« De la démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville

DA 1Le célèbre ouvrage de Tocqueville est un classique de la pensée politique, de la sociologie et de l’histoire. L’auteur considère la démocratie non comme un régime politique mais comme un état social qui est l’égalité des conditions. Il étudie alors la façon de concilier égalité et liberté car la première peut amener à la destruction de la seconde. Le libéralisme de Tocqueville s’inscrit dans la lignée de Benjamin Constant et de sa « Liberté des Anciens et des Modernes ». De la démocratie en Amérique révèle aussi le génie de son auteur qui a su, dès les années 1830, prévoir l’essor des classes moyennes, la guerre de Sécession, la Guerre froide et la société de consommation. Entre autres.

Alexis de Tocqueville naît le 29 juillet 1805 à Paris au sein d’une famille noble. Il fait des études de droit avant d’obtenir, en 1823, un poste de juge auditeur au tribunal de Versailles où il se lie d’amitié avec l’un des substituts, Gustave de Beaumont. Il épouse en 1835 Mary Mottley en qui il trouve une femme qui l’aide à affronter ses périodes de dépression dues à son caractère cyclothymique. En avril 1831, il part avec son ami Beaumont aux Etats-Unis afin d’y étudier le système carcéral et d’y trouver des réponses au problème des prisons qui se pose en France. De ce séjour d’un peu plus de neuf mois, Tocqueville tire la matière qui lui sert à rédiger son ouvrage appelé à devenir célèbre et un grand classique : De la démocratie en Amérique, publié en deux volumes. Il écrit entre-temps deux Mémoires sur le paupérisme, l’un en 1835, l’autre en 1837. Tirant un trait sur sa carrière dans la magistrature, Tocqueville se lance en politique. Il parvient à se faire élire aux élections législatives dans la circonscription de Valognes en 1839. Il siège à gauche jusqu’à la révolution de 1848. Il s’engage dans la lutte contre l’esclavage, pour la liberté de l’enseignement et au sujet de la question algérienne. Sur ce dernier sujet, il se montre favorable à la colonisation mais la juge sévèrement en raison des violences et des spoliations qu’elle engendre d’une part, et du développement de la bureaucratie et de la centralisation qu’elle suscite d’autre part. Sur le plan intérieur, il devine dès 1847 les troubles sociaux et politiques qui risquent de survenir en raison de la situation sociale et économique difficile. Les événements de février 1848 lui donnent raison. En 1850-1851, il rédige ses Souvenirs. Le 2 décembre 1851, il est emprisonné pour quelques jours en raison de son opposition au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. C’est à partir de 1852 qu’il commence à travailler à un nouvel ouvrage, qui restera inachevé, L’Ancien Régime et la Révolution. Il meurt le 16 avril 1859.

Une étude de la démocratie

En écrivant De la Démocratie en Amérique, Tocqueville fait bien plus qu’écrire un livre sur les Etats-Unis. Il étudie la démocratie. « J’avoue que dans l’Amérique j’ai vu plus que l’Amérique ; j’y ai cherché une image de la démocratie elle-même » annonce-t-il dans son introduction. Qu’est-ce que la démocratie pour lui ? C’est un état social en direction duquel marche le monde entier, plus précisément c’est « l’égalité des conditions ». En clair, cela suppose l’égalité des droits, une mobilité sociale possible – en opposition avec la société inégalitaire d’Ancien Régime, composée d’ordres – et une aspiration des individus à l’égalité. Rien à voir, donc, avec l’égalité socio-économique. Mais l’égalité peut, à un moment donné, se trouver en conflit avec la liberté. C’est cet état social et ce problème que Tocqueville analyse dans les deux volumes de la Démocratie en Amérique.

Dans le premier volume, paru en 1835, Tocqueville offre une description de la société et des institutions américaines. Un premier chapitre est consacré à la géographie physique des Etats-Unis, puis un deuxième souligne l’importance des origines de l’histoire américaine pour expliquer leur état social démocratique, c’est-à-dire l’absence d’aristocratie – contrairement à l’Europe. Un troisième chapitre insiste sur le lien de cause à effet entre l’état social des Américains et les lois qui en découlent. Néanmoins, dès ce moment, l’auteur alerte sur les dangers de l’égalité pour la liberté : les hommes, d’une part, sont portés à préférer l’égalité dans la servitude, et, d’autre part, le pouvoir absolu d’un seul peut être très dangereux face à des individus trop faibles pour y résister.

Ensuite Tocqueville s’intéresse à la souveraineté du peuple qui fait qu’aux Etats-Unis, la société agit par elle-même et pour elle-même. La vie politique possède trois foyers d’action : la commune, le comté et l’Etat. La première vise à s’occuper de toutes les affaires ne concernant pas l’intérêt social, le deuxième a un rôle purement administratif et constitue le premier centre judiciaire, et le troisième détient des pouvoirs législatifs divisés. La décentralisation laisse ainsi aux individus le soin de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires et préserve donc leur liberté. Comme Tocqueville l’écrit – et comme Hayek, dans sa Route de la servitude, le redira – « un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu’on l’imagine, ne peut embrasser à lui tout seul tous les détails de la vie d’un grand peuple ». Enfin, le pouvoir judiciaire fait l’objet des deux chapitres suivants. Il revêt trois caractéristiques : il est arbitre, il ne se prononce que sur des cas particuliers et il n’agit que lorsqu’on l’appelle. Mais surtout, les juges américains fondent leurs décisions sur la Constitution et non sur les lois, ce qui revient à ne pas appliquer de lois inconstitutionnelles. Le pouvoir judiciaire possède donc « un immense pouvoir politique ».

Tocqueville s’attache ensuite à l’étude des institutions fédérales, leurs origines et la question complexe de la division entre les deux souverainetés, celle des Etats et celle de l’Union. Le pouvoir législatif appartient à deux chambres, le pouvoir exécutif à un président élu pour quatre ans et le pouvoir judiciaire à une Cour suprême.

Visionnaire, il prévoit la Guerre de Sécession et la Guerre froide

Dans la deuxième partie Tocqueville étudie le pouvoir souverain, c’est-à-dire le peuple. Car aux Etats-Unis, « c’est le peuple qui gouverne ». Ce gouvernement du peuple se traduit par le pluralisme des partis, la liberté de la presse, la liberté d’association, le suffrage universel (même s’il ne garantit pas un bon choix des représentants), la fréquence des élections qui permet aux citoyens de changer de politique et donc de rectifier les erreurs faites aux précédents scrutins…

Tocqueville distingue un danger cependant : celui de la tyrannie de la majorité. Parce qu’elle est supérieure en nombre, la majorité peut s’estimer en droit de tout faire, au mépris des intérêts de la minorité. Dans une note, l’auteur explique comment un journal de Baltimore avait défendu des positions contraires à celles partagées par la majorité de la population et comment ses locaux et son personnel furent pris pour cibles par une foule haineuse. La majorité sans frein constitue donc une grave menace pour la liberté.

Cependant, Tocqueville souligne des dispositifs visant à limiter cette menace : la décentralisation, l’institution du jury et l’existence des légistes dont la nature aristocratique les rend hermétiques « aux passions irréfléchies de la démocratie ».

Un dernier chapitre est consacré aux « trois races » : les Blancs, les Indiens et les Noirs. Les Amérindiens sont, malheureusement, condamnés par la progression des Américains qui étendent sur eux leur domination. La coexistence des deux autres « races », Blancs et Noirs, sur le même territoire est porteuse d’un danger fatal pour l’Union : « Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l’avenir des États-Unis naît de la présence des noirs sur leur sol » écrit Tocqueville. En clair, un mal menace l’existence du pays : « ce mal est l’esclavage » dit-il. Trente années avant la Guerre de Sécession (1861-1865), Tocqueville avait déjà vu le danger en mettant en avant les différences de plus en plus aiguës entre le nord et le sud du pays.

Par la suite sont mis en avant d’autres facteurs qui peuvent amoindrir « les chances de durée de l’Union » : le sentiment que le gouvernement fédéral n’est pas utile et l’augmentation d’une population potentiellement apte à se suffire à elle-même au sein de chaque État. Pourtant, deux raisons majeures nourrissent la volonté des États de rester unis : d’une part, en se retirant de l’Union, les États « créeraient des étrangers sur leur propre sol » et morcèleraient leur territoire par l’édification de douanes intérieures ; d’autre part, chaque État ou groupe d’États  a besoin des autres, notamment sur le plan économique.

En conclusion, l’auteur nous livre ce passage visionnaire qui clôt le premier volume :

« Il y a aujourd’hui deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. […]
Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature […] ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne.
L’Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature ; le Russe est aux prises avec les hommes. L’un combat le désert et la barbarie, l’autre la civilisation revêtue de toutes ses armes : aussi les conquêtes de l’Américain se font-elles avec le soc du laboureur, celles du Russe avec l’épée du soldat.
Pour atteindre son but, le premier s’en repose sur l’intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.
Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société.
L’un a pour principal moyen d’action la liberté ; l’autre, la servitude.
Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. »

Ainsi, dès 1835, Tocqueville, s’appuyant sur une donnée géostratégique – l’espace disponible –, annonçait la Guerre froide : l’affrontement entre, du côté américain, le modèle libéral respectueux des droits individuels fondé sur la démocratie et l’économie de marché et, du côté soviétique, le modèle communiste totalitaire reposant sur l’asservissement et la destruction complets de la société et des individus par un Parti-État tout-puissant.

L’individualisme : fruit de l’égalité et danger pour la démocratie

DA 2Le second volume de la Démocratie est publié en 1840. Plus conceptuel, il est aussi le plus passionnant. Étudiant les conséquences de l’état social démocratique sur les mœurs, la culture et les sentiments des Américains, Tocqueville montre que l’égalisation des conditions se renforce mais qu’elle porte aussi en elle des dangers sérieux pour la liberté.

La première partie porte sur « le mouvement intellectuel aux États-Unis ». Tocqueville passe en revue la « méthode philosophique » des Américains, leur littérature, le développement des beaux-arts, les progrès techniques et scientifiques, l’étude de l’histoire, l’emprise de la religion, l’évolution de la langue… Sur ces différents sujets, il tire des leçons sur les dangers potentiels pour la liberté. D’abord, l’égalité des conditions aidant, on cherche à rattacher tous les phénomènes existant à une seule cause, unique : ce panthéisme qui détruit l’individualité humaine a tendance à se développer parce que chaque individu se considère comme semblable à tous les autres. Ensuite, la puissance de l’opinion publique peut restreindre la liberté individuelle. De plus, le goût pour les sciences expérimentales faisant perdre de vue les principes généraux fait courir, à long terme, des risques de stérilisation et la perte de l’innovation. Enfin, l’étude de l’histoire n’accorde aucune considération pour les individus mais rattache, au contraire, tous les cas particuliers à de grandes causes générales. Pour les historiens des temps démocratiques, c’est une force supérieure qui agit. Cela a pour effet dangereux d’ôter aux peuples leur capacité d’agir, surtout lorsqu’on doute du libre-arbitre.

En ouverture de sa deuxième partie (« Influence de la démocratie sur les sentiments des Américains »), Tocqueville explique que, chez les peuples démocratiques, l’amour de l’égalité est plus grand que celui de la liberté. Or, et c’est là le problème central, cette égalité des conditions favorise l’individualisme – à ne pas confondre avec l’égoïsme. Qu’est-ce que l’individualisme selon Tocqueville ? C’« est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ». L’individualisme a pour effet de renfermer l’homme « tout entier dans la solitude de son propre cœur ». Par conséquent, l’individualisme, fruit de l’égalité, est un danger pour la démocratie car il favorise le despotisme : celui-ci, en effet, a beaucoup plus de facilité à exercer son emprise sur une foule d’hommes isolés les uns des autres que sur des corps bien organisés, qui peuvent se défendre. Cet individualisme porte au goût excessif pour le bien-être matériel, au développement de la mélancolie liée à l’inquiétude sur sa propre réussite personnelle, et à délaisser ainsi les affaires publiques, favorisant ainsi le despotisme. On trouve là, déjà, une critique de la société de consommation qui n’existe pas encore.

Aussi, Tocqueville insiste-t-il sur la nécessaire liberté politique, que les Américains exercent, pour éviter la tyrannie. Cette liberté politique se manifeste notamment par l’existence des associations, qui constituent autant de contre-pouvoirs à l’État afin que celui-ci ne devienne pas envahissant.

La troisième partie étudie l’influence de la démocratie sur les mœurs : l’égalité des conditions entraîne un adoucissement des mœurs, un goût pour l’entraide et l’assistance mutuelle, une modification des rapports entre maître et serviteur, entre propriétaire et fermier, entre maître et ouvrier, entre père et enfant car la distance diminue en raison de l’égalisation des conditions. Mais l’égalisation des conditions développe aussi l’ambition et la passion de s’enrichir puisque, en démocratie, seul l’argent fait la différence.

Les peuples démocratiques ont en horreur l’idée de révolution : celle-ci ne peut que désavantager la masse des citoyens car elle menace la propriété, le commerce et l’industrie. De plus, du fait de l’égalité des conditions, il est impossible à quelqu’un d’exercer son emprise sur l’esprit des masses. Au contraire, ce qui menace la démocratie, c’est l’immobilisme, pour la raison déjà évoquée plus haut : le repli de chacun sur sa sphère privée.

Comme la démocratie éloigne l’idée de révolution, elle met à distance la guerre. Les passions belliqueuses diminuent au fur et à mesure que les conditions s’égalisent et que les mœurs, les habitudes et les goûts démocratiques pénètrent l’armée. Mais en cas de guerre, une nation démocratique risquera fort d’être battue car elle n’est pas habituée à combattre. Si le conflit dure, il y a deux possibilités : toutes les ressources du pays étant engagées dans le conflit, les hommes ne trouvent plus d’ambition, de soif de réussir, que dans la guerre, et, du coup, toutes les passions sont mobilisées contre l’ennemi et la nation démocratique a de plus en plus de chances de gagner la guerre ; mais, pour la même raison, elle peut se faire battre plus facilement car elle n’aura plus aucune autre ressource ailleurs et, en outre, l’amour du bien-être rend préférable, pour un peuple démocratique, la conquête que la guerre.

Le risque de l’égalité : un « pouvoir immense et tutélaire », « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux »

La dernière partie s’intéresse à « l’influence qu’exercent les idées et les sentiments démocratiques sur la société politique ». Tocqueville rappelle d’abord que l’égalité donne le goût de la liberté parce qu’elle rend les hommes indépendants. Mais l’égalité des conditions peut aussi favoriser la concentration du pouvoir et amener le despotisme.

L’idée d’un pouvoir unique et central s’accorde très bien avec l’esprit des citoyens formant un peuple démocratique parce que, se considérant comme semblables et égaux, ceux-ci se font une haute idée de la société tandis qu’ils méprisent les droits de chaque individu.

L’individualisme, la haine des privilèges et le goût de la tranquillité favorisent la concentration du pouvoir. Et, en conséquence, l’État aime l’égalité parce que cette dernière favorise son emprise sur la masse des individus.

Quelques autres circonstances peuvent encourager le développement d’un État surpuissant, notamment le goût du bien-être et la crainte du désordre qui incite les individus à s’en remettre à l’État pour supprimer tout ce qui trouble l’ordre public. Mais la première cause est l’origine du souverain lui-même. En effet, si le pouvoir central est éduqué dans les principes démocratiques d’égalité et s’il aime l’égalité, alors les citoyens lui porteront une confiance presque aveugle, car ils estimeront qu’il est sur la même longueur d’ondes qu’eux, et lui délégueront de plus en plus de pouvoirs en pensant qu’ils se les donnent à eux-mêmes.

Tocqueville note qu’en Europe, tout concourt à augmenter les prérogatives de l’État, ce qui a pour conséquence de rendre l’existence individuelle plus précaire, plus subordonnée, donc moins libre. En Europe, la prétention de l’État à régenter la vie des individus dans tous les domaines entraîne la disparition de la diversité et, par conséquent, de la liberté. Il existe une tendance de l’État à vouloir conduire les individus au mépris de leur libre-arbitre et, d’autre part, une tendance des individus à en appeler sans cesse au pouvoir central. Ainsi, les populations se placent dans une plus étroite dépendance. Deux révolutions en sens contraire se réalisent donc en Europe : l’affaiblissement du pouvoir (avec la diminution des compétences des seigneurs et des princes) et le renforcement du pouvoir (celui de l’État). D’abord, on détruit tout ce qui empêchait l’égalité ; ensuite, on s’abandonne aux instincts que cette égalité a fait naître.

Ainsi, l’état social démocratique que Tocqueville a observé en Amérique et qui est en train de s’installer en Europe porte en lui un risque de despotisme, un despotisme d’un type nouveau, qui n’est pas comparable aux tyrannies du passé. Pour Tocqueville, c’est un « pouvoir immense et tutélaire », un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » qui entend s’occuper des individus dans toutes leurs affaires et, ainsi, les infantiliser pour les maintenir dans cet état de dépendance. Et c’est « ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre-arbitre ». Face à cette situation, nous dit Tocqueville, deux possibilités sont envisageables : ou les hommes s’étendent à ses pieds comme les esclaves aux pieds de leurs maîtres ; ou bien ils créent des institutions libres.

Alors Tocqueville nous explique quels moyens peuvent être mis en œuvre pour instituer un régime libre : des corps intermédiaires dans lesquels est introduit le principe électif, la liberté d’association, la liberté de la presse, un pouvoir judiciaire fort, un culte éclairé et réfléchi des formes et le respect des droits individuels. Face à la menace d’uniformité qui risque de perdre l’individu dans la masse, des remèdes existent : il faut fixer au pouvoir social des limites immobiles et visibles et conserver l’indépendance de l’individu et le soutenir face à la société. Les périls supposés par l’égalité ne sont pas insurmontables : la haine de celui qui exerce le pouvoir, l’impatience vis-à-vis de la règle sont des armes décisives pour la défense de la liberté.

L’égalité des conditions, c’est-à-dire la démocratie, a fait naître une humanité autre, tout à fait différente de celle des siècles aristocratiques. Elle a aussi fait naître des dangers pour la liberté mais qui peuvent être écartés. Et l’auteur conclut : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

Le Montesquieu du XIXe siècle

Ce monument de la philosophie politique a été salué dès sa sortie par des auteurs aussi prestigieux que Chateaubriand, Lamartine, ainsi que par des hommes politiques tels que Guizot et Royer-Collard. Ce dernier assimilait Tocqueville à un Montesquieu du XIXe siècle. L’ouvrage a été primé par l’Académie française. La méthode comparatiste de l’auteur (comparaisons des États-Unis avec l’Europe et comparaison entre sociétés démocratique et aristocratique) peut le classer parmi les fondateurs de la sociologie comparative. Enfin, ses analyses sur l’avenir sont impressionnantes : dès les années 1830, Tocqueville a su voir la Guerre de Sécession, l’essor des classes moyennes, la société de consommation, le rôle majeur de l’opinion en démocratie (bien avant la création des instituts de sondages) et la Guerre froide.

Surtout, son libéralisme, à l’image de celui de Benjamin Constant dans « La liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », mettait en lumière les dangers propres au système démocratique et le risque de déléguer trop de pouvoirs et de compétences à l’État. Par les idées qui y sont développées, il a inspiré d’autres libéraux, notamment Raymond Aron, qui était un grand connaisseur de Tocqueville, et Friedrich August von Hayek, que nous avons déjà signalé plus haut.

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TOCQUEVILLE, Alexis de, De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840, rééd., Paris, Garnier Flammarion, 1981, 2 volumes (préface de François Furet).

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2 réflexions au sujet de « « De la démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville »

    • Merci pour votre commentaire. Tocqueville s’est montré un visionnaire époustouflant sur beaucoup de points comme je l’ai signalé dans ce résumé de « De la démocratie en Amérique ». Mais à mon avis, je ne vois rien dans cet ouvrage qui puisse suggérer la prévision de l’avènement de ce totalitarisme raciste et antisémite que fut le nazisme. Avez-vous une idée là-dessus ?
      Bien cordialement.

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