La Syrie, de l’accord Sykes-Picot au printemps arabe

La Syrie de l'accord Sykes-Picot au printemps arabeLa féroce et sanglante répression en cours en Syrie depuis plus d’un an – déclenchée en réaction aux manifestations nées de ce qu’on a appelé le « printemps arabe » – place ce pays sous les feux de l’actualité. Pour tenter de comprendre la situation complexe dans laquelle il se trouve, nous avons choisi de dresser un bref historique de ce pays depuis 1916, date de l’accord Sykes-Picot.

Depuis le XVIe siècle, la Syrie est soumise à l’empire ottoman. À partir des années 1820 se développe un nationalisme syrien au sein des élites locales qui s’attachent  alors à diffuser l’histoire et la culture arabes grâce à l’enseignement, à la presse et à la littérature. Ce mouvement de « renaissance » culturelle – Nahda – prône l’indépendance du Bilad al-Cham, ou Grande Syrie, conçue comme un territoire regroupant la Syrie et le Liban actuels, mais aussi l’Irak, la Palestine, la Jordanie et le nord de l’Arabie saoudite, c’est-à-dire toutes les provinces arabes de la Méditerranée au Golfe persique. Bien sûr, les nationalistes sont l’objet de répression de la part des autorités ottomanes.

Morcellement du territoire syrien

Lors de la Première Guerre mondiale, l’empire ottoman se trouve du côté de l’Allemagne. Les Alliés promettent aux Arabes un royaume indépendant ou une confédération d’États arabes indépendants afin de convaincre leur représentant, le chérif Hussein, d’entrer en révolte contre les Ottomans. Cette révolte sera appuyée sur le terrain par le colonel britannique Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie. Mais en 1916, l’Anglais Mark Sykes et le Français François George-Picot passent un accord secret par lequel ils s’octroient des zones d’influence qui seront instaurées après la défaite de l’empire ottoman. La France aura la Syrie et le Liban et la Grande-Bretagne la Transjordanie, l’Arabie, la Palestine et l’Irak. Cet accord Sykes-Picot permet de « comprendre une partie de la frustration ressentie par le camp arabe entre 1918 et la création de l’État d’Israël ». [1]

Le 24 avril 1920, la conférence de San Remo confirme ces accords en accordant un mandat à la France sur la Syrie et le Liban. Mais les Syriens sont furieux car ce mandat met fin à la Grande Syrie. Afin de mieux contrôler le territoire dont elle dispose, la France le divise : c’est ainsi qu’elle crée l’État du Liban en septembre 1920. [2] Mais la résistance à cette division entre Syrie et Liban est forte. Plusieurs partis « unitaires » voient le jour, comme le Parti social nationaliste syrien (PSNS). Des révoltes ont même lieu, comme celle des druzes de 1925 à 1927 qui fait 2500 morts du côté français et plus de 10 000 morts côté syrien. Cependant, les élites syriennes s’accommodent de l’existence des deux États. Par ailleurs, les Français créent les États d’Alep, de Damas, du djebel Druze et des Alaouites. La France cède aussi à la Turquie, en 1921, la Cilicie et la région du Taurus. Elle donne encore aux Turcs, dans les années 1930, le district d’Antioche afin de s’assurer de son soutien contre l’Allemagne et ses alliés à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Ce morcellement du territoire aide à mieux saisir la frustration des Syriens après la mise en application de l’accord Sykes-Picot.

En 1946, la Syrie devient indépendante – le Liban l’était devenu trois ans plus tôt. Deux ans plus tard, en 1948, la création de l’État d’Israël redonne vie au projet unitaire syrien contre un ennemi commun. Mais les défaites successives des Syriens (1948, 1967, 1973 et 1982) et les accords de paix séparés entre les anciens alliés de la Syrie et Israël achèvent de ruiner les espoirs des partisans de la Grande Syrie.

La minorité alaouite au pouvoir

Le pays, sur le plan intérieur, connaît alors une longue période d’instabilité politique marquée par plusieurs coups d’État comme en 1961, 1963 et 1966 mené par le Baath, un parti arabe laïque fondé en 1943 par des chrétiens et des sunnites et prônant l’unité du monde arabe par la réalisation de la Grande Syrie. En 1970, un coup d’État permet à Hafez al-Assad de s’emparer du pouvoir : ce membre du Baath inaugure en fait une dictature dans laquelle seuls les Alaouites – représentant seulement 10 % de la population – détiennent tous les pouvoirs.

Les Alaouites constituent une branche du chiisme fondée au XIe siècle près de Bagdad par Ibn Noçaïr Annoumayri – ses partisans étaient appelés Noçaïris. C’est au début du XXe siècle que ceux-ci prirent le nom d’Alaouites. Leur culture les pousse à la dissimulation et au mensonge pour sauvegarder leur identité, ce qui est important à savoir pour comprendre le régime des Assad : au XVIIe siècle déjà, un voyageur européen les comparait à un caméléon : « ils prennent la teinture de la religion, quelle qu’elle puisse être, des personnes avec lesquelles ils conversent. Avec les chrétiens ils font profession du christianisme, ils sont mahométans avec les Turcs et juifs avec les Juifs. » [3] Le mensonge, la duplicité, les manœuvres secrètes et autres retournements d’alliances sont à la base de la pratique du pouvoir alaouite pour survivre dans un environnement hostile. Par exemple, le plateau du Golan, territoire syrien conquis par Israël en 1967, fait partie des revendications de la Syrie. Mais le régime des Assad s’est toujours arrangé pour faire perdurer l’état de guerre contre l’État hébreu afin de mobiliser le peuple contre l’ennemi juif. En effet, la question du Golan permet de légitimer la répression qui s’abat sur le peuple syrien. Si la Syrie obtenait le retour du plateau dans ses frontières, l’« excuse de la province perdue ne serait plus de mise ». [4] Autre exemple au Liban : la Syrie y joue depuis une trentaine d’années un rôle néfaste, avec notamment l’assassinat de Rafic Hariri, le premier ministre libanais, le 14 février 2005.

Cette minorité exerce sa dictature moins sur un peuple que sur un agrégat de communautés ethniques et confessionnelles que ni l’empire ottoman ni la présence française n’ont pu faire devenir des citoyens syriens. Au contraire, les Syriens se sont regroupés autour de leurs chefs tribaux ou de leurs autorités confessionnelles. Les différentes communautés s’occupent elles-mêmes de la santé, de l’éducation et même de la sécurité de leur groupe. Ainsi, « la Syrie restait fragmentée en territoires différenciés et peu solidaires » [5] En effet, à côté de la majorité arabe sunnite cohabite une multitude de minorités ethniques et confessionnelles dont les rapports sont très fluctuants : les chrétiens craignent les islamistes pouvant surgir des rangs des musulmans ; ceux-ci considèrent les chrétiens comme des agents de l’Occident ; la majorité sunnite déteste les Alaouites, lesquels méprisent les autres minorités musulmanes, qu’elles soient chiites, sunnites ou druzes ; les Arabes suspectent les Kurdes de vouloir briser l’unité du pays ; et la majorité des Syriens se méfie des Juifs.

Le régime d’Hafez al-Assad soumet violemment la société syrienne. Par exemple, à partir de 1976, il a retardé la mise en place de la téléphonie mobile dans le pays le temps de mettre au point les dispositifs technologiques nécessaires à l’espionnage des habitants. Pour donner l’illusion du pluralisme, des sunnites sont nommés à des postes importants mais qui sont dirigés, en réalité, en sous-main, par les Alaouites. Aucun parti politique n’est autorisé par le pouvoir et quand c’est le cas, c’est après que celui-ci se soit assuré qu’il ne rencontrera aucune audience au sein de la population. De toute manière, les médias sont contrôlés par l’État. Quant à la répression du danger islamiste – autre prétexte, avec la guerre contre Israël, pour asservir le peuple –, il faut noter le massacre, en février 1982, de la ville de Hama, totalement rasée suite à un soulèvement des Frères musulmans. Selon les estimations, il y a eu entre 10 000 et 30 000 morts.

Jouer sur les peurs

La chape de plomb formée par le régime de parti unique, la pression policière et l’absence de liberté d’expression, ajoutées à un chômage élevé, à une corruption en augmentation, à l’alliance du clan Assad à l’Iran et la lutte contre Israël ont formé un cocktail explosif qui a débouché sur l’insurrection. Tout a commencé en mars 2011, à Deraa, par une conversation téléphonique entre deux femmes qui se félicitaient de la chute de Ben Ali et de Moubarak dans le cadre du « printemps arabe ». Mais comme elles étaient placées sur écoute, elles furent arrêtées et brutalisées. Une quinzaine de collégiens âgés entre 12 et 15 ans exprimèrent leur souhait de voir les deux femmes relâchées. Ils furent à leur tour arrêtés et torturés : ongles arrachés et brûlures de cigarettes sur la peau. Le 18 mars, les premiers rassemblements pacifiques eurent lieu. Les forces de l’ordre tirèrent : quatre morts. De nouvelles manifestations se déroulèrent en se politisant. Ainsi commença le printemps syrien qui, plus d’un an après, n’est toujours pas terminé.

Si Bachar al-Assad tient bon c’est parce qu’il joue sur les peurs des différentes minorités : peur des Turcs pour les Kurdes, peur des islamistes pour les minorités non musulmanes et les musulmans laïcs, peur de la vengeance d’une population trop longtemps asservie pour les Alaouites et les Druzes qui sont enrôlés dans les forces de répression.  Ensuite, le dictateur tente d’amalgamer islamistes et insurgés : c’est pour cette raison qu’il libère parfois des jihadistes. Les attentats commis par ces derniers lui offrent le prétexte pour réprimer le plus violemment possible les aspirations à la liberté des Syriens.

Mais le rêve du Baath – la Grande Syrie – est-il encore réalisable ? Depuis les années 1980, ce parti n’est plus qu’une « coquille vide » [6] : les rivalités interarabes, la corruption et le népotisme ont remplacé le panarabisme et l’égalitarisme des années 1950-1960. D’ailleurs, ce sont les anciens bastions du Baath qui se trouvent à la pointe de la contestation actuelle.

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Bibliographie :
BASBOUS, Antoine, Le tsunami arabe, Paris, Fayard, 2011.
GUIDÈRE, Mathieu, Le choc des révolutions arabes, Paris, Autrement, 2011.
LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2006.
« La Syrie. D’Ougarit au clan Assad » (dossier), in L’Histoire, mai 2012, n° 375, pp. 40-69.

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[1] ATTAR, Franck, Dictionnaire des relations internationales de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2009, p. 914.

[2] Cf. Le Liban, entre communautés et interventions étrangères.

[3] Cité par BASBOUS, Antoine, Le tsunami arabe, Paris, Fayard, 2011, p. 237.

[4] PICARD, Élizabeth, « « L’Etat du toujours moins » », in L’Histoire, mai 2012, n° 375, p. 63.

[5] Ibid.

[6] BENKORICH, Nora, « Baath : fin de partie ? », in L’Histoire, mai 2012, n° 375, p. 68.

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