« Le Cri » de Munch : entre symbolisme et expressionnisme

'Le Cri' de Munch entre symbolisme et expressionnismeLe 2 mai sera mis aux enchères un tableau estimé à 80 millions de dollars par les experts : Le Cri d’Edvard Munch. Étude d’un tableau aussi célèbre que la Joconde.

C’est l’un des plus célèbres tableaux au monde : Le Cri, d’Edvard Munch, existe en quatre versions, peintes entre 1893 et 1895. Trois d’entre elles appartiennent à des musées d’Oslo. La quatrième, datant de 1895, aux mains d’un milliardaire norvégien dont le père était un ami personnel de Munch, sera mise en vente le 2 mai prochain chez Sotheby’s, une société internationale de vente aux enchères. Estimation : 80 millions de dollars – presque 61 millions d’euros. Par ailleurs, en 1994, puis en 2004, deux exemplaires furent volés avant d’être retrouvés. Son prix, ainsi que les vols dont l’œuvre fut l’objet, expliquent l’attention que les médias du monde entier ont porté sur elle et, par conséquent, sa célébrité. Nous proposons ici une analyse de ce tableau.

Un pastel de 1895

Edvard Munch (1863-1944) était un peintre norvégien s’inscrivant dans le courant postimpressioniste du symbolisme et, en même temps, précurseur de l’expressionnisme. Il est encore enfant quand sa mère et sa sœur aînée meurent de la tuberculose et quand une autre sœur se voit diagnostiquer une dépression. Quant à son frère, il meurt peu de temps après s’être marié… Sa jeunesse a donc été fortement marquée par la maladie et la mort.

Il commence à se consacrer à l’art dans les années 1880. De 1889 à 1892, il effectue un séjour à Paris où son art arrive à maturation : il s’éloigne des représentations traditionnelles sous l’influence d’artistes comme Paul Gauguin et Vincent Van Gogh. C’est à partir de cette époque qu’il cherche, dans ses œuvres, à retranscrire le plus fidèlement possible son sentiment tragique de la vie, son angoisse devant un monde qui l’inquiète et le décourage. D’ailleurs, à l’automne 1891, Munch montre des signes d’angoisse – il tombera d’ailleurs dans une grave dépression en 1905 qui le contraindra à se soigner pendant un an. C’est à cette époque qu’il commence à travailler sur ce qui deviendra le Cri. La version de 1895 est un pastel.

La fin du XIXe siècle est un moment où coexistent plusieurs courants artistiques : le réalisme, qui entend reproduire la réalité telle qu’elle est, sans concessions, touche à sa fin ; le mouvement des nabis – avec lequel Munch est entré en contact en 1896-1897 –, illustré notamment par Gauguin et Pierre Bonnard, entend redonner à l’art un sens du sacré ; enfin, le symbolisme, dont Munch est un illustre représentant. Il est sans doute possible de déceler, dans Le Cri, à la fois une œuvre symboliste et, en même temps, des signes annonciateurs de la peinture expressionniste.

« Un cri infini qui déchire la Nature »

Le symbolisme, courant auquel appartient Munch et qui est un phénomène d’ailleurs essentiellement nordique, se caractérise par son souhait d’exprimer l’angoisse, de s’interroger sur le sens de la vie et d’explorer les profondeurs de l’âme humaine. Or, à la date du 22 juillet 1892, Edvard Munch écrit dans son journal à propos de ce tableau :

« J’étais en train de marcher le long de la route avec deux amis – le soleil se couchait – soudain le ciel devint rouge sang – j’ai fait une pause, me sentant épuisé, et me suis appuyé contre la grille – il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville – mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là tremblant d’anxiété – et j’ai entendu un cri infini déchirer la Nature. »

C’est cette scène « d’anxiété » que représente le tableau de Munch. Le Cri montre trois hommes sur un pont. Le personnage du premier plan, chauve ou les cheveux coupés très courts, vu de face, se bouche les oreilles tout en semblant pousser un cri. Deux se trouvent au second plan, dont l’un est penché, paraissant fatigué, accoudé sur la barrière et soutenant sa tête.

À l’arrière-plan sont bien visibles les « langues de feu » qui occupent la partie supérieure du tableau. Ce ciel « rouge sang » surplombe la ville d’Oslo et son « fjord bleu-noir » qui rejoignent le personnage du premier plan à droite de la peinture. Ce ciel rouge a sans doute été inspiré à Munch par les couchers de soleil aux couleurs vives provoqués par la présence de cendres volcaniques dans les nuages qui se sont répandues dans l’atmosphère tout autour de la planète après l’éruption du volcan indonésien Krakatoa en 1883.

La technique utilisée est, nous l’avons déjà dit, le pastel. Il s’agit d’un crayon de couleur sous forme de cylindre fabriqué à partir de différentes substances (couleurs pulvérisées et terre blanche) broyées et malaxées sous forme de pâte avec de la colle et séchée ensuite sous forme de petits bâtonnets. Le symbolisme de ce tableau est déjà dans la technique : avec le pastel, Munch trouve une façon étrange et originale de traduire sa vision et son sentiment d’anxiété : ciel rouge et « langues de feu » et fjord aux couleurs foncées et en tourbillon. Rouge, bleu et jaune sont les couleurs dominantes du tableau.

Un « spermatozoïde humain » qui annonce l’expressionnisme

Le style de l’artiste vise à exprimer une tension, un vertige, une sensation de mal-être. Ainsi, le personnage au premier plan est sinueux. Il ondule, semble flotter dans l’air tel un fantôme. Il a même une figure squelettique : son visage se réduit à la plus simple expression : un point entouré d’un cercle pour les yeux, deux points pour le nez et un cercle pour la bouche. Il ressemble à un mort-vivant. Certains critiques, à l’époque, s’étaient moqués de ce « spermatozoïde humain ». Mais pour Munch, représenter cette figure humaine de façon aussi torturée, en dépit des conventions, lui permet d’exprimer son malaise d’être. Sa représentation laide du personnage est propre à l’expressionnisme dont on trouve donc, ici, un signe annonciateur.

Ensuite, l’oblique qui part du bas à droite pour remonter vers la gauche suggère un déséquilibre – contrairement à la ligne horizontale qui est une ligne du « calme » selon Seurat. Cette bande oblique reflète l’utilisation par Munch de la perspective linéaire qui consiste à faire converger, vers un point unique, vers la gauche, de lignes qui sont, dans la réalité, parfaitement parallèles : le pont et la barrière. Par ailleurs, la perspective de réduction est également visible puisque les deux silhouettes du fond sont plus petites que le personnage du premier plan.

La perspective est encore rendue par l’effacement de l’arrière-plan : la ville d’Oslo est à peine esquissée et le fjord ne consiste qu’en un tourbillon. Ils sont par ailleurs représentés par des lignes sinueuses, verticales ou horizontales, tout comme le ciel qui prend l’allure de « langues de feu » : ces courbes et ces lacis répétés donnent une sensation de vertige et d’instabilité à laquelle le personnage du premier plan – et le spectateur non plus – ne peut échapper. Ces libertés prises avec la réalité traduisent bien l’influence du séjour parisien de Munch.

On insistera sur le flou général qui baigne l’œuvre : car ni le personnage du premier plan, ni les deux autres au second plan, ni la ville ne sont distinctement représentés. Ce flou renforce encore les sensations de vertige et d’angoisse qui se dégagent de la peinture tout entière.

Le mal-être de l’artiste et les horreurs du XXe siècle

Dans cette œuvre, l’artiste exprime d’abord son propre mal-être. En cela, le tableau est symboliste. Munch a dit un jour : « La maladie, la folie et la mort sont des anges noirs qui ont veillé sur mon berceau et m’ont accompagné toute ma vie. » Les deuils répétés qu’il a connu, la maladie qu’il a vu emporter ses proches, les signes de dépression qu’il a développés dès 1891 ont contribué à pousser à exprimer son sentiment tragique de la vie, son angoisse, voire son obsession de la mort. Munch avait dit aussi qu’il souhaitait montrer « des êtres qui respirent, qui sentent, qui aiment et qui souffrent ». En l’occurrence, Le Cri met en scène un personnage qui souffre, angoissé par le monde qui l’entoure.

Mais ce tableau n’exprime peut-être pas seulement le malaise personnel de son auteur. Clément Chéroux, le co-commissaire d’une exposition consacrée l’année dernière à Edvard Munch, analyse ainsi cette peinture : « Elle représente le XXe siècle bouleversé, celui de la douleur. » Et c’est là aussi que l’expressionnisme se révèle car ce courant artistique a voulu dénoncer le monde contemporain et son cortège d’horreurs et de violences. On peut voir dans Le Cri, en effet, une clameur face aux événements épouvantables qui ont jalonné le XXe siècle – la couleur du ciel n’évoque-t-elle pas un rouge sanglant ? – : guerres mondiales avec leur mises à mort de masse, gaz asphyxiants, génocides et autres massacres, camps de concentration… D’ailleurs, la figure du personnage principal a des allures d’un rescapé des camps de la mort avec ses yeux creux, son crâne lisse et la maigreur suggérée par les courbes. Ce tableau de Munch suscite donc un sentiment de malaise, voire d’angoisse, chez le spectateur.

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Bibliographie
L’atelier du peintre, dictionnaire des termes techniques, Paris, Larousse, « Références », préface d’André CHASTEL, 1998.
BENHAMOU-HUET, Judith, « Le « Cri » à la criée », in Le Point, 19 avril 2012, n° 2066, p. 96.
CHÂTELET, Albert et GROSLIER, Bernard-Philippe, Histoire de l’art, Paris, Larousse, 2003.
LANEYRIE-DAGEN, Nadeije, Lire la peinture, tome 1, Dans l’intimité des œuvres, Paris, Larousse, 2006.
MÉROT, Alain (dir.), Histoire de l’art. 100-2000, Hazan, 1999.
« Le Cri » d’Edvard Munch aux enchères à New-York
Tableau : « Le cri » d’Edvard Munch

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