« L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Weber

L'éthique protestante et l'esprit capitalismePublié en 1905, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme apportait une explication originale au développement du capitalisme. Le protestantisme aurait contribué à celui-ci en favorisant l’émergence d’un « esprit du capitalisme ».

Max Weber (1864-1920) est né au sein d’une famille d’industriels protestants. Il étudia d’abord l’histoire économique et le droit. En 1893, il devient professeur d’histoire de droit romain et de droit commercial à Berlin, et, l’année suivante, professeur d’économie politique à Fribourg. En 1897, suite à la mort de son père, il tombe dans une grave dépression qui l’oblige à suspendre ses activités d’enseignement et de recherche, et qu’il ne surmonte définitivement qu’en 1903. C’est à partir de cette date qu’il oriente ses activités intellectuelles vers la sociologie et, plus particulièrement, sur la sociologie des religions. À la lecture du livre de Werner Sombart Le capitalisme moderne, paru en 1902, et suite aux débats sur les relations entre protestantisme et capitalisme, Max Weber commence à rédiger des articles sur le sujet. Il publie même, de 1915 à 1920, une Éthique économique des religions mondiales. Puis, en 1919-1920, il regroupe tous ses travaux sur la religion dans un recueil intitulé Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie paru en 1920-1921. L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme constitue la traduction partielle (introduction et première partie) en 1964 de cet ouvrage.

L’« esprit du capitalisme » : l’exercice d’un métier comme fin en soi

Le livre s’ouvre sur un constat effectué suite à l’étude menée par Offenbacher, un élève de Max Weber, au pays de Bade : dans cette région, la majorité des chefs d’entreprise, des détenteurs de capitaux et de la main d’œuvre hautement éduquée est constituée de protestants. D’autres observations similaires conduisent à penser que le choix des occupations et de la carrière professionnelle est déterminé par « des particularités mentales » conditionnées par le milieu, ici par l’éducation inculquée dans une certaine atmosphère religieuse. Les protestants ont donc des dispositions particulières pour le rationalisme économique dont il convient de rechercher les principes dans les croyances religieuses. L’explication qui insiste sur « la joie de vivre » matérialiste des protestants est à écarter selon Weber. Au contraire, l’auteur note, dans les milieux commerçants, un sens aigu des affaires combiné avec une piété dominant la vie entière. L’« esprit de travail », « de progrès » ne doit pas être compris comme « joie de vivre ».

La deuxième partie du chapitre est consacrée à l’« esprit » du capitalisme. Max Weber donne un exemple de cet « esprit » en citant un sermon de Benjamin Franklin, l’Avis à un jeune négociant de 1748. Il ressort de ce texte que l’« esprit du capitalisme » ne consiste pas seulement à avoir le sens des affaires mais aussi à se plier à un ethos pour bien se conduire dans la vie. On insiste ici sur cette « maxime éthique » indissociable du capitalisme : Max Weber écrit en effet : « Car si le capitalisme a existé en Chine, aux Indes, à Babylone, dans l’Antiquité et au Moyen Age, comme nous le verrons, c’est précisément cet ethos qui lui faisait défaut. » Cette éthique est dépouillée de tout caractère hédoniste. Elle consiste en effet à gagner de l’argent mais en évitant de profiter des plaisirs de la vie. Faire rentrer de l’argent est donc une fin en soi. C’est l’expression de l’application des compétences dans une profession. « L’éthique sociale de la civilisation capitaliste » réside dans le devoir s’accomplissant dans l’exercice d’un métier. Le travail doit être réalisé comme s’il était un but en soi, une « vocation » dit Weber – Beruf en allemand.

Cet esprit du capitalisme n’est pas naturel explique Weber. Il a du au contraire s’imposer face aux traditions et aux formes précapitalistes qui préféraient les dépenses ostentatoires de prestige, le gaspillage, l’égoïsme sans frein, l’absence totale de scrupules… Le changement s’est opéré lorsque quelques personnes « ne voulaient pas consommer, mais gagner » : à ce moment-là, « l’’esprit du capitalisme’ est entré en action ». Et Weber ajoute : « Le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme. » Le type idéal de l’entrepreneur capitaliste redoute l’ostentation et la dépense inutile, est gêné par les signes extérieurs de richesse et plein de modestie. Sa vie revêt « un visage ascétique ». La question que pose alors Weber est la suivante : quel est « l’arrière-plan d’idées » qui a conduit à cette transformation ?

Luther : une vision conservatrice

Il faut chercher dans le protestantisme son origine car Weber remarque que la religion réformée se caractérise par son austérité et son ascétisme. Il examine d’abord, dans la troisième partie du chapitre, la « notion de Beruf chez Luther ». Ce dernier emploie le terme pour la première fois, semble-t-il, dans sa traduction de la Bible. Le mot désigne l’accomplissement du devoir dans les affaires temporelles. L’activité quotidienne possède une signification religieuse. Ainsi, l’unique moyen de plaire à Dieu est d’« accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société ». Ces devoirs deviennent sa « vocation » (ou Beruf). Aux yeux de Luther, la profession que chaque personne exerçait était un ordre spécial de Dieu. Mais cette vision, du coup, reste traditionaliste : elle supprime certes la subordination des tâches séculières aux tâches ascétiques – plus besoin, pour plaire à Dieu, de se faire moine ou de vivre dans la pauvreté – mais, en même temps, elle soumet l’individu aux conditions d’existence données : il « doit rester délibérément dans l’état et la profession où Dieu l’a placé » écrit Weber. Aussi, la notion de Beruf est-elle problématique. Et il faut donc s’intéresser à d’autres courants du protestantisme, notamment le calvinisme, pour comprendre l’émergence de l’esprit capitaliste.

À la fin du chapitre, l’auteur écrit bien qu’il ne faut en aucun cas chercher chez les Réformateurs la volonté de faire surgir l’« esprit du capitalisme ». Eux, sont seulement intéressés par le salut de l’âme. Mais les manifestations pratiques de leurs buts éthiques ne sont que les conséquences, non voulues, de motifs purement religieux. Le livre veut montrer en quoi les idées peuvent devenir des forces historiques efficaces. Weber rejette l’idée selon laquelle l’« esprit du capitalisme », ou même le capitalisme lui-même, ne serait que le produit de la Réforme. Son étude, rappelle-t-il, consiste à montrer dans quelle mesure des idées religieuses ont contribué à la formation d’un tel esprit.

« Le travail sans relâche dans un métier » pour y trouver les signes de la grâce

Max Weber s’attache donc, dans son second chapitre, à étudier le « protestantisme ascétique », et plus particulièrement le calvinisme auquel il consacre un très long développement.

Un dogme bien connu du calvinisme est celui de la prédestination : Dieu a choisi, arbitrairement, ceux qui seront sauvés. Donc, une partie de l’humanité accèdera au salut éternel, l’autre non. Le mérite ou la culpabilité des hommes ne pèsent rien dans la détermination de leur destin. En conséquence, il résulte, chez chaque individu, un « sentiment d’une solitude intérieure inouïe ». Les relations du calviniste avec son Dieu « se déroulent dans une profonde solitude intérieure » écrit encore Weber.

Or, et comme cela a déjà été vu avec Luther, le monde existe pour servir la gloire de Dieu. Le chrétien augmente la gloire de Dieu en accomplissant les tâches qu’il lui a assignées. Dans le calvinisme, le travail est la forme que prend l’amour du prochain « sous la pression de l’isolement intérieur » dans lequel se trouve l’individu : l’amour du prochain est donc au service de la gloire divine. Celle-ci est exaltée par l’utilité sociale du travail. Ce dernier est donc voulu par Dieu.

Mais les relations entre doctrine de la prédestination et activité professionnelle ne s’arrêtent pas là. Une question cruciale hantait le calviniste : « Suis-je un élu ? Et comment le savoir ? » Pour Calvin, il est impossible de savoir si l’on a été choisi par Dieu car il est impossible de connaître les secrets divins. Les élus constituent donc une « Église invisible » car ils ne se différencient pas des réprouvés. Cependant, la masse des hommes ordinaires, elle, est angoissée par cette question du salut. Aussi, les pasteurs délivraient-ils deux types de conseils. D’une part, se considérer soi-même comme un élu est un devoir. Il faut repousser tout doute à ce sujet. La confiance en soi est un signe de l’efficacité de la grâce. Et d’autre part, afin de parvenir à cette confiance en soi, le « travail sans relâche dans un métier » est le seul moyen : « Cela, et cela seul, écrit Weber, dissipe le doute religieux et donne la certitude de la grâce. » En conséquence, et en considérant ce qui a déjà été dit plus haut sur le travail considéré comme voulu par la Providence, « la vraie foi se reconnaît à un type de conduite qui permet au chrétien d’augmenter la gloire de Dieu ». Finalement, le calviniste doit se conduire, sa vie durant, tel un moine. Il cherche ainsi, dans sa vie professionnelle, les signes de l’élection divine.

Enfin, à la doctrine de la prédestination, s’ajoute l’idée de « l’épreuve de la foi » (Bewährung en allemand) qui donne une motivation positive à une conduite ascétique. En effet, avec la prédestination, une « nouvelle aristocratie » faisait son apparition : celle des élus. Cette idée a tellement pénétré les esprits qu’elle a mené, par exemple, au « contrôle ininterrompu que le puritain « consciencieux » exerce sur son état de grâce », ce qui se traduit par des journaux et des tableaux dans lesquels sont consignés tous les péchés, les tentations et les progrès effectués « sur le chemin de la grâce » afin, comme dit Weber, de se « tâter le pouls ». Et à l’inverse, le puritain contrôle le comportement de Dieu dont il voit le doigt dans chaque détail de sa vie. Cette idée d’épreuve, note Weber, on la retrouve dans toutes les sectes à étudier. Ainsi, dans le calvinisme, se trouvait une « motivation psychologique qui est indispensable à une systématisation de la conduite et qui contraint à une rationalisation méthodique de l’existence ».

« L’épargne forcée ascétique » permet la formation de capital

Puis Weber étudie cette logique ascétique à l’œuvre dans trois autres courants protestants : le piétisme, le méthodisme et le baptisme. Pour résumer son propos, Weber rappelle la conception de l’état de grâce commune à toutes les sectes protestantes : cet état est garanti seulement par la preuve (Bewährung) d’un style de vie spécifiquement différent de la façon de vivre de « l’homme naturel », ce qui aboutit à « une mise en forme rationnelle de l’existence tout entière ». La vie du saint se déroule dans le monde – et non plus à l’écart, dans les monastères.

Alors la démonstration s’achève par l’examen des rapports entre « ascétisme et esprit capitaliste ». L’ascétisme protestant s’opposait à la « jouissance naïve de l’existence » selon Weber. La seule limite au plaisir est qu’il ne coûte rien, afin de ne pas dissiper l’argent dans des activités futiles. L’homme doit être une « machine à acquérir ». Le désir d’acquérir est voulu par Dieu. Il faut utiliser ses biens à des fins utiles et nécessaires, c’est-à-dire voulues par Dieu. Ainsi, « l’évaluation religieuse du travail sans relâche » a été le facteur « le plus puissant » de l’extension de l’esprit du capitalisme écrit Weber. La combinaison d’un tel frein à la consommation et de l’appât du gain a pu permettre la formation de capital « par l’épargne forcée ascétique » explique-t-il. En bref, l’influence de la conception puritaine de l’existence « a veillé sur le berceau de l’homo œconomicus moderne ». L’ascétisme développera ses pleins effets une fois seulement que l’ardeur religieuse sera retombée. Ainsi, le XVIIe siècle a légué à l’époque suivante une « bonne conscience étonnante » dans le domaine de l’acquisition de l’argent : ainsi est né un « ethos spécifiquement bourgeois de la besogne ». L’individualisme religieux de l’ascétisme protestant s’est déplacé sur les plans social et économique.

En relisant le sermon de Franklin cité dans le premier chapitre, Weber montre que les éléments définissant l’esprit du capitalisme sont les mêmes que ceux véhiculés par l’ascétisme puritain du métier mais dépourvu du fondement religieux. L’esprit du capitalisme, dans son expansion, s’est affranchi de ses origines religieuses. Désormais, on ne travaille plus pour vivre mais on vit pour travailler.

Un certain nombre d’auteurs ont repris et défendu la thèse de Max Weber, notamment Henri Sée, dans Les origines du capitalisme moderne, paru en 1920. Mais d’autres l’ont contestée. Ainsi, Werner Sombart a vu dans le judaïsme les origines de l’esprit capitaliste. Quant à Alain Peyrefitte, dans sa Société de confiance, publiée en 1995, il a nuancé les positions de Weber. Il lui reproche la causalité qu’il établit entre doctrine de la prédestination et esprit du capitalisme – encore que, nous l’avons vu, Weber rejette l’affirmation selon laquelle le capitalisme serait le produit de la Réforme – et évoque plutôt le « climat » favorable, caractérisé par la confiance, au développement économique. Mais l’idée principale de L’éthique protestante reste valide : le capitalisme est loin de n’avoir que des causes économiques.

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WEBER, Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme suivi de Les sectes protestantes et l’esprit du capitalisme, Paris, Pocket, « Agora », 2006.

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