Lectures de l’année 2012

Lectures 2012

« Le bibliothécaire » d’Arcimboldo

Il existe une tradition dans la presse britannique qui consiste, en fin d’année, à demander aux collaborateurs d’une revue ou d’un journal de parler brièvement de leurs lectures de l’année. En France, la revue Commentaire a repris cette habitude en 2010. Nous faisons de même à partir de cette année. Cependant, l’exercice est difficile puisqu’il impose une sélection draconienne parmi la quantité de livres lus – ou relus – tout au long de l’année…

La plupart des livres lus cette année sont des ouvrages d’histoire. J’ai aussi lu quelques ouvrages de philosophie politique et des romans, surtout policiers, ainsi que diverses publications sur des sujets de société ou d’actualité. Voici donc un échantillon de ces lectures.

Le communisme constitue, d’une part, un système politique totalitaire qui s’est abattu sur une bonne partie de la planète et, d’autre part, une doctrine a priori libératrice et généreuse d’intentions élaborée par Marx et Engels. C’est de ce constat que part le livre d’André Senik. Quelle est la nature de la relation entre ces deux aspects ? La réponse est défendue tout au long de l’ouvrage : le communisme « réel » n’est pas une trahison du marxisme mais, au contraire, n’en est que l’application concrète. Lénine, Staline, Mao Zedong, Castro, Pol Pot et les autres dirigeants communistes n’ont pas trahi Marx en assassinant à tour de bras et en imposant l’asservissement au reste de leurs victimes encore vivantes. Partant de l’analyse d’un texte de jeunesse de Karl Marx intitulé « Sur la question juive », paru en 1843, André Senik montre que les thèmes qui y sont développés seront repris dans son œuvre dite « de maturité » (dans Le Capital notamment) et qu’ils expliquent pourquoi le communisme a tourné à la catastrophe pour des millions d’individus. Ce livre de philosophie politique mérite l’attention de l’historien dans la mesure où il apporte une réponse solide et argumentée à la question qui se pose quand on se trouve face au bilan cauchemardesque du communisme : comment la pensée de Marx a-t-elle pu aboutir à un monstre totalitaire ? (SENIK, André, Marx, les Juifs et les droits de l’homme, Paris, Denoël, 2011, 244 p.)

Au cours d’un déjeuner avec un ami éditeur qui lui demande s’il a un projet d’écriture en cours, Pierre Boncenne répond : « Oui, j’envisage un essai sur Revel. » Et ajoute qu’il s’agira d’un plaidoyer. Son ami semble interloqué. Il ne tarde pas à dévoiler la raison de son embarras : « Il est de droite, tout de même ! » C’est par cette conversation que débute  Pour Jean-François Revel. Critique du marxisme, ennemi du communisme, pourfendeur de l’antiaméricanisme et préférant l’économie de marché à l’économie administrée, Jean-François Revel s’est donc trouvé classé « à droite », si possible « réactionnaire » ou « ultralibérale ». Pourtant, il s’est toujours senti de gauche, convaincu que les buts de justice et de prospérité peuvent être atteints autrement que par des recettes socialistes inefficaces. Et on oublie un peu vite son engagement actif dans la Résistance – ce qui ne fut pas le cas d’un Sartre, grande figure de la gauche  –, sa critique du gaullisme et des institutions de la Ve République, la signature du manifeste des 121 contre la torture en Algérie, ou encore sa collaboration à France-Observateur, ancêtre du Nouvel Observateur.

Il est encore plus ridicule de réduire Jean-François Revel – de son vrai nom Jean-François Ricard – à son anticommunisme et à son libéralisme lorsque l’on a connaissance des multiples cordes qu’il avait à son arc : philosophe (Pourquoi des philosophes, La Cabale des dévots, Histoire de la philosophie occidentale de Thalès à Kant), romancier (Histoire de Flore), critique littéraire (Sur Proust, Une anthologie de la poésie française), pamphlétaire et essayiste (Ni Marx, ni Jésus, La Tentation totalitaire, Comment les démocraties finissent, La Connaissance inutile…), passionné d’histoire de l’art (Contrecensures, L’Œil et la Connaissance), journaliste (directeur de L’Express puis collaborateur au Point et éditorialiste à Europe 1 et RTL) et fin gastronome (Un festin en paroles). Mais d’abord écrivain : trente et un livres publiés en l’espace de quarante-cinq ans : Le Style du Général, Descartes inutile et incertain, L’Absolutisme inefficace, La Grande parade, L’Obsession anti-américaine… Beaucoup de ses ouvrages furent de très grands succès parce qu’ils étaient à la portée de tous. Revel méprisait d’ailleurs les philosophes qui s’obstinent à s’exprimer dans leur propre jargon.

Jean-François Revel était une arme de destruction massive contre le mensonge, la désinformation et la mauvaise foi. Sa passion était la recherche et le respect de la vérité. C’est ce qui a guidé toute son œuvre. Il n’eut de cesse de dénoncer les mensonges et les illusions, dont le communisme fut l’une des plus effroyables manifestations. Revel, nous dit Pierre Boncenne, « s’est toujours efforcé de comprendre le mode de fonctionnement de l’esprit humain », et notamment sa capacité à refuser de voir le réel tel qu’il est. Le livre développe d’ailleurs la comparaison avec George Orwell, qui fut lui aussi un adversaire acharné du totalitarisme et du mensonge tout en restant à gauche. Héritier des Lumières, Jean-François Revel a voulu répondre dans ses livres, explique Pierre Boncenne, à ces deux questions : « Comment dois-je vivre ? Comment la Cité doit-elle être gouvernée ? » Revel fut l’un des rares à s’être battu « pour l’honneur de l’esprit ». (BONCENNE, Pierre, Pour Jean-François Revel. Un esprit libre, Paris, Plon, 2006, 347 p.)

Ces grands intellectuels que sont Thierry Meyssan et Mathieu Kassovitz seraient bien avisés de lire ce petit livre très instructif de Jérôme Quirant consacré à La farce enjôleuse du 11-Septembre. Cela leur éviterait de se ridiculiser par leurs propos négationnistes – propos consistant à nier l’existence des attentats islamistes du 11 septembre 2001. Mais n’espérons pas trop : la bonne foi ne peut rien contre la mauvaise…

Thierry Meyssan a voulu nous faire croire qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone. Il est ridiculisé par Jérôme Quirant qui le place face à ses propres contradictions et à son abyssale ignorance du dossier. Et les débris d’avion retrouvés autour du site du Pentagone : « Comment […] ont-ils pu, en une fraction de seconde, joncher la pelouse ou être transportés dans le Pentagone, autrement que par le crash du vol AA77 ? » se demande Jérôme Quirant ? Évidemment, Thierry Meyssan ne répondra jamais à la question.

Niels Harrit et Steven Jones aussi en prennent pour leur grade. Ces pseudo-scientifiques affirment que de la nanothermite, un soi-disant explosif, aurait été utilisé pour détruire les tours du World Trade Center. Cette théorie est méthodiquement réfutée par Jérôme Quirant, qui s’appuie sur des considérations scientifiques, notamment celles de chimistes.

L’État américain n’a pas su mentir lors de l’affaire du Watergate, ni lors de la préparation de l’invasion de l’Irak en 2003 quand il voulait faire croire à la présence d’armes de destruction massive. Et on voudrait nous faire croire qu’une machination aussi gigantesque et complexe que celle du 11 septembre, impliquant des milliers de personnes, et alors qu’il n’y a plus aucun enjeu à cacher la vérité, fonctionnerait toujours parfaitement onze ans après les faits ? Du livre de Jérôme Quirant, qui nous fait sourire à l’évocation des contradictions et de l’imagination débordante des adeptes de la théorie du complot, il ressort avec éclat que les conspirationnistes sont totalement incompétents, font preuve de malhonnêteté intellectuelle (en déformant des témoignages par exemple) et d’une immense mauvaise foi puisque dès que leur sont soumis des arguments scientifiques, il n’y a plus personne pour y répondre… (QUIRANT, Jérôme, La farce enjôleuse du 11-Septembre, Books on demand, Paris, 2010, 164 p.)

En cette année 2012 où l’on commémorait le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, on ne pouvait s’empêcher de lire des livres sur le sujet. Un ouvrage de Bertrand de Jouvenel, publié pour la première fois en 1947, s’intitule Essai sur la politique de Rousseau. Il permet de mesurer à quel point Rousseau était éloigné de la philosophie des Lumières de son temps : il détestait le progrès ; il vouait une haine sans bornes aux arts considérés comme des agents de corruption des mœurs ; il préférait Sparte, la cité du néant, à Athènes, lieu de création ; il considérait que la société, en voulant améliorer son sort matériel, suivait une direction funeste : la grande ville est le tombeau des peuples à ses yeux. La solution, pour Rousseau, était de faire en sorte que l’individu ne se considère plus en tant que tel mais comme membre d’un tout auquel il appartient. La théorie de la volonté générale vient de là : l’individu ne doit vouloir que ce qui est bon pour l’ensemble de la collectivité. Ses propres intérêts n’ont aucune espèce d’importance. Rousseau est bien l’ancêtre idéologique du totalitarisme. En effet, Rousseau préférait « les champs plutôt que la ville, l’agriculture plutôt que le commerce, la simplicité plutôt que le luxe, […] et, par-dessus tout, le traditionalisme plutôt que le progrès » écrit Bertrand de Jouvenel. (DE JOUVENEL, Bertrand, Essai sur la politique de Rousseau, dans Le Contrat social, Paris, Hachette, « Pluriel », 1978)

Ellery Queen est le pseudonyme utilisé par deux cousins, auteurs de nombreux romans et nouvelles policiers, Manfred Bennington Lee et Frederic Dannay. C’est aussi le nom du détective résolvant les enquêtes. Parmi les romans, Une maison dans la nuit constitue un excellent drame psychologique et une jolie énigme que le lecteur est invité à tenter de résoudre par lui-même. Un homme, Joseph Wilson, est retrouvé mort dans une petite cabane située sur le bord d’une route entre New-York et Philadelphie. On s’aperçoit bien vite qu’il menait une double vie et que cette cabane constituait le lieu où il changeait d’identité dès qu’il en avait besoin. Rebondissements et suspense rythment cette enquête menée par le détective Ellery Queen, qui nous fait penser à la fois à Sherlock Holmes et à Rouletabille. Et la réussite de ce livre donne envie de lire les autres ouvrages des auteurs… (ELLERY QUEEN, Une maison dans la nuit, Paris, éditions du Masque, 2001, 382 p.)

.

.

Publicités

2 réflexions au sujet de « Lectures de l’année 2012 »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s