La mort de Louis XVI

La mort de Louis XVILouis XVI est guillotiné le 21 janvier 1793. Cette exécution est un épisode « primitif » de la Révolution française en ce sens qu’il marque un commencement, une origine : il fonde la République en versant le sang d’un roi. La mort de Louis XVI est un sacrifice.

« Scène primitive et centrale de la Révolution française » : ainsi Mona Ozouf qualifie-t-elle le procès de Louis XVI dans le Dictionnaire critique qu’elle a codirigé avec François Furet. En effet, le procès – et plus encore l’exécution du roi – occupe une place « centrale » parce qu’il symbolise l’échec de la monarchie constitutionnelle, rompt définitivement avec le passé et, de ce fait, pousse la Révolution à aller encore plus en avant, et donc à affronter de nouveaux dangers – l’Angleterre rejoindra la coalition européenne quelques jours plus tard. Mais la mise à mort du roi est aussi une « scène primitive » dans le sens où elle est originelle, initiale. C’est un « sacrifice » qui permet la fondation de la République. C’est à cet aspect-là que nous allons nous intéresser.

« Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive » (Robespierre)

Le 10 août 1792 la monarchie était renversée. Le roi Louis XVI et sa famille étaient enfermés à la prison du Temple trois jours plus tard. Le 21 septembre, la nouvelle Assemblée nationale, la Convention, décréta l’abolition de la royauté. Le lendemain, elle proclama la Ire République. C’est seulement à la fin du mois de septembre que se pose la question : que faire du roi ?

La majorité de la Convention est favorable à la tenue d’un procès. Les débats s’ouvrent le 6 novembre avec l’exposition des charges retenues contre Louis XVI. Le lendemain, le député Mailhe prend la parole pour défendre l’idée du jugement. Malgré la Constitution de 1791 qui prône l’inviolabilité du roi, explique-t-il, celui-ci peut être jugé car il est parjure. Il n’a en effet jamais accepté la Constitution de 1791, il a donc menti.

Une minorité de Conventionnels refuse cependant le jugement mais pas pour les mêmes raisons. Ainsi, Morisson, le 13 novembre, montre que, sur le plan juridique, il est impossible de juger le roi. En effet, même s’il est coupable – Morisson ne le conteste pas –, Louis XVI est protégé par la Constitution. Certes, il est possible de modifier la loi, mais la nouvelle disposition ne peut pas avoir d’effet rétroactif. La personne du roi est donc intouchable.

Mais le même jour où Morisson expose ses vues, un jeune député de vingt-cinq ans prend la parole : c’est Saint-Just. Il prononce un discours resté célèbre : « On ne peut point régner innocemment » déclare-t-il. Louis XVI est « un ennemi étranger ». Un roi est « un rebelle et un usurpateur ». Que veut-il dire par là ? Que Louis XVI est étranger au pacte social, lequel est conclu entre des citoyens. Or, le roi n’est pas un citoyen, il ne peut donc être membre du contrat social et, par conséquent, les lois et la justice régissant ce pacte ne peuvent s’appliquer à lui. Il est donc impossible de juger le roi. Ce dernier étant un « rebelle et un usurpateur », il faut le « châtier » affirme Saint-Just.

Le 3 décembre, Robespierre monte à la tribune à son tour pour reprendre l’idée de Saint-Just. Il déclare : « Louis fut roi, et la république est fondée. […] La victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà condamné, ou la république n’est point absoute. Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive. » En clair, pour Robespierre, juger le roi, c’est faire l’hypothèse qu’il peut être innocent et que, en conséquence, la Révolution peut être coupable. Puisque Louis est un « corps hors la nation » comme l’a souligné Saint-Just, la Révolution doit tout simplement le détruire. Il y a incompatibilité entre le roi et les citoyens. Louis XVI constitue une « exception monstrueuse » au principe d’égalité. Deux sacralités sont opposées : celle du roi et celle de la Révolution. Donc, « Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive ». C’est un sacrifice fondateur qui doit être accompli selon Robespierre. Et de fait, la mort de Louis XVI sera bien un « sacrifice », un « rite fondateur » et un « rite de sang » pour reprendre les mots d’Antoine de Baecque.

Contrairement à Morisson, Robespierre et Saint-Just ne visent pas le « roi des Français » de 1791, mais le roi absolu d’Ancien Régime. Il y a incompatibilité entre le monarque de droit divin et le citoyen.

Dans son ensemble, la Convention ne partage pas les vues de Robespierre. Par ailleurs, le 20 novembre est survenu un coup de théâtre : on a découvert au palais des Tuileries une armoire de fer dans laquelle se trouvait toute la correspondance de Louis XVI avec l’étranger. Cette découverte précipite l’ouverture du procès. Le 3 décembre, les députés décrètent que « Louis Capet et ses défenseurs seront entendus à la barre de la Convention nationale ».

Ainsi, dès les débats d’avant-procès, fut évoquée la mort sacrificielle de Louis XVI. De plus, même si l’Assemblée a opté pour le procès, elle est toutefois inquiète du danger que représente Louis vivant. Comme l’a vu Joseph de Maistre, les controverses sur l’inviolabilité du roi furent « l’escalier de l’échafaud ».

« La sévérité républicaine triomphe de la majesté royale » (A. de Baecque)

Le procès proprement dit est la deuxième étape menant au rituel du sacrifice visant à fonder la République. Louis XVI comparaît pour la première fois devant la Convention le 11 décembre. Il est défendu par trois avocats : Tronchet, choisi par le roi, Malesherbes, qui s’est lui-même proposé, et De Sèze, désigné par l’Assemblée.

La ligne de défense est claire : récuser en bloc tous les faits antérieurs à l’entrée en vigueur de la Constitution de 1791, cette dernière les ayant comme effacés ; pour la période postérieure à septembre 1791, s’abriter derrière la responsabilité des ministres. Nombre de documents signés de sa main sont présentés à l’accusé qui se borne à répondre qu’il ne les reconnaît pas. Il s’indigne même qu’on l’accuse d’avoir voulu faire verser le sang le 10 août. Les avocats de Louis XVI insistent sur l’absence de garanties dues à tout accusé : il n’y a eu ni audition de témoins, ni expertises en écriture.

La défense de Louis Capet se révèle fragile. C’est même elle qui a mené le roi à la guillotine selon un juriste allemand de l’époque, August Wilhelm Rehberg. Le 11 janvier 1793, la Convention s’estime suffisamment informée pour prendre une décision. Quatre scrutins vont suivre, portant successivement sur la culpabilité, l’appel au peuple, la peine et le sursis. Le vote se fait par appel nominal : chaque député doit se présenter, à tour de rôle, à la tribune pour donner son avis. Au premier scrutin, les députés déclarent, à l’unanimité, « Louis Capet coupable de conspiration contre la sûreté générale de l’État ». Le deuxième vote porte sur la ratification du verdict par le peuple : doit-on soumettre aux citoyens la possibilité d’approuver ou non le verdict ? L’enjeu n’est pas mince : certains avancent l’idée que l’appel au peuple incitera à la clémence et empêchera la mort du roi, ce qui évitera la rupture avec l’Espagne et l’Angleterre, et donc de nouveaux dangers pour la Révolution ; d’autre, au contraire, rejettent ce principe car ce serait l’occasion inespérée pour les royalistes de se faire entendre alors que la patrie est en danger. Finalement, par 424 voix contre 287, les Conventionnels rejettent l’appel au peuple. Le troisième scrutin se déroule du 16 au 17 janvier : 360 députés se prononcent contre la mort, 361 pour : Louis est condamné à mort à une seule voix de différence. Le dernier vote livre ses résultats le 20 janvier : 380 députés contre 310 rejettent le sursis.

Le procès, dans le cadre du rituel de la mort de Louis XVI, peut se comprendre comme l’affirmation de la jeune République contre la monarchie déchue. Antoine de Baecque a cette formule : « la sévérité républicaine triomphe de la majesté royale. »

La rencontre du roi et de la guillotine

Le dernier acte de la « cérémonie » du sacrifice peut alors avoir lieu. La rencontre entre Louis XVI et la guillotine se déroule place de la Révolution – aujourd’hui place de la Concorde – le 21 janvier 1793. Cet acte – ce « sacrifice » comme l’écrit Daniel Arasse – a plusieurs significations.

D’abord il faut songer à un débat qui a vu le jour lorsque la guillotine a été adoptée comme instrument unique d’exécution des peines capitales. En effet, au vu de l’efficacité de cette nouvelle machine, certains se sont demandés si la mort était immédiate ou si le condamné vivait encore quelques instants après sa décapitation. Certains partisans de la seconde solution sont même allés jusqu’à faire des estimations médicales concluant que le guillotiné vivait encore un quart d’heure après la séparation de la tête du reste du corps. Mais finalement, l’idée de la « tête pensante » ou de la « tête mourante » fut écartée : on finit par se convaincre que la mort intervenait dès que le couperet tranchait la moelle épinière. Ce débat de la tête pensante n’est pas anodin dans le cadre de notre étude sur la mort du roi. En effet, en rejetant l’idée que le décapité continuait à vivre après le passage de la lame, on dévalorisait le cerveau, qui n’était plus qu’un organe parmi d’autres, et non plus le siège unique de la conscience. Ainsi, une « nouvelle configuration du corps sensible » (Daniel Arasse) émergeait. Puisque les fonctions vitales sont réparties dans l’ensemble du corps, il existe comme un va-et-vient permanent entre les différentes parties du corps. Maintenant filons la métaphore du corps… politique. Dans la monarchie absolue, le roi est la tête d’un corps divisé en trois ordres bien distincts. Ce roi est absolu, il n’a de compte à rendre à personne. Par conséquent, toute la force réside dans la tête. Au contraire, en république, le système représentatif autorise un aller et retour permanent entre la tête et le reste du corps, entre les représentants élus et les citoyens : toutes les parties du corps sont reliées entre elles, il n’y a pas un siège unique du pouvoir. Le rejet de la « tête pensante » constitue donc le rejet de la conception monarchique et absolutiste du corps politique. La mort de Louis XVI est donc la mort symbolique de la « tête » de la monarchie d’Ancien Régime renversée en 1789.

Ensuite, et en même temps, cette conception légitime la mort physique du roi. En effet, dans le cadre de la monarchie absolue, Louis XIV a dit : « L’État c’est moi » : cette formule avait pour effet d’identifier une abstraction – l’État monarchique – à un corps – celui du roi. Mais cette formule va aussi faire perdre la tête à Louis XVI car puisque la régénération entamée en 1789 rejette l’absolutisme, il est légitime de détruire le corps dans lequel elle s’incarne, c’est-à-dire celui du roi. C’est en ce sens que la mort de Louis XVI est un sacrifice : par son sang versé, il fonde véritablement la république et sauve la patrie. Robespierre avait dit : « Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive. » L’exécution du roi revêt donc un caractère sacré, caractère renforcé par la part de mystère entourant l’exécution en raison de la difficulté à voir réellement la mort du condamné dans la mesure où celle-ci se produit en un instant : c’est ce qui fait la spécificité de la guillotine, rappelons-le.

Par ailleurs, la rencontre du roi et de la guillotine est l’aboutissement d’un processus de désacralisation de la personne royale qui avait commencé dès son règne avec la multiplication d’écrits, parfois à caractère pornographiques, se moquant du couple royal. Cette désacralisation se traduit par le fait que, comme tout condamné à mort, Louis XVI est guillotiné. C’est la négation pure et simple de l’exception royale. Le roi rentre ainsi, par son exécution, dans la loi commune. De plus, l’impact visuel de la guillotine renforce cette désacralisation : le rectangle, le triangle et le cercle, les trois formes fondamentales de la géométrie, donnent l’impression visuelle que le corps du roi est ramené à « la rationalité d’une configuration universelle » et à « la banalité d’une personne physique » pour utiliser les mots de Daniel Arasse.

Enfin, les récits relatant la mort du roi sont aussi significatifs. Les récits républicains multiplient les détails et les péripéties : Louis refusant de se laisser lier les mains par les aides du bourreau, Louis, sur l’échafaud, adressant au peuple ses derniers mots, le bourreau montrant la tête du roi… Cette profusion de détails vise à montrer qu’il y a eu histoire car, ce jour-là, les républicains font l’histoire en opérant ce sacrifice. Les textes royalistes sont plus économes. L’instantanéité de la guillotine est récupérée par eux pour montrer que le roi accède, instantanément, au ciel.

La mort de Louis XVI fonde donc, véritablement, la République par l’élimination physique du roi. Ainsi, la rupture avec la monarchie est définitivement faite. La page est tournée pour de bon. Tout retour en arrière est impossible. Le député Lebas a bien exprimé cette idée lorsque, après l’exécution, il écrit : « Nous voilà lancés. Les chemins sont rompus derrière nous : il faut aller bon gré, mal gré, et c’est à présent qu’on peut dire : vivre libre ou mourir. »

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Aller plus loin
ARASSE, Daniel, La guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 1987.
DE BAECQUE, Antoine, « Le dernier jour de Louis XVI », in Les Collections de l’Histoire, octobre-décembre 2004, n° 25, pp. 60-63.
FAYARD, Jean-François, FIERRO, Alfred et TULARD, Jean, Histoire et dictionnaire de la Révolution française. 1789-1799, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1998.
MICHELET, Jules, Histoire de la Révolution française, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1979, 2 volumes.
OZOUF, Mona, « Procès du roi », in FURET, François et OZOUF, Mona (dir.), Dictionnaire critique de la Révolution française. Événements, Paris, Flammarion, « Champs », 1992, pp 241-259.

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