« L’étrange défaite » de Marc Bloch

L'étrange défaite de Marc BlochÉcrit à chaud en 1940 juste après la défaite française, ce texte ne fut publié qu’en 1946. L’historien, qui avait été mobilisé à sa demande, y analysait sans concessions les raisons du désastre que les Français venaient de subir. Il mettait en avant, bien sûr, « l’incapacité du commandement », mais soulignait aussi les facteurs qui, au sein de la société française, avaient contribué au désastre.

Marc Bloch (1886-1944) était médiéviste, l’un des fondateurs des Annales, auteur d’un grand classique, Les Rois thaumaturges (lire notre résumé), qui fondait l’anthropologie historique. En 1914, il est mobilisé et entre dans l’infanterie comme sergent. Il finit la guerre avec le grade de capitaine. En 1919, il reprend ses activités de recherche et d’enseignant. En 1939, alors que son âge le dispense de porter les armes, il demande à être mobilisé. Il intègre donc l’armée comme capitaine d’état-major. Il participe à la bataille des Flandres au printemps 1940 avant d’embarquer à Dunkerque pour l’Angleterre. Ayant rejoint la France peu après, il gagne la zone libre déguisé en civil. Il rédige alors, entre juillet et septembre, ce qu’il appelle « ce procès-verbal de l’an 1940 » où il tente d’analyser les causes de la défaite française. Il paraîtra en 1946 sous le titre L’étrange défaite. Dès 1940, Marc Bloch noue des contacts avec des résistants. En 1943, il entre totalement dans la clandestinité au sein du mouvement « Franc-Tireur » et rejoint Lyon. Cependant, le 8 mars 1944, il est arrêté puis torturé par la Gestapo. Il est fusillé le 16 juin avec d’autres prisonniers.

« L’incapacité du commandement »

Marc Bloch avait confié, au moment d’une perquisition par la police de Vichy, un manuscrit de L’étrange défaite à une connaissance qui le donna, à son tour, à un ami, le docteur Canque. Celui-ci le cacha dans une petite maison de la banlieue de Clermont-Ferrand où des Allemands installèrent un poste de D.C.A. Après le départ de ceux-ci, le médecin trouva les feuilles éparses, au sol : les soldats de la Wehrmacht ne s’en étaient pas particulièrement souciés… Canque enterra alors le manuscrit dans sa propriété d’Orcines, toujours dans la région clermontoise. Mais, là encore, les Allemands établirent des positions, creusant des tranchées. Par bonheur, ils ne découvrirent pas le texte qui put alors être rendu à la famille Bloch. Et être publié.

Après une première partie dans laquelle il raconte son expérience lors de la guerre de 1939-1940, Marc Bloch passe à l’analyse des causes de la défaite. Celle-ci s’explique directement par « l’incapacité du commandement ». Cette incapacité s’est exprimée de multiples façons.

D’abord, la déroute de 1940 fut une « victoire intellectuelle » des Allemands en raison de l’impossibilité pour les chefs militaires français de « penser la guerre ». Les nazis ont mené une guerre de la vitesse – le fameux blitzkrieg –  qui a pris de court les Alliés : « ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille » écrit Marc Bloch. L’armée allemande à la pointe de la modernité d’un côté, les forces françaises et britanniques n’ayant pas su évoluer d’autre part. La campagne du printemps 1940 a livré de perpétuelles surprises car les responsables militaires pensaient en retard. En quelque sorte, les Allemands « ne jouaient pas le jeu » : ils se trouvaient souvent là où on ne les attendait pas. Une anecdote donnée par l’auteur est révélatrice : un officier rencontre au loin une colonne de chars qui fonce dans le sens opposé du front. Il commence à courir dans leur direction pour leur indiquer qu’ils font fausse route quand il se fait interpeller par un homme qui le prévient qu’il s’agit de chars allemands… L’auteur dénonce aussi la méfiance qui existait au sein de l’armée française vis-à-vis des unités motorisées, l’excès de confiance, au contraire, dans la ligne Maginot, « l’abominable désordre de la mobilisation », le gaspillage de force et d’énergie au sein des états-majors provoqué par le manque de sous-officiers, ainsi que la mauvaise organisation des liaisons et de transmission des informations. Quant aux relations entre les Français et les Britanniques, elles étaient loin d’être harmonieuses, comme en témoigne le projet d’une offensive sur Arras à laquelle devaient participer des forces françaises et anglaises : ces dernières furent retirées du dispositif au dernier moment.

Bloch souligne également la crise d’autorité traversant l’armée et expliquant, par exemple, que des erreurs commises restent impunies. Ce refus de pratiquer « les nettoyages nécessaires » dans les effectifs a entraîné le maintien d’officiers incompétents à certains postes. La mollesse du commandement est épinglée, à laquelle s’ajoutent les rivalités dans les carrières entre officiers. À ce propos, l’historien cite un dicton très révélateur : « Lieutenants, amis. Capitaines, camarades. Commandants, collègues. Colonels rivaux. Généraux, ennemis. » Quant à la bureaucratie trop fournie au sein de l’armée, elle a pour effet de diluer le sens des responsabilités.

Le manque de courage personnel, qui est « la plus obligatoire de toutes les vertus » pour le soldat, est-il une réalité ? Marc Bloch nous dit qu’il a existé, durant la campagne de 1940, des cas d’abandon de poste, de fuite… Même si tout n’est pas vrai, il n’en reste pas moins que le haut commandement porte une écrasante responsabilité dans la « crise des cadres » ankylosés par la routine du temps de paix et confrontés à la surprise psychologique d’une nouvelle forme de guerre à laquelle ils n’avaient jamais été confrontés. Une surprise qui s’exprime dans un véritable désarroi gagnant les chefs militaires affalés sur leurs bureaux, totalement atones et évoquant déjà la capitulation alors que les combats font encore rage.

La mauvaise hygiène de travail a aussi contribué à l’effondrement moral, ainsi que la mauvaise formation des hommes. « L’École de Guerre nous a trompés » pouvaient dire certains soldats. Les Allemands n’ont pas joué le jeu auquel on avait préparé les soldats ! Pas étonnant, après cela, qu’ils remportent la bataille…. En historien, Marc Bloch déplore l’absence d’un véritable enseignement de l’histoire dans l’institution militaire, alors que l’histoire est la « science du changement » : l’armée a été incapable d’évoluer. Elle n’a pas su, par exemple, utiliser les leçons de la défaite polonaise de septembre 1939 alors que la drôle de guerre lui laissait du temps pour les méditer et s’organiser en fonction. Malheureusement, c’est un « commandement de vieillards » qui dirigeait les forces armées. Pour résumer son propos, Bloch achève sa deuxième partie ainsi :

« Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’École, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi, l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée. »

Une IIIe République haïe

La troisième partie – « Examen de conscience d’un Français » – analyse l’« ambiance psychologique » dans laquelle les états-majors ont vécu. Les raisons du désastre ne sont donc pas à chercher uniquement au sein de l’armée mais aussi dans la société française tout entière.

La nouvelle forme de guerre qui commence en 1940 a aboli la distinction entre civils et soldats. Et de toute manière, pour Bloch, cette distinction n’a pas lieu d’être. D’ailleurs, on a vu que l’historien a demandé son intégration à l’armée alors que ses charges de famille l’en dispensaient. L’historien souligne que, malheureusement, on a voulu tout accepter plutôt que de subir : « Cette faiblesse collective, écrit-il, n’a peut-être été, souvent, que la somme de beaucoup de faiblesses individuelles. »

Le mépris des intérêts nationaux est un élément-clé de la défaite : les syndicats étaient plus occupés de leurs petits intérêts égoïstes, l’idéologie internationaliste et pacifiste a empêché de cultiver l’amour de la patrie, les médias – presse et radio – n’ont pas donné au peuple les moyens de se diriger correctement. Bloch évoque la pauvreté des bibliothèques municipales et les carences de l’Éducation nationale. Quant à la IIIe République, c’est un régime faible dont les dirigeants ont été incapables de préparer à la guerre. Enfin, la bourgeoisie, dont la situation socio-économique était difficile dans les années 1930, elle s’est trouvée tellement aigrie qu’elle détestait le Front populaire et ce peuple qui l’avait porté au pouvoir, et considérait la République comme un corps pourri jusqu’à l’os. Et elle se montrait réfractaire à tout ce qui pouvait sembler venir de ce régime honni. C’est pourquoi Bloch écrit ce fameux passage : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Ce sentiment de haine a fait des ravages, tout particulièrement au moment de la guerre. Et chez les militaires, il a été trop efficace en raison de leur formation qui les isolait du monde extérieur.

Son « examen de conscience » prend en considération, enfin, la lâcheté de sa génération : « J’appartiens à une génération qui a mauvaise conscience. » déclare-t-il. C’est que cette génération avait compris que le traité de Versailles portait en germe le conflit suivant, elle avait pressenti un « sursaut allemand » à venir, elle avait réalisé que la France n’était plus une puissance qui pouvait compter en Europe. Et pourtant, elle n’a rien voulu voir, ni voulu mettre en garde : « paresseusement, lâchement, nous avons laissé faire. »

Le livre de Bloch se termine par un appel à la résistance : « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser… »

Un livre qui fait autorité

L’étrange défaite témoigne de la grande lucidité de son auteur : les travaux des historiens ont, depuis, largement confirmé ses analyses, même s’il faut nuancer le lien de causalité entre la défaite militaire et le mauvais état de la société. Il n’en reste pas moins que, comme l’a bien vu Marc Bloch, les ravages du pacifisme, les luttes politiques (communistes « anti-impérialistes » contre anticommunistes, bellicistes contre pacifistes…) et les stratégies radicalement différentes entre Allemands et Alliés sont bien des éléments capitaux pour comprendre la défaite. Dans sa préface à l’édition de 1990 de L’étrange défaite, Stanley Hoffmann mentionne deux autres livres faisant l’autopsie du désastre de 1940 : À l’échelle humaine de Léon Blum et les Mémoires de guerre du général de Gaulle. Ces deux ouvrages sont comparables au texte de Bloch. Pourtant, de ces trois analyses, « c’est L’Étrange défaite qui reste la plus complète et la plus percutante. » Enfin, la lecture de ce classique constitue aussi un plaisir en raison du style recherché de l’auteur.

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BLOCH, Marc, L’étrange défaite, Paris, Gallimard, « Folio/histoire », 1990, préface de Stanley Hoffmann et avant-propos de Georges Altman.

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