Les glacières de Sylans

Les glacières de Sylans 3L’un des plus importants chantiers de glace du XIXe siècle se situait au lac de Sylans, dans l’Ain. De vieux bâtiments témoignent encore d’une activité économique passée qui nous rappelle la place majeure de la glace naturelle dans la vie quotidienne avant la mise au point et la diffusion des réfrigérateurs.

Non loin de Nantua, dans l’Ain, sur les rives du lac de Sylans, s’élèvent de vieilles bâtisses qui passent presque inaperçues aux yeux des automobilistes empruntant l’autoroute des Titans ou la route départementale passant à proximité. Elles sont pourtant le témoin d’une activité économique passée importante : l’exploitation et la commercialisation de la glace du dernier tiers du XIXe siècle au début du XXe siècle.

L’exploitation artisanale de Joachim Moinat

Avant l’invention de la glace artificielle grâce aux réfrigérateurs, et depuis l’antiquité, la glace occupait une place capitale dans la conservation des aliments et l’alimentation. Les premières glacières seraient apparues en Mésopotamie au IIe millénaire av. J.-C. Un recueil de chansons chinois datant du Ve siècle avant notre ère, le Che-King, mentionne l’existence de glacières et constitue le témoignage le plus ancien que nous ayons sur l’usage de la glace. Les poissons pêchés dans la Mer du Nord et le Rhin étaient acheminés jusqu’à Rome dans de la glace et de la fourrure pour qu’ils se conservent. Au XVIe siècle, le commerce de la glace prit de l’ampleur et les premières glacières commerciales prirent leur essor au XVIIIe siècle.

C’est au cours du XIXe siècle que celles-ci remplacèrent progressivement les glacières privées. La glace naturelle resta en usage jusqu’au début du XXe siècle, le temps pour que l’utilisation du réfrigérateur, inventé en 1876, se diffusât à l’ensemble de la société. C’est dans ce contexte que les glacières de Sylans virent le jour.

Le lac de Sylans, situé dans la cluse de Nantua et dont la première mention remonte à une bulle du pape du début du XIIe siècle, fut le cadre d’une des plus importantes activités d’exploitation de la glace. Un éboulement d’une partie de la falaise environnante créa un barrage naturel sur le cours d’eau qui s’écoulait dans la cluse et forma donc, en amont, le lac. Celui-ci possède une surface d’un peu plus de quarante-neuf hectares, a une longueur de deux kilomètres et comprend 4,7 millions de mètres cube d’une eau très pure en raison de sa faible minéralisation. Sa médiocre exposition au soleil et le climat rigoureux qui y régnait en hiver en ont fait un lieu propice à l’exploitation de la glace.

C’est ce que comprit un cafetier de Nantua, propriétaire du Café du Paradis, Joachim Moinat. En 1864, celui-ci eut l’idée de s’approvisionner en glace au lac de Sylans. L’exploitation artisanale se limitait à une cabane en bois où Moinat stockait sa glace. En 1875, un second bâtiment fut érigé, toujours en bois, comprenant une double paroi renfermant de la sciure pour faciliter la conservation de la précieuse matière première. Cette exploitation artisanale prospéra et attira bien d’autres utilisateurs pendant une vingtaine d’années.

L’exploitation industrielle de la glace par les Glacières de Paris

Les glacières de Sylans 2En 1885, Moinat céda son activité à la société des Glacières de Paris fondée en 1868. Le chantier de glace de Sylans passa alors de l’artisanat au stade industriel. L’entreprise fit d’importants investissements en faisant construire, de 1885 à 1890, plusieurs bâtiments en bois. Ceux-ci, outre le stockage de la glace, servaient également de cantine, d’écurie, de poudrière, d’ateliers de réparation et de bureaux. Ces bâtiments furent reconstruits en pierre entre 1890 et 1910. Par ailleurs, le chantier était raccordé au réseau ferré de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée (ou PLM), ce qui permettait d’expédier la glace sur de grandes distances : Lyon, Paris, Toulon, Marseille, Genève et Alger.

À l’époque où existait le chantier, le lac gelait chaque année et l’exploitation de glace s’effectuait de décembre à mars par une température qui pouvait descendre jusqu’à – 20° C. L’épaisseur pouvait atteindre de quinze à quarante centimètres. Les glacières offraient l’avantage aux paysans alentour qui y travaillaient de se constituer un revenu complémentaire. Le signal indiquant l’ouverture du chantier leur était donné à la fois par un drapeau hissé au sommet du plus haut bâtiment et par la sonnerie d’une corne de brume dès que l’épaisseur de la glace atteignait les quinze centimètres. Ces ouvriers saisonniers étaient payés de trente à cinquante centimes l’heure. Travaillant du lever du jour à la tombée de la nuit, six jours sur sept, leur nombre a pu s’élever jusqu’à trois cents en 1879. Un personnel permanent, composé d’une trentaine de personnes, travaillait également aux glacières. Il était chargé de l’entretien des installations ainsi que du stockage et de l’expédition de la glace.

La glace était extraite selon des techniques précises. Dans un premier temps, à l’aide de chevaux ou de bœufs qui tiraient une charrue à trois socs, la glace était entaillée afin de ménager un canal d’une largeur de huit mètres. C’est grâce à ce canal que devaient être acheminés les blocs de glace jusqu’au rivage. Ensuite, des bandes de glace de quatre mètres de largeur étaient découpées, toujours à l’aide de la charrue. Et chaque bande était à son tour tranchée par les ouvriers à l’aide d’une longue scie. Ainsi, étaient formés de grands blocs de glace qui étaient ensuite dirigés, par flottaison, vers les dragues par un homme muni d’une longue perche au bout de laquelle se trouvait un crochet de fer.

Quatre dragues se trouvaient en effet le long du lac. Des ouvriers se chargeaient de réduire les blocs de glace à des proportions d’un mètre carré environ afin qu’ils soient facilement maniables. Puis les dragues évacuaient les blocs de l’eau pour les transporter jusqu’aux salles où ils devaient être entreposés. Sur la façade des glacières donnant du côté du lac se trouvaient, sur plusieurs niveaux, des glissières légèrement inclinée sur lesquelles un tapis roulant actionné par une machine à vapeur faisait venir les blocs aux salles de stockage automatiquement. Là, les blocs attendaient leur expédition.

Des infrastructures importantes

Les glacières de Sylans 1Pour un tel chantier, les infrastructures formaient un véritable petit complexe industriel. Cinq bâtiments en pierre ayant une hauteur sous plafond de douze mètres étaient destinés à l’entrepôt des blocs de glace. Leur capacité de stockage était loin d’être négligeable puisqu’elle s’élevait à quarante mille tonnes. Situés dans un endroit peu ensoleillé, leur toiture fut surmontée, en 1905, d’une dalle de béton qui devait renforcer la conservation de la glace jusqu’à l’été. Les lieux restaient ainsi constamment à la fraîcheur. Pour illustrer l’efficacité de cette conservation on peut préciser, pour l’exemple, que la glace expédiée à la fin de 1916 fut celle qui avait été récoltée à l’hiver 1914-1915. La modernisation des bâtiments se traduisit par le passage de l’éclairage à la lampe à pétrole à celui à l’électricité.

Justement, une petite bâtisse surmontée d’une haute cheminée abritait une machine à vapeur alimentée au charbon qui produisait l’électricité nécessaire à l’éclairage et au fonctionnement des moteurs des dragues. Existait aussi une forge pour fabriquer et réparer les outils, un réfectoire, une écurie, un emplacement de stockage des lampes à huile et à pétrole avant l’installation de l’électricité, ainsi qu’une poudrière qui renfermait, à l’écart du site, les explosifs nécessaires à la destruction d’une roche gênant la construction des nouveaux bâtiments.

Le site était relié au chemin de fer. Plusieurs voies se dirigeaient vers les glacières, permettant au train d’accéder à l’intérieur des bâtiments. Elles étaient complétées par un quai de chargement et un transbordeur de wagons. Deux petites dragues, situées elles aussi sur des rails de chaque côté de la voie principale, permettaient le chargement.

Déclin de l’activité

Pour acheminer la glace à destination dans les meilleures conditions de conservation, on la couvrait, dans les wagons, d’une toile de jute puis de vingt centimètres de paille fraîche. Puis deux bâches, l’une à l’effigie des Glacières de Paris, l’autre marquée de l’inscription « Ne pas différer », recouvraient l’ensemble. Chaque jour, c’étaient trente à quarante wagons qui partaient, soient trois cents tonnes de glace expédiées durant l’été. Pour avoir une idée, sur dix tonnes partant de Sylans, huit arrivaient à Paris. La déperdition était donc plutôt faible.

L’activité déclina rapidement au tournant du XXe siècle. La première raison de ce ralentissement vint du réchauffement climatique qui rendit la récolte de glace moins importante qu’auparavant. Ensuite, on l’a déjà évoqué, la diffusion de la glace artificielle grâce au réfrigérateur porta un coup terrible aux chantiers de glace naturel en général, et donc à celui de Sylans en particulier. Enfin, la Première Guerre mondiale, qui avait vu les hommes partir au front, désorganisa l’activité. La dernière récolte de glace eut lieu à l’hiver 1916-1917. En 1924, les Glacières de Paris, à la fin de leur bail, rendirent aux communes le site de Sylans dont les installations furent démontées et les bâtiments laissés à l’abandon.

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Aller plus loin :
GAILLARD, Philippe et ROLAND, Eric, Les glacières de Sylans, Association rencontres A40, 1997.
MARTIN, Jean, Les glacières françaises, Errance, 1997.
ROUSSEL, Aline, La glace et ses usages, Presses universitaires de Perpignan, 1999.
Le guide Sylvain Poncet, auteur d’un mémoire consacré aux glacières de Sylans, propose des visites guidées du site.

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