Dopage et Tour de France : quelques réflexions historiques

Dopage et Tour de France réflexions historiquesL’affaire Lance Armstrong qui a secoué le cyclisme n’est rien d’autre qu’une tempête dans un verre d’eau. Réflexions historiques sur le lynchage médiatique d’un bouc-émissaire.

Lance Armstrong fut un champion. Un compétiteur hors pair au très grand professionnalisme. Un professionnalisme qui s’illustrait, notamment, par des reconnaissances méthodiques et minutieuses des étapes-clefs du Tour de France, par un travail extrêmement poussé en soufflerie qui lui permit d’adopter une position aérodynamique quasiment parfaite en contre-la-montre, par une technique de pédalage impeccable acquise à force de volonté et de labeur, ainsi que par un excellent sens tactique, le tout servi par un mental hors du commun forgé, en partie, sur un lit d’hôpital au moment où il endurait les souffrances épouvantables de la chimiothérapie. Autant de qualités qui ne doivent rien au dopage et qui en ont fait un immense coureur. Même les détracteurs du septuple vainqueur du Tour de France (Jean-Pierre de Mondenard, Marc Madiot ou Erwann Menthéour) lui ont reconnu ce statut de champion. [1] Mais, à l’instar de tant d’autres sportifs, même talentueux, il a aussi succombé à la tentation du dopage. C’est pour cette raison, officiellement, que l’UCI – Union Cycliste Internationale –, a réduit en miettes le palmarès du Texan. Il n’est pas le premier à voir ainsi son palmarès revu et corrigé : avant lui, Floyd Landis s’était fait retirer son Tour de France victorieux de 2006 et Alberto Contador celui de 2010. Ces mesures, et particulièrement celle concernant le septuple vainqueur de la Grande Boucle, invitent à quelques réflexions d’ordre historique.

Comme l’a bien vu Olivier Dazat : « Déclasser un seul coureur, et c’est déclasser toute l’histoire du sport cycliste. » [2] En déclassant Armstrong, l’UCI a la prétention de récrire l’histoire : au palmarès du Tour de France, désormais, figure un blanc de sept ans – de 1999 à 2005 – équivalent à ceux laissés par les deux guerres mondiales – 1915-1918 et 1940-1946. Comme si un événement d’une ampleur cataclysmique s’était produit au point d’empêcher le Tour de France d’exister. Or, il ne s’est rien passé. Les images d’archives, les journaux et les magazines, ainsi que les millions de téléspectateurs à travers le monde qui ont suivi l’épreuve ces années-là peuvent le prouver : il y a bel et bien eu, au mois de juillet de chacune de ces années, une Grande Boucle, des victoires d’étapes et des batailles acharnées pour les maillots jaune, vert, blanc et à pois. L’ambition de l’UCI n’est rien d’autre que totalitaire : elle rappelle par exemple la manie de Staline de retoucher des photos pour effacer les traces de ses ennemis. Ainsi, sur une photo de G. P. Goldstein montrant Lénine haranguant une foule, on voyait, aux côtés du leader bolchevik, Kamenev et Trotski. Or, ces derniers étant devenus la cible de Staline, la photo fut retouchée et les deux compères remplacés par des marches en bois. À l’image des régimes totalitaires, l’UCI s’arroge l’ambition de proposer un passé cycliste à sa convenance, sans pages sombres ni faits accablants pour elle – on sait comme le rapport de l’agence américaine antidopage pointe du doigt l’UCI dans « l’affaire » Armstrong. Le conseil municipal de l’Alpe d’Huez lui a emboîté le pas en retirant le nom du cycliste texan des deux virages de la montée mythique qui le portaient. Malheureusement, « les faits sont têtus » disait justement Lénine : le passé récent du sport cycliste a vu Lance Armstrong gagner le Tour de France à sept reprises, n’en déplaise aux instances dirigeantes du cyclisme professionnel.

L’annulation des victoires d’Armstrong dans la Grande Boucle constitue un immense mensonge : car elle signifie, en creux, que ceux qui figurent au palmarès du Tour de France sont des coureurs propres. Rien n’est plus faux. Car le dopage fut, dès le XIXe siècle, lié au cyclisme. Pour le comprendre, il faut se replacer dans le contexte de l’époque.

Les organisateurs de courses cyclistes souhaitaient mettre en place des événements spectaculaires au cours desquels devaient s’affronter de véritables « surhommes ». L’une des premières compétitions cyclistes organisée fut les Six Jours de Londres, en 1875 : il s’agissait d’une course sur piste durant laquelle les coureurs devaient rouler continuellement pendant six jours, jour et nuit. L’épreuve fut imitée et d’autres villes organisèrent leurs Six Jours : Melbourne, Chicago, New-York, Paris, Copenhague, Grenoble… Ces courses éprouvantes sur le plan physique furent bientôt relayées par des épreuves sur route tout aussi folles : Bordeaux-Paris, créé en 1891, consistait pour les cyclistes à couvrir d’une traite les six-cents kilomètres séparant les deux villes ; la même année, la course Paris-Brest-Paris voit le vainqueur, Charles Terront, avaler les 1185 kilomètres à 16 kilomètres par heure de moyenne sur un vélo de plus de vingt kilos. En 1894 apparaît le Bol d’Or, une course où le coureur doit couvrir le plus grand nombre de kilomètres possibles en… vingt-quatre heures ! Le lauréat de la première édition, Constant Huret, réalise une distance de presque 737 kilomètres ! Les conséquences terribles de ces performances surhumaines étaient, pour les coureurs, un surmenage physique qui se traduisait, par exemple, par des hallucinations.

La création de la Grande Boucle s’inscrit dans cette folie des grandeurs. Lorsque Géo Lefèvre soumit l’idée d’un tour de la France à vélo à Henri Desgrange, celui-ci lui rétorqua : « Tu veux tuer tous les Garin ! » Mais le Tour fut quand même créé. La toute première étape, courue le 1er juillet 1903, fut Paris-Lyon : 476 kilomètres. Comme si cela ne suffisait pas, les organisateurs de la Grande Boucle décidèrent d’introduire la montagne au parcours : dès 1905 le premier col franchi par l’épreuve fut le Ballon d’Alsace. Puis, cinq ans plus tard, c’est au tour des grands cols de haute montagne des Pyrénées et des Alpes : en passant le sommet de l’Aubisque, l’un des participants, Octave Lapize, lance aux organisateurs : « Vous êtes tous des assassins ! » Un désir d’inhumanité anime donc les organisateurs des compétitions cyclistes. Encore en 1978, devant la grève des coureurs de la Grande Boucle motivée par les arrivées trop tardives, les départs trop matinaux et les transferts trop nombreux, Jacques Goddet, le directeur de l’épreuve, revendique « la nécessité de préserver un côté inhumain, dans un Tour où l’excessif est nécessaire ». [3]

En conséquence, les apprentis « médecins », flairant le juteux débouché qui s’offrait à eux, se mirent vite à arpenter les vélodromes et autres courses sur route pour vendre aux coureurs leur préparation médicale : dans les années 1890, les termes employés pour désigner les produits dopants étaient « excitant », « stimulant » ou « aliment d’épargne ». Aujourd’hui, cela s’appelle « produit de récupération » ou « intégrateur d’énergie ». Dans les années 1960, on avait recours au « défatiguant », au « reconstituant », au « fortifiant » ou à la « vitamine »… En tout cas, le dopage est devenu rapidement consubstantiel au cyclisme. En témoigne cette expression à propos des deux valises qu’emmène avec lui le coureur durant sa saison : « À gauche, dans la petite, il y a le linge. À droite, dans la grosse, il y a la pharmacie. » [4] Dès le Tour de France 1924, les frères Pélissier, après leur abandon, dévoilèrent à Albert Londres, qui allait écrire le célèbre texte « Les forçats de la route », les secrets du peloton :

« Nous souffrons sur la route. Mais vous voulez savoir comment nous marchons ? Tenez…
De son sac il sort une fiole :
– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux et du chloroforme pour les gencives…
– Ça, dit Ville en vidant sa musette, c’est de la pommade pour me réchauffer les genoux.
– Et des pilules ? Voulez-vous voir les pilules ?
Ils en sortent trois boîtes chacun.
– Bref, dit Francis, nous marchons à la dynamite. » [5]

Petit-Breton, vainqueur des Tours 1907 et 1908, et Faber, lauréat de l’édition 1909, reconnurent avoir utilisé des substances qui leur avaient « procuré une énergie et une endurance incontestables, leur ayant permis d’arriver aux étapes presque sans fatigue ». [6] Le dopage d’avant la Seconde Guerre mondiale se pratique grâce à l’alcool, à l’arsenic, à la strychnine, à l’éther et à la cola du Pérou. Après la guerre, le dopage se pratique avec d’autres méthodes.

Le livre de Jean-Pierre de Mondenard intitulé Tour de France. 33 vainqueurs face au dopage, est intéressant parce qu’il retrace l’évolution des techniques de dopage depuis 1947 jusqu’à 2010 et examine, un à un, les différents lauréats de la Grande Boucle. À partir du Tour 1947, les amphétamines jouent un rôle prépondérant. On découvrit leur capacité de lutte contre la fatigue durant la Seconde Guerre mondiale quand les pilotes anglais de la RAF les utilisaient à l’occasion de leurs missions en Allemagne. Jusque dans les années 1960 elles ont la cote auprès du peloton. Puis, à partir des années 1970, la cortisone et les corticoïdes deviennent les nouvelles substances à la mode, bien qu’elles fussent déjà utilisées dès la décennie précédente. Les stéroïdes anabolisants et les transfusions sanguines font irruption dans les années 1980 puis, à partir des années 1990, l’EPO. Précisons que cela ne signifie pas que, à une période donnée, les coureurs n’utilisaient plus les substances phares des périodes précédentes : par exemple, Laurent Fignon a été contrôlé positif aux amphétamines à deux reprises, en 1987 et en 1989.

Premier constat : en matière de dopage, Lance Armstrong n’a rien inventé du tout. Il s’est dopé avec les produits et techniques de son temps, comme Coppi, Kübler, Bobet ou Anquetil se dopaient aux amphétamines, comme Thévenet à la cortisone et comme Indurain, Riis, Virenque ou Ullrich à l’EPO. Le système de dopage du septuple vainqueur du Tour de France n’était pas plus sophistiqué que celui de l’équipe Festina dans les années 1990.

Deuxième constat opéré par Jean-Pierre de Mondenard : tous les vainqueurs de la Grande Boucle depuis 1947 furent tous, sans exception, mêlés à des pratiques dopantes. Les contrôles positifs, les témoignages de l’entourage, les aveux des lauréats eux-mêmes le prouvent. Aucun des vainqueurs n’est donc propre. Pas même Greg Lemond. Celui-ci a gagné le Tour de France à trois reprises – et fut le premier Américain vainqueur de l’épreuve – : en 1986, 1989 et 1990. Un témoignage atteste qu’il s’est dopé sur le Tour d’Italie 1989 en se livrant à des injections de fer. En effet, il raconte lui-même :

« Ce n’était pas normal, je n’arrivais même pas à donner un effort. Je manquais d’oxygène. Alors, nous avons fait trois injections et, dès la première, j’ai commencé à me sentir mieux. À partir de là, j’ai vraiment éprouvé une amélioration. C’est le jour précédant le contre-la-montre final que je me suis pour la première fois senti en mesure de rester avec les meilleurs dans les ascensions. Je retrouvais enfin de la puissance. Je ne m’étais pas senti aussi bien depuis deux ans. » [7]

Ces mots définissent exactement le dopage qui est l’amélioration par une substance de ses capacités physiques. Or, si l’injection de fer ne figurait pas à l’époque sur la liste des produits interdits, il était pourtant précisé depuis 1987 par l’éthique médicale que son utilisation devait aller de pair avec une réduction des charges de travail et même du repos. Le refus par Greg Lemond d’observer du repos, en l’occurrence d’abandonner la course, assimile son comportement à du dopage. Par ailleurs, le coureur américain a battu, lors de sa première Grande Boucle victorieuse en 1986, Bernard Hinault, dont on sait qu’il n’a pas été un coureur propre ; Lemond a ensuite battu, en 1989, Laurent Fignon et Pedro Delgado, tous deux dopés notoires ; enfin, en 1990, il bat encore Breukink et Delgado. Et encore sur le Tour 1991, Lemond, dans le premier contre-la-montre, roule plus vite que ce même Breukink, coureur appartenant à l’équipe PDM qui pratiquait alors un dopage systématique de tous ses coureurs. Au vu de ces performances et quand on sait qu’il a été capable de se doper pour rester au niveau de ses adversaires, il est impossible d’affirmer que Greg Lemond ne s’est pas dopé en d’autres occasions, et en particulier lors de ses victoires dans le Tour de France. Ou alors il devrait nous expliquer comment un coureur soi-disant propre est capable de rouler plus vite que des adversaires dopés…

Troisième constat : l’idée que le dopage des années 1990-2000 – l’ère de l’EPO – serait plus performant mais aussi plus dangereux que celui des périodes précédentes est un mythe. Cette idée a pour but de sauvegarder l’image d’un cyclisme d’antan certes sale mais au dopage « artisanal » et sans conséquences majeures, face à un cyclisme moderne gangréné par un dopage hautement « technologique » et « industriel », si possible associé au monde pourri de l’argent, et dont les effets sur la santé seraient véritablement dangereux. Or, d’un point de vue historique, cette distinction ne tient pas la route, si l’on ose dire. Le dopage aux amphétamines ou aux produits en vogue dans les années 1950 était tout aussi terriblement efficace. Par exemple, Gino Bartali avait demandé à l’un de ses compatriotes, Primo Volpi, de tester les suppositoires utilisés par son rival Fausto Coppi. Le verdict de Volpi fut sans appel : « J’ai essayé ton truc… Je ne roule plus, je vole !… » [8] Sur le Tour de France 1962, lors de la quatorzième étape, quatorze coureurs abandonnent prétextant une intoxication alimentaire. En réalité, leurs maux provenaient de la consommation de morphine destinée à accroître leurs performances lors du contre-la-montre en côte de la veille, à Superbagnères. Et voici ce qu’écrit à ce propos Roger Bastide : « L’on a mis en circulation une morphine de synthèse dont certains champions se sont déclarés très satisfaits. Il leur arriva d’escalader une pente à fort pourcentage, telle la montée de Superbagnères avec l’impression d’être dans une descente. Ils n’éprouvaient aucune sensation d’effort dans les mouvements de pédalée. » [9] Des coureurs dopés à la cortisone ont, de leur côté, déclaré pouvoir « grimper les cols en sifflant » [10] Quant à la dangerosité du dopage d’avant l’EPO, elle est attestée par la mort en course de plusieurs cyclistes. Par exemple, en 1952, Jean-Claude Dielen meurt lors du championnat de France amateur, le Danois Knud Enemark Jensen décède lors des Jeux de Rome en 1960 et l’Anglais Tom Simpson sur le Tour de France 1967, au mont Ventoux. En 1896 déjà, le Gallois Arthur Linton décède quinze jours après sa victoire à Bordeaux-Paris en raison d’une surconsommation de strychnine.

Donc, aucun lauréat de la Grande Boucle de 1947 à 2010 n’est un coureur propre. Rappelons d’autre part que le dopage était tout autant  pratiqué par les pelotons de la période 1903-1939 et que certains vainqueurs de cette période ont d’ailleurs admis s’être dopés. Et si l’on ajoute que rien ne peut laisser penser que les vainqueurs des éditions 2010, 2011 et 2012 sont propres, on se retrouve avec un palmarès du Tour de France qui, de 1903 à cette année, ne compte vraisemblablement que des coureurs sales.

Et pourtant. Pourtant l’UCI décide de rayer des palmarès le nom de Lance Armstrong comme s’il fallait faire table rase d’un certain passé. Mais quel passé ? Certainement pas celui du dopage, puisque ce dernier est aussi ancien que le cyclisme lui-même comme nous venons de le voir. L’UCI donne l’illusion de vouloir rompre avec l’époque du dopage. Donc de vouloir faire une révolution. Hélas, une révolution se définit par la rupture totale avec le passé qu’elle prétend détruire et remplacer. En 1789, les révolutionnaires ont aboli toutes les structures de l’Ancien Régime, qu’elles soient sociales, politiques, institutionnelles, judiciaires, administratives… Or la décision de l’UCI concernant Armstrong est semblable à une situation dans laquelle les Français auraient pris la Bastille en 1789 mais en maintenant Louis XVI dans ses prérogatives de monarque absolu de droit divin ainsi que les privilèges.

Pat McQuaid, le président de l’UCI, a déclaré : « Armstrong n’a pas sa place dans le cyclisme » On serait alors curieux de savoir qui, dans le cyclisme, a sa place. Pat McQuaid lui-même ne devrait pas y être, comme nous le verrons plus loin. Si le cyclisme devait un jour écarter ceux qui n’ont pas leur place, il ressemblerait à Hiroshima et Nagasaki après l’explosion de la bombe atomique. C’est-à-dire qu’il n’en resterait rien.

Il faudrait anéantir les palmarès de Hinault, Pélissier, Petit-Breton, Indurain, Gaul, Pingeon, Lemond, Ullrich, Merckx, Delgado, Ocana, Coppi, Anquetil et autres champions cyclistes du passé. Il faudrait annuler les palmarès de toutes les courses cyclistes existantes ou ayant existé depuis le XIXe siècle.

Il faudrait renvoyer chez eux ces anciens coureurs, parfois devenus directeurs sportifs, qui gravitent encore dans le cyclisme professionnel, je pense notamment à Bernard Hinault, Richard Virenque, Eddy Merckx, Didier Rous et à deux autres Français, Marc Madiot et Jean-René Bernaudeau, qui se présentent comme les chantres d’un cyclisme propre mais dont la carrière ne fut pas irréprochable : le premier a avoué en 1989 avoir pris des amphétamines et a été impliqué dans l’affaire Festina, et le second a manifesté avec Bernard Hinault en 1982 contre les contrôles antidopage lors des critériums et n’a pas toujours tenu des propos condamnant le dopage. Il faudrait aussi purger, très probablement, à la louche, 90 % du peloton professionnel actuel. [11]

Voilà pourquoi l’affaire Lance Armstrong n’est qu’une tempête dans un verre d’eau : une simple affaire de dopage parmi tant d’autres qui ont émaillé l’histoire du cyclisme et qui continueront, à l’avenir, de secouer ce sport. L’Américain n’est qu’un coureur cycliste parmi tant d’autres ayant fait leur métier, et qui, à la différence de Miguel Indurain, Eddy Merckx, Fausto Coppi ou Pedro Delgado par exemple, n’a pas eu la chance d’échapper à la sanction. Armstrong est déchu de ses sept victoires dans le Tour mais Richard Virenque peut conserver ses sept maillots à pois. Le Texan n’a fait que s’inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs, grands ou petits coureurs, qui, depuis le XIXe siècle, utilisent des artifices pour briller ou seulement rester dans la course.

Ainsi, la décision de l’UCI de détruire le palmarès du septuple vainqueur de la Grande Boucle ne vaut absolument rien, ni sur le plan sportif, ni sur le plan éthique, ni sur le plan juridique : sur les plans sportif et éthique, elle ignore superbement que tous les rivaux d’Armstrong utilisaient les mêmes méthodes de dopage – on ne voit donc pas à qui Armstrong aurait « volé » ses victoires –, et, notre aperçu historique l’a montré, elle punit un seul vainqueur du Tour de France pour cinquante-six lauréats dont plus de la moitié sont des dopés et dont le reste n’est sans doute pas plus propre : on ne voit donc vraiment pas quel est l’intérêt de punir Armstrong seul ; enfin, sur le plan juridique, elle viole le Code mondial antidopage qui stipule au paragraphe 13.2.2. de son article 17 : « Aucune action ne peut être prise contre un sportif ou une autre personne pour une violation d’une règle antidopage décrite dans le Code, à moins que cette action ne soit engagée dans les huit ans à compter de la date de violation. » : les faits reprochés au Texan remontent tous à plus de huit ans – à l’exception de ceux évoqués pour l’année 2005.

Il faudrait, enfin, que l’UCI elle-même et la société organisatrice du Tour de France, prennent la seule décision conforme à l’éthique : celle de s’autodétruire. Car ces deux entités ont affiché à plusieurs reprises dans leur histoire le mépris total qu’elles avaient pour les règles du sport.

L’UCI s’est trouvée impliquée dans le contrôle positif de Pedro Delgado, vainqueur du Tour de France 1988 : cette année-là en effet, Delgado fut contrôlé positif sur la Grande Boucle au probénécide. Or, il put continuer à participer à l’épreuve. Là où l’UCI a une responsabilité dans l’affaire Delgado, c’est que le probénécide figurait sur la liste des produits interdits du Comité international olympique (CIO) depuis le 1er janvier mais pas sur la sienne. Or, le CIO avait annoncé sa liste de 1988 dès octobre 1987 et l’UCI, à cette époque, avait l’habitude de reprendre à son compte la liste établie par le CIO. Donc, dès octobre 1987, l’UCI était au courant que le probénécide allait être interdit à partir de l’année suivante. Pire, alors que l’UCI prétendait que sa liste était d’application du 1er janvier au 31 décembre, elle n’a pas trouvé anormal de rajouter le probénécide en cours d’année, c’est-à-dire peu de temps après la fin du Tour 1988. A-t-on vu l’UCI décider, se basant sur cette nouvelle liste, de sanctionner Delgado en lui retirant sa victoire ? Eh bien non. On a ici un bel exemple de l’incurie et de l’incompétence de l’UCI qui ont très officiellement permis à un coureur contrôlé positif de gagner la Grande Boucle… Par ailleurs, Pat McQuaid, si ridicule quand il déclare qu’Armstrong n’a pas sa place dans le cyclisme quand on sait à quel point le dopage est omniprésent dans ce sport, serait bien avisé de faire profil bas. Il affirmait en effet : « justice est faite » après le déclassement de Floyd Landis au profit d’Oscar Pereiro sur le Tour 2006. Or il est avéré que Pereiro s’est dopé lors de cette épreuve – il fut même contrôlé positif. Et pourtant Pereiro est le vainqueur officiel de la Grande Boucle 2006 ! Nous attendons la démission de monsieur McQuaid.

Quant à la société organisant le Tour, elle piétine elle aussi sans vergogne l’éthique sportive sans que personne n’y trouve rien à redire. Peut-être, à sa décharge, pourrait-on dire qu’elle s’inscrit, elle aussi, dans une certaine tradition puisque dès le premier Tour de France, en 1903, les organisateurs de l’épreuve ont contribué à fausser la course pour permettre la victoire de Maurice Garin… En tout cas, en 1988, les organisateurs trouvent normal de ne pas exclure Delgado de la course alors qu’il a été contrôlé positif. En 2009 et 2010, ils acceptent que Lance Armstrong, qui a décidé de faire son retour à la compétition, participe à l’épreuve alors qu’en 2005 le journal L’Équipe avait annoncé le contrôle positif de six échantillons de l’Américain datant du Tour 1999. Enfin, et là c’est une pépite, un petit bijou, une trouvaille que même les plus cyniques n’auraient jamais pu trouver, bref, une absurdité si énorme qu’elle cause à elle seule un plus grand mal à l’image du cyclisme que les noms de tous les coureurs dopés de l’histoire réunis : je veux parler du cas Bjarne Riis. En mai 2007, Bjarne Riis, vainqueur de l’édition 1996 de la Grande Boucle, a avoué s’être dopé à l’EPO lors de cette épreuve. Début juin, ASO décidait alors de le rayer du palmarès. Un an plus tard, elle lui réattribuait en toute conscience et solennellement son Tour de France victorieux ! Par cette décision, les responsables d’ASO étalent au grand jour leur infinie stupidité. Eux non plus n’ont pas leur place dans le cyclisme.

Lance Armstrong, lui, n’a pas le droit à ce traitement de faveur. Il est un bouc-émissaire : victime sacrificielle offerte à la vindicte du public comme si son lynchage avait le pouvoir de redonner une santé, si je puis dire, au cyclisme. Armstrong aura encore servi à cela. Car l’UCI avait déjà instrumentalisé le coureur américain : après le scandale de l’affaire Festina en 1998, le Texan, rescapé du cancer, ne pouvait pas mieux tomber, aux yeux des dirigeants du cyclisme, pour redorer l’image de leur sport. Les organisateurs du Tour de France, quant à eux, ont bénéficié d’une publicité extraordinaire grâce à l’Américain qui a attiré beaucoup d’investisseurs – et donc beaucoup d’argent – dans le cyclisme. Et quand ses anciens équipiers, tous rattrapés par les affaires de dopage, se mettent à baver sur lui alors que l’idée d’un cyclisme propre est le cadet de leurs soucis et que les salaires qu’ils percevaient étaient très appréciables, Armstrong est encore là pour servir de fusible.

Eddy Merckx est considéré de nos jours comme le plus grand cycliste de tous les temps. Jacques Anquetil reste un champion respecté. Marco Pantani possède sa statue en bronze à Cesenatico. Richard Virenque est toujours assailli par des fans en quête d’un autographe. Lance Armstrong fut comme eux, un coureur évoluant à une époque donnée dans un contexte donné. Qui a gagné sept fois le Tour de France.

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Notes
[1] Erwann Menthéour a déclaré : « Je n’aime pas Lance Armstrong mais il faut le dire, c’était un super-champion. Ce n’est pas l’EPO seulement qui l’a fait gagner. Donnez-en à un cheval de bois, il ne gagnera pas le Tour de France. Lui, c’était un cheval de course ! » Jean-Pierre de Mondenard, peu suspect de sympathie envers le septuple vainqueur du Tour de France, déclarait dans cette interview : « Quant à Lance Armstrong, je n’ai rien contre lui de personnel. Il restera pour moi le plus grand vainqueur du Tour de France, car au-delà de sa tricherie et de son dopage, il savait s’organiser, se préparer en sachant gérer le rythme biologique de son corps tout comme sa récupération. Pour ça, il n’y a pas besoin de produit. Franchement, Lance Armstrong restera le meilleur coureur sur le Tour sur bien des aspects. » Quant à Marc Madiot, directeur sportif de l’équipe cycliste française FDJ, il a vanté les « qualités de coureur » d’Armstrong, « ne commettant jamais aucune faute. Il ne produisait jamais un effort gratuit, il avait une lecture parfaite des événements. Il jouait avec ses adversaires. Même quand la situation était critique ».

[2] DAZAT, Olivier, « Éloge de l’impureté », in Télérama (hors-série « La folie du Tour »), 2003, n° 116, p. 91.

[3] Cité par LAGET, Serge, La saga du Tour de France, Paris, Gallimard, « Découvertes », 2003, p. 121.

[4] Ibid., p. 121.

[5] Ibid., p. 134.

[6] Ibid., p. 146.

[7] Cité par MONDENARD, Jean-Pierre de, Tour de France. 33 vainqueurs face au dopage, Hugo et Compagnie, 2011, p. 199.

[8] Ibid., p. 39.

[9] Ibid., p. 99.

[10] Ibid., p. 166.

[11] Dans son livre, Jean-Pierre de Mondenard estime à moins de 10 % la proportion de coureurs propres dans le peloton (p. 303).

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2 réflexions au sujet de « Dopage et Tour de France : quelques réflexions historiques »

  1. Il y a un autre élément cependant!! Pourquoi les organisateurs du Tour de France qui n’ont jamais fait d’efforts particuliers contre d’autres vainqueurs, pas même quand comme Indurain ils avaient gagné non pas une mais cinq fois le Tour et êtaient archi-suspects, sont-ils allés chercher des échantillons vieux de plusieurs années? C’est possible que ce soit simplement parce qu’il a commis le crime de détrôner les Anquetil et Hinault du podium qu’ils partageaient mais quant à moi je pense que si Lance Armstrong n’avait pas été américain jamais il n’y aurait eu une telle persévérance pour le déboulonner. Les Français ne pardonneront jamais le Débarquement.

    • Je partage tout à fait votre avis. Je dirais que Armstrong a commis 2 « crimes » aux yeux de beaucoup : il était Américain (Virenque, lui, a été pris la main dans le sac mais on lui a pardonné parce qu’il était et reste le chouchou des Français) ; il a gagné : en France on n’aime pas trop ceux qui gagnent, ceux qui réussissent (même Anquetil, en son temps, était détesté d’une partie du public et on lui préférait Poulidor, « l’éternel second »).

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