« Journal » d’Anne Frank

'Journal'L’un des plus célèbres témoignages sur la vie des Juifs sous l’Occupation. Une source de première main pour appréhender la vie terrible des victimes du totalitarisme nazi.

Elle voulait être célèbre grâce à ses écrits. Si Anne Frank est connue dans le monde entier, c’est en raison du Journal qu’elle nous a laissé avant d’être arrêtée avec toute sa famille puis assassinée à Bergen-Belsen. Elle est née le 12 juin 1929 à Francfort dans une famille juive. Son père, Otto Frank, et sa mère, Edith, avaient déjà eu une fille, Margot, née en 1926. Après la prise de pouvoir par les nazis, les mesures antisémites se multiplient en Allemagne, obligeant la famille à fuir en août à Amsterdam. Là, Otto Frank fonde une société spécialisée dans le commerce de pectine, un produit qui sert à la fabrication des confitures. Mais en 1940, Hitler envahit les Pays-Bas qui sont vaincus très rapidement. Là aussi, se met en place une législation antisémite. Devant la menace grandissante que représentent les troupes d’occupation, Otto Frank a organisé, dans une partie désaffectée des bureaux de sa société, une cachette pour y faire vivre sa famille. Les Frank s’y installent le 6 juillet 1942. Le couple Van Pels et leur fils Peter les y rejoignent en août et une huitième personne, Fritz Pfeffer, en novembre. Arrêtés par les S.S. le 4 août 1944, les huit clandestins furent déportés à Auschwtiz en septembre. C’est là qu’Edith Frank et monsieur Van Pels trouvèrent la mort. Anne et sa sœur Margot furent ensuite envoyées à Bergen-Belsen où elles moururent entre fin février et début mars 1945. Peter Van Pels, sa mère et Fritz Pfeffer, succombèrent dans d’autres camps. Otto Frank fut le seul à survivre et c’est lui qui entreprit, après la guerre de publier le journal de sa fille.

La vie quotidienne à l’Annexe

Anne Frank débute son journal le jour de ses treize ans, le 12 juin 1942 — le carnet sur lequel elle commence à écrire est d’ailleurs un cadeau offert à cette occasion. Les premières lettres — Anne s’adresse à son journal en l’appelant Kitty — évoquent sa vie de jeune fille, ses camarades de classe, ses admirateurs, sa famille, sa vie au lycée juif… Peu d’allusions au contexte de l’époque.

Mais le reste du journal est rédigé du 8 juillet 1942 au 1er août 1944, c’est-à-dire durant la période où Anne Frank vit, cachée, à l’Annexe. Le lecteur entre dans l’intimité de cette petite communauté de huit personnes où une nouvelle vie s’organise — la lettre du 17 novembre 1942 est, à cet égard, pleine d’enseignements car elle reproduit un « guide » de l’Annexe, sorte de récapitulatif, sur un ton humoristique, des consignes de base et des règles de vie qui sont adressées Fritz Pfeffer après son arrivée. La vie quotidienne se révèle difficile. L’alimentation est rendue compliquée par le rationnement, les bombardements par les avions britanniques et les tirs de la DCA allemande effraient Anne. Les cambriolages des locaux de l’entreprise risquent de mettre au jour la cachette des clandestins. La promiscuité rend difficile la possibilité pour chacun de se ménager une part d’intimité. Enfin, les relations entre les personnes sont loin d’être harmonieuses. En témoignent, par exemple, les nombreux passages manifestant les relations tendues entre Anne et sa mère, les disputes entre elle et madame Van Daan — c’est le pseudonyme qu’Anne a choisi pour la famille Van Pels —, ou encore l’attitude de Fritz Pfeffer — rebaptisé Alfred Dussel — qui insupporte Anne. Le fait même de se cacher est pesant : ainsi écrit-elle, le 28 septembre 1942 : « L’idée de ne jamais pouvoir sortir m’oppresse aussi plus que je ne suis capable de le dire et j’ai très peur qu’on nous découvre et qu’on nous fusille ». Le 2 mai 1943, elle écrit encore : « nous vivons chaque jour dans une grande tension. »

Et pourtant, malgré ces difficultés, les membres de l’Annexe tentent de mener une vie la plus normale possible, chacun vaquant à ses occupations. Anne et sa sœur prennent des cours de sténographie par correspondance. Elles apprennent l’anglais, le français, et d’autres disciplines (biologie, économie, géométrie, physique…) Peter se consacre à l’économie, à l’anglais, au français, à la sténographie et au travail du bois. Les adultes apprennent l’anglais, à l’exception de M. Van Daan. Ils passent aussi du temps à lire : Dickens pour le père d’Anne, romans policiers, livres de médecine, biographies… Les anniversaires de chacun sont fêtés. On trouve même l’occasion de se raconter des blagues.

La visite des protecteurs, Miep Gies, Bep Voskuyl, MM. Kleiman et Kugler, sont autant de moments forts car ils apportent des nouvelles. Un autre lien avec l’extérieur est permis par la radio : la BBC entretient l’espoir des clandestins, en particulier ce 6 juin 1944 lorsque la nouvelle du débarquement en Normandie est annoncée.

Enfin, le journal montre la transformation psychologique et physique d’Anne, qui devient une adolescente et plus mature. Ainsi, un contraste net existe entre ses premières lettres et les dernières. Tandis que dans les premières elle évoque sa vie à l’école et ses camarades de classe, dans les secondes, elle exprime sa vision des choses et ses réflexions. Par exemple, le 15 juillet 1944 : « Il m’est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, […] je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s’arranger… » On assiste aussi à l’émergence d’un sentiment amoureux entre Anne et Peter. Elle fait part également de ses ambitions — où elle apparaît comme une féministe avant l’heure car elle refuse de se cantonner au rôle de la bonne épouse et de la bonne mère de famille qu’on voudrait qu’elle soit. Elle veut devenir un écrivain célèbre ou journaliste. Car l’écriture est sa passion. C’est aussi cela que le nazisme a anéanti : pas seulement des vies humaines, mais aussi tout le potentiel de créativité et d’innovation que celles-ci recelaient.

Plusieurs versions

Anne Frank avait écrit peu de temps après avoir commencé son journal : « il me semble que plus tard, ni moi ni personne ne s’intéressera aux confidences d’une écolière de treize ans. » Et pourtant. Anne se mit à envisager la publication de son journal, retravaillant certains passages sur des feuilles volantes. De fait, il a existé plusieurs versions de ce document.

Le jour même de l’arrestation, Miep Gies récupéra les trois carnets et les feuilles sur lesquels Anne avait écrit et les cacha, sans jamais les lire. Après la guerre, quand elle eut la certitude qu’Anne était bien morte, elle les remit à Otto Frank. Une première version, appelée « version a », est rédigée sur trois carnets mais comprend un blanc d’un an, de décembre 1942 à décembre 1943. Une deuxième version — « version b » —, rédigée sur des feuilles volantes, est le journal recopié et remanié par Anne elle-même. Elle intègre cette fois la période décembre 1942-décembre 1943 mais elle est aussi incomplète dans la mesure où le travail de réécriture n’a jamais pu être achevé. Otto Frank a utilisé ces deux versions pour en composer une troisième, la « version c ». C’est cette dernière qui fut publiée en 1947. Tout ce qui compose le journal originel n’y figure pas. Lorsqu’Otto Frank mourut en 1980, il léguait l’intégralité des journaux à l’Institut national néerlandais pour la documentation de guerre. De la mise à disposition de tous ces documents, une nouvelle édition, traduite par Mirjam Pressler, fut publiée : elle est plus longue que la « version c » d’environ vingt-cinq pour cent. Dans les années 1990, cinq pages jusque-là inconnues resurgirent, appelant une nouvelle édition. Il existe une édition critique de différentes versions, Les Journaux d’Anne Frank, publiée chez Calmann-Lévy en 1989.

Ce Journal constitue un témoignage précieux sur la seconde guerre mondiale et l’Occupation, et plus particulièrement sur le sort des Juifs à cette époque. Il est à rapprocher d’autres témoignages de la même époque, notamment du Journal d’une jeune Française juive Hélène Berr, rédigé d’avril 1942 à février 1944, et de Si c’est un homme, de Primo Levi, relatant, lui, son expérience de la déportation.

Le journal d’Anne Frank a connu un succès immense : traduit dans plus de cinquante-cinq langues, il a été vendu à plus de vingt millions d’exemplaires. Ce succès a exaucé le souhait que son auteur exprimait dans sa lettre du 5 avril 1944 : « je veux continuer à vivre, même après ma mort »

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FRANK, Anne, Journal, Paris, Calmann-Lévy, 1989 (texte établi par Otto H. Frank et Mirjam Pressler)

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