Vers une nouvelle guerre du Pacifique ?

Vers une nouvelle guerre du Pacifique (1)La décision du Japon de nationaliser une partie de l’archipel des Senkaku a entraîné une crise diplomatique avec la Chine. Analyse des événements.

La tension entre la Chine et le Japon est réapparue suite à la décision des dirigeants nippons de racheter en partie l’archipel des Senkaku (Diaoyu en chinois). Cet archipel de cinq îles sous contrôle japonais est situé à 150 kilomètres au sud-ouest d’Okinawa et au nord-est de Taïwan. Il est l’objet d’un litige entre la Chine et le Japon en raison de ses eaux très poissonneuses et des gisements de pétrole présents à cet endroit.

L’expansionnisme chinois

Pour vingt millions d’euros, le Japon a acheté à la famille propriétaire des lieux trois des îles de l’archipel. Cette décision de nationaliser une partie des Senkaku a provoqué la réaction de Pékin : le 17 septembre, une flotte de pêcheurs chinois a appareillé afin de se diriger sur les îles en question. Mais les autorités nippones n’ont rien vu venir. Cependant, onze navires chinois sont entrés dans les eaux territoriales japonaises sans rencontrer de résistance et ont affiché, symboliquement, la souveraineté chinoise. Cette victoire de la Chine face au Japon s’inscrit dans un contexte bien particulier : elle marque une étape dans l’expansionnisme chinois ; elle rappelle au Japon sa situation de « puissance désarmée » ; enfin, elle place les États-Unis en position délicate.

La Chine fait preuve d’une volonté d’expansionnisme maritime depuis les années 1980 environ. Dès 1974, elle s’est emparée par la force des îles Paracel, en mer de Chine méridionale, et a décidé, cette année, d’y installer des militaires. Cet archipel est toutefois revendiqué également par le Vietnam et les Philippines. En 1978, puis en 1988, elle a annexé la plupart des îles de l’archipel des Spratly, disputé au Vietnam, aux Philippines, à la Malaisie et à l’Indonésie. Le conflit latent avec Taïwan, que la Chine communiste rêve de pouvoir récupérer un jour, est également source de tension dans la région et traduit aussi la volonté chinoise de s’étendre au-delà de la terre ferme. Cette volonté d’expansion maritime pousse la Chine à vouloir étendre ses eaux territoriales jusqu’aux îles Natuna, dépendantes de la Malaisie et situées à plus de deux mille kilomètres au sud des côtes chinoises. La crise impliquant l’archipel des Senkaku fait partie de cet expansionnisme chinois : ces îles ne sont guère plus éloignées de la Chine continentale que Taïwan et, en outre, elles se situent, argumentent les autorités chinoises, sur la plate-forme continentale chinoise. Ainsi, la Chine communiste revendique des eaux territoriales en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale, c’est-à-dire depuis, au nord, la province du Shandong et du Heibei, jusque, au sud, au large de la Malaisie. L’objectif de la Chine est de constituer, à long terme, « un glacis défensif maritime allant de la mer Jaune à l’Asie du Sud-Est, hors de contrôle de l’US Navy ». [1] Cette région possède une dimension stratégique indéniable puisqu’elle est riche en gisements (comme en témoignent les gisements autour des îles Senkaku) et que la moitié du volume des échanges y transite.

Dans son projet d’édification d’un « espace de vie » chinois débordant ses frontières actuelles, la Chine a identifié cinq ennemis : la Russie, le Vietnam, l’Inde, le Japon et les États-Unis. Ce sont ces deux derniers qui sont concernés dans la crise des Senkaku : le Japon, parce qu’il possède officiellement la souveraineté sur l’archipel ; les États-Unis parce qu’ils ont en charge la défense militaire de ces îles. Cette crise est un indice sur les projets géostratégiques des Chinois qui, en 1985, ont reformulé leur doctrine militaire qui repose désormais sur l’hypothèse de conflits restreints. Par ailleurs, la modernisation de la marine chinoise traduit très clairement que la mer est considérée par Pékin comme un territoire national. Cette modernisation a été illustrée récemment, en septembre dernier, par la livraison à la Chine de son premier porte-avion. Mais si sa marine n’est pas encore performante en haute mer, cela n’empêche qu’elle se permet d’arraisonner des navires étrangers dans les eaux internationales. Cette modernisation de la marine chinoise va de pair avec un budget plus important consacré à l’armée. En effet, les dépenses militaires de la Chine sont passées, depuis les années 1990, de 12 à 15 %, plaçant le budget militaire chinois au troisième rang mondial. La Chine, en plus de l’arme nucléaire, possède un très important stock de missiles balistiques.

Cet expansionnisme maritime se nourrit d’un nationalisme très vif au sein de la population et encouragé par les autorités. La propagande et l’éducation concourent à la diffusion du nationalisme, en minimisant par exemple, dans les manuels scolaires, l’horreur de la période maoïste. Récemment, le livre de Yang Jinsheng, Stèles, qui dresse le bilan de la monstrueuse famine due au Grand Bond en avant entre 1958 et 1962 – 36 millions de morts –, a été interdit par les autorités. Au contraire, celles-ci mettent en avant les exactions qu’a subies la Chine, que ce soit par les Occidentaux ou par les Japonais. La crise des Senkaku l’a montré : à l’annonce du rachat des îles par le gouvernement japonais, les manifestations antinippones se sont multipliées en Chine, notamment à Shenzhen et Canton où des foules ont brûlé le drapeau japonais. Ces manifestations rappellent celles de 2004 qui eurent lieu déjà au sujet des Senkaku.

Le Japon : une « puissance désarmée »

Vers une nouvelle guerre du Pacifique (2)Le Japon fait figure de « puissance désarmée ». Il pâtit en effet de la très mauvaise image qui s’attache à lui depuis la période de son expansionnisme, qui a commencé à la fin du XIXe siècle avec l’annexion des Kouriles en 1875 puis l’occupation de Taïwan en 1895, et qui a connu un regain à partir des années 1930. Cet expansionnisme s’est en effet accompagné de crimes de guerre et de différentes exactions. Les plus connus sont les massacres de Nankin en 1937, au cours desquels entre 50 000 et 90 000 Chinois furent assassinés par l’armée japonaise. Beaucoup de femmes des pays soumis, en particulier les Coréennes, furent enlevées par les Japonais pour être envoyées dans le réseau de bordels militaires et servir de prostituées – qualifiées de « femmes de réconfort » – aux soldats nippons. Quant à l’unité 731 de l’armée nippone, elle s’est rendue tristement célèbre par les expérimentations qu’elle effectua en Mandchourie sur des cobayes humains et les sévices infligés à des prisonniers. Elle fut reconnue coupable de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre et on estime qu’elle fut responsable de la mort de plus de 300 000 personnes.

Par ailleurs, les enjeux mémoriels au sujet de ces crimes empoisonnent les relations entre le Japon et la Chine. En effet, à partir du milieu des années 1950 s’est développé sur l’archipel nippon un courant négationniste visant à nier la réalité des crimes commis par l’armée japonaise. De plus, plus récemment, entre 2001 et 2006, le Premier ministre nippon, Junichiro Koizumi, a effectué des visites officielles au sanctuaire de Yasukuni où seraient inhumés des criminels de guerre. La question de la mémoire est donc très sensible, comme en témoignent les manifestations antinippones en Chine, en 2005, suite à la distribution dans les écoles japonaises de certains manuels scolaires au contenu négationniste. Ainsi, la crise à propos de l’archipel des Senkaku ne consiste pas seulement en une rivalité de pouvoir sur des territoires, mais concerne aussi l’image du Japon chez ses pays voisins. La réaction antijaponaise suite à l’annonce du rachat des îles se nourrit aussi du souvenir des exactions de l’impérialisme nippon des années 1930…

En plus de devoir assumer le fardeau de son passé, la puissance japonaise se trouve en quelque sorte « désarmée ». En effet, après sa défaite en 1945, elle a été occupée pendant six ans par les Américains qui y ont restauré la démocratie, la paix et la prospérité. Mais le Japon a dû accepter de refuser d’entretenir une armée et de se constituer du matériel militaire. Et en 1952, il passe sous la protection du parapluie nucléaire américain. Toutefois, dès 1950, avec l’autorisation des États-Unis, le Japon crée des Forces d’autodéfense, soit une armée de 75 000 hommes. L’effectif de ces FAD a augmenté au fil des années pour atteindre 238 000 personnes en 2008. Mais le pays s’est interdit de consacrer plus de 1 % de son PNB aux dépenses militaires – ce qui contraste avec la Chine dont le budget militaire est en augmentation, nous l’avons vu –, de posséder l’arme nucléaire – ce qui est inquiétant quand on sait que la Chine la possède que et la Corée du Nord est en voie de la posséder – et de disposer de matériel de guerre offensif comme des bombardiers de longue portée.

Enfin, il faut ajouter que, en raison des bombardements atomiques des villes de Nagasaki et Hiroshima, le pays est devenu très antimilitariste, traversé par un large courant pacifiste. En conséquence, si Japon décidait de s’équiper à la hauteur des menaces qui existent, il devrait affronter une opinion publique hostile. Du coup, la Chine peut tirer profit du pacifisme nippon pour affirmer son expansionnisme maritime. La crise des Senkaku en est un exemple.

Le domaine où le Japon se montre comme une puissance régionale, c’est l’économie. Ainsi, à partir des années 1990, les Nippons ont investi en Chine. Dans un premier temps, celle-ci était considérée comme un pays-atelier où l’on fabriquait les produits destinés aux Japonais. Depuis les années 2000, les investissements japonais se diversifient et visent directement le marché chinois. Cette influence économique rend les deux pays interdépendants : ils sont des partenaires commerciaux obligés. Mais en cas de crise, comme celle portant sur l’archipel des Senkaku, les conséquences sont réelles. En effet, suite à l’annonce du rachat des îles, les entreprises nippones en Chine ont été l’objet de violences : des salariés sabotèrent le travail et des usines durent fermer. Des actes de vandalisme se multiplièrent et des familles furent agressées dans des restaurants japonais… Et le nombre de touristes chinois au Japon s’effondra.

Les États-Unis aux prises avec la rivalité sino-japonaise

Dans cette rivalité sino-japonaise, les États-Unis sont en position délicate. Car ce sont eux qui assument la défense de l’archipel nippon. Or, depuis quelques années, des tensions apparaissent dans l’alliance entre les Japonais et les Américains, les seconds reprochant aux premiers de ne pas être assez impliqués dans la sécurité régionale. La crise des Senkaku le montre : l’US Navy est aux premières loges en cas de confrontation avec la marine chinoise. Aussi, les États-Unis essaient de calmer le jeu pour éviter une escalade de la violence.

Malgré les résistances liées au souvenir de l’impérialisme nippon et aux bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, des changements ont eu lieu. En effet, les Japonais ont révisé, en 1992, l’article 9 de leur Constitution qui élargit son champ d’intervention : les FAD, à partir de cette date, pouvaient désormais intervenir, sous l’égide de l’ONU, sur des théâtres d’opération, comme ce fut le cas au Cambodge, en Afghanistan et au Rwanda. Elles ont même participé à la guerre d’Irak de 2003. Cependant, dans leur ensemble, les Japonais refusent d’abandonner le pacifisme. Mais les événements récents peuvent, peut-être, changer la donne.

Dans les années 1930, la guerre du Pacifique entre Japonais et Américains eut lieu en raison de l’impérialisme nippon. En ce début de XXIe siècle, l’expansionnisme chinois entend à son tour exercer sa puissance dans le Pacifique, se confrontant à deux de ses ennemis (Japon et États-Unis). Est-ce le début d’une nouvelle guerre du Pacifique ?

.

Bibliographie :
AVELINE, Natacha, Le Japon, Paris, Belin, « Memento », 2004.
FALLETTI, Sébastien, « La deuxième guerre du Pacifique aura-t-elle lieu ? », in Le Point, 27 septembre 2012, n° 2089, pp. 72-76.
GODEMENT, François, « La première puissance mondiale ? », in L’Histoire, juillet-août 2005, n° 300, pp. 102-107.
GUERMOND, Yves, La Chine, Paris, Belin, « Memento », 2007.
LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2006.
POSTEL-VINAY, Karoline, « La puissance paradoxale », in L’Histoire, juillet-août 2008, n° 333, pp. 102-108.

.

.

.

[1] BONDAZ, Antoine, cité par FALLETTI, Sébastien, « La deuxième guerre du Pacifique aura-t-elle lieu ? », in Le Point, 27 septembre 2012, n° 2089, p. 76.

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s