Étienne Chevalier et la Vierge Mère selon Jean Fouquet

Etienne Chevalier et la Vierge par Fouquet (1)Jean Fouquet fut un artiste marquant de la France du XVe siècle. Son art gothique s’est enrichi d’influences venues des peintres flamands et de la Renaissance italienne. Exemple avec l’extrait de l’un de ses chefs d’œuvres, les Heures d’Étienne Chevalier.

Etienne Chevalier et la Vierge par Fouquet (2)Jean Fouquet est l’un des plus célèbres artistes enlumineurs français du XVe siècle. Né vers 1420, il a probablement accompli sa formation dans l’atelier d’un artiste flamand. Il voyage en Italie entre 1444 et 1447 où il a pu s’initier aux techniques italiennes. C’est à cette occasion qu’il réalisa un portrait du pape Eugène IV. De retour en France, il travaille à la cour du roi Charles VII et en particulier pour Étienne Chevalier, trésorier du roi, qui lui commande l’un de ses plus grands chefs d’œuvres, un Livre d’heures. Le livre d’heures consiste en un recueil de prières à dire aux différentes heures de la journée. Les Heures d’Étienne Chevalier ont été exécutées entre 1452 et 1460 et comprenait, à l’origine, 200 feuillets. Mais au XVIIIe siècle, les miniatures furent découpée et collées sur des tablettes en bois, faisant ainsi disparaître toute trace écrite. Aujourd’hui, il ne subsiste qu’une quarantaine de miniatures, conservées au château de Chantilly. C’est à l’une de ces enluminures que nous allons nous intéresser. Intitulée « Étienne Chevalier présenté par Saint Étienne à la Vierge Mère », elle constituait probablement le frontispice du volume. L’ensemble mesure 203 sur 292 millimètres et est composée en deux parties. Ces deux miniatures offrent un bon exemple de l’art original de Jean Fouquet. Elles sont imprégnées de l’art gothique encore prépondérant à l’époque mais elles y mêlent les influences exercées sur l’artiste par l’Italie, où s’amorce la Renaissance, et par les peintres flamands.

Étienne Chevalier face à la Vierge Marie

La scène au premier plan représente Étienne Chevalier, le commanditaire, présenté par son saint-patron à la Vierge Marie. Étienne Chevalier était le fils d’un secrétaire du roi de France. Il est devenu lui aussi secrétaire du roi, puis maître des comptes, contrôleur de la recette générale des finances avant de terminer trésorier. Il est représenté à gauche en tenue d’apparat, à genoux et en prière. En retrait figure Saint Étienne reconnaissable à la pierre de martyr qu’il tient dans la main droite et qui rappelle sa lapidation. Sa main gauche effleure l’épaule droite d’Étienne Chevalier. À droite, la Vierge est assise avec l’enfant Jésus qu’elle est en train d’allaiter. Elle est située sur un piédestal, devant un portail gothique et sur un tapis aux écussons d’Étienne Chevalier.

À l’arrière-plan se trouvent des anges musiciens et des enfants de chœur. Ils sont situés devant un décor doré dont l’entablement porte l’inscription « Maître Étienne Chevalier » et au-dessus duquel des angelots forment une chaîne humaine avec des écussons d’Étienne Chevalier. Ce sont ce décor et ces personnages secondaires qui unissent les deux parties de l’œuvre.

Style gothique mêlant des influences nordiques et méridionales

Le style est gothique. Vêtue d’un manteau bleu,  symbole de virginité, Marie est représentée telle une reine, sur un trône et portant une couronne sur la tête. Étienne Chevalier est montré accompagné de son saint patron : c’est donc un portrait d’un homme de haut rang qui est intégré à une composition religieuse plus vaste. Le fond est  bleu : c’est une couleur vive qui traite de manière abstraite ce qui se trouve au-delà du décor. Le décor, justement : en or, il se compose de deux architectures différentes : un portail gothique à droite, derrière la Vierge Marie ; et un une enfilade de pilastres corinthiens reliés par un entablement au-dessus duquel se trouvent des putti – des angelots – reliés entre eux par les écussons d’Étienne Chevalier. Ces deux formes d’architecture donnent l’impression d’un monde irréel, clos, où l’on ne respire pas. Enfin, des couleurs vives (vert, bleu, rouge) rehaussent encore les deux miniatures, même si elles ne sont pas réalistes, aussi bien au niveau des vêtements des personnages que du dallage qui se compose de formes géométriques variées, carrées et circulaires. Enfin les lignes obliques dans le décor introduisent la perspective dans la miniature.

Dans cette miniature gothique, Jean Fouquet a su pourtant également mêler son souci nordique du réalisme et son aspiration à un ordonnancement clair de l’espace venue de l’Italie. Il réalise donc une synthèse entre influence flamande et italienne. Deux groupes de personnages sont bien distincts dans cette composition : à gauche, le trésorier de France et son saint patron avec à l’arrière-plan des anges musiciens ; à droite, la Vierge et son enfant accompagnés des enfants de chœur. Les deux groupes sont reliés par l’architecture idéalisée à l’antique à l’arrière-plan. Ainsi, l’artiste a opéré un agencement bien réglé de l’espace. Quant à la tradition nordique, elle introduit le réalisme dans certains détails : le visage d’Étienne Chevalier semble marqué, le dallage est orné de fleurs, les vêtements comportent des plis et les chapiteaux et le portail gothique présentent des sculptures détaillées.

L’intrusion du profane dans ce sujet religieux constitue une autre originalité de ces deux enluminures : les écussons d’Étienne Chevalier tenus par les angelots au-dessus des pilastres, ainsi que l’inscription « Maistre Estienne Chevalier » sur l’entablement du décor antique forment un « témoignage un peu bruyant de piété personnelle » (Claude Schaeffer et Charles Sterling).

Le style gothique se mêle donc à une combinaison entre la tradition nordique portée vers le réalisme et l’influence italienne pour donner une enluminure particulièrement originale.

Au royaume des cieux

Cette miniature a été exécutée entre 1452 et 1460, pour le Livre d’Heures d’Étienne Chevalier. Or, à peu près à la même époque, Jean Fouquet a réalisé un tableau lui aussi célèbre, le fameux diptyque de Melun, exécuté entre 1452 et 1458. La comparaison entre notre miniature et ce tableau est intéressante dans la mesure où ils représentent tous les deux le même sujet : Étienne Chevalier présenté par son saint patron à la Vierge.

Etienne Chevalier et la Vierge par Fouquet (3)

En observant le diptyque on peut relever un grand nombre de points communs. Sont représentés les trois principaux personnages, dont Étienne Chevalier qui est reproduit quasiment à l’identique sur l’enluminure, avec son manteau rouge et son écharpe noire rappelant le deuil qui l’a frappé en 1452, à la mort de sa femme. Le trésorier et saint Étienne – reconnaissable à sa pierre de martyr – sont représentés devant un décor antiquisant sur lequel est inscrit, également, le nom d’Étienne. Le dallage comporte, comme sur l’enluminure, diverses formes géométriques. La Vierge est représentée en reine, vêtue d’une robe bleue et d’un manteau d’hermine, l’enfant Jésus sur les genoux et le sein découvert. On pourrait encore insister sur les influences flamandes et italiennes présentes dans le diptyque : le réalisme des personnages – dont la Vierge Marie, qui n’est autre que la représentation d’Agnès Sorel, la favorite du roi de France Charles VII – et le décor à l’antique notamment.

Et pourtant, ce qui saute aux yeux, ce sont les différences. D’abord, sur le diptyque de Melun, la Vierge et son enfant d’une part, et saint Étienne et le trésorier de France d’autre part ne sont pas représentés dans le même espace. La Vierge figure dans un espace indéfini, au fond bleu et entourée d’anges bleus et rouges. Par ailleurs, elle ne donne pas le sein à Jésus, contrairement à ce qu’elle fait sur la miniature du Livre d’Heures.  Étienne Chevalier, accompagné de son saint patron, et la Vierge Mère sont donc censés se faire face mais l’unité de l’œuvre n’est pas évidente : il faut procéder à une analyse poussée pour se rendre compte que les lignes obliques dessinées par les quatre pilastres, le mur et le pavement se rejoignent sous le menton de la Marie.

Au contraire, sur l’enluminure du Livre d’Heures, la scène se déroule en un lieu unique et tout de suite identifiable, un univers irréaliste qui semble suggérer qu’Étienne Chevalier a atteint le royaume céleste : à l’inverse du diptyque de Melun, les personnages sont réunis désormais dans un même lieu.

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Aller plus loin :
CHATELET, Albert et THUILLIER, Jacques, La peinture française de Fouquet à Poussin, Genève, Skira, 1963.
LANEYRIE-DAGEN, Lire la peinture, tome 1, Dans l’intimité des œuvres, Paris, Larousse, 2006.
MÉROT, Alain (dir.), Histoire de l’art. 1000-2000, Paris, Hazan, 1999.
PRIGENT, Christiane (dir.), Art et société en France au XVe siècle, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999.
SCHAEFFER, Claude et STERLING, Charles, Les Heures d’Étienne Chevalier de Jean Fouquet, Paris, Draeger, 1971.

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