Lors d’une discussion avec le juge Jacques Batigne, il déclare que ce qui lui plaît dans la justice, « c’est qu’elle est vivante. — Vous avez un sacré toupet, lui rétorque son interlocuteur. Vous passez des heures à découper des cadavres à la morgue. » Et le docteur Paul de lui répondre : « Batigne, n’oubliez pas qu’un cadavre découpé ne ment pas. Il livre toujours ce qu’il a dans le ventre. Je vous défie d’en dire autant de vos clients vivants. » À une autre occasion, tenu par ses fonctions d’y assister, le docteur Paul se rend à une exécution publique. Il prend sa place sur les lieux mais l’avocat du condamné, qui le suit, est stoppé par un cordon de policiers. Le médecin lance alors à ceux-ci : « Laissez-le passer ! C’est le fournisseur. »

Enfin, le portrait du médecin serait incomplet si l’on ne faisait pas état de deux de ses passions : la gastronomie et les cockers. En ce qui concerne la première, il avait ses habitudes, à Paris, au restaurant Lapérouse où l’on servait un « poulet docteur », recette confectionnée en l’honneur du célèbre médecin. À Vieux-Moulin, dans l’Oise, il avait une résidence secondaire où, avec sa femme, Olga Nourry, il s’adonnait à l’élevage des cockers. Il rédigea même un article sur ce sujet et préfaça le livre que son épouse publia sous le titre Le cocker en 1958.

Le docteur Paul s’éteignit le 26 janvier 1960, trois jours seulement après sa dernière autopsie.

 

 

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