À propos d’« Indignez-vous ! »

A propos d'Indignez-vous !Indignez-vous ! Tel est le cri lancé par Stéphane Hessel aux jeunes Occidentaux en octobre 2010. Le succès de ce petit livre a été phénoménal. Un succès surprenant.

En octobre 2010 est paru, sous le titre Indignez-vous !, un essai rédigé par Stéphane Hessel qui a connu un très grand succès puisque dans les trois premiers mois suivant sa parution il s’en est vendu trois cents mille exemplaires puis, dans les semaines qui ont suivi, plus de neuf cents mille. Le succès est tel qu’un « Mouvement des Indignés » est né afin de mettre en place une « vraie démocratie » et combattre la finance, entre autres objectifs. Ce sont ces « Indignés » qui, l’année dernière, ont occupé, par exemple, les abords de Wall Street aux Etats-Unis et la Puerta del Sol en Espagne. La réussite de ce livre, renforcée par la bienveillance des médias à son égard, vient certainement en partie de la figure même de son auteur. Stéphane Hessel, né en 1917, est un héros de la Résistance au nazisme et a été déporté à Buchenwald par les Allemands. Après la guerre, il a entamé une carrière de diplomate et c’est ainsi qu’il a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Homme de gauche, il s’est notamment illustré en 1996 dans la défense des « sans-papiers » des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard.

Pourtant, quand on a lu les quelques pages de sa brochure, on trouve le succès de ce livre déconcertant. Car il n’y a, pour ainsi dire, aucun contenu. Il s’agit, pour reprendre l’expression de Jean-Louis Bourlanges, d’« une dizaine de pages qu’on peut acheter sans s’appauvrir et lire sans s’enrichir ». [1] Voyons donc plus précisément ce qu’il en est.

Le titre d’abord. C’est un appel à s’indigner. À se mettre en colère. À se scandaliser. À protester. C’est tout. Rien d’autre. Mais cela procure l’avantage, comme le souligne Jean-Louis Bourlanges, de mettre « tout le monde d’accord : ni modèle ni processus, un bouillonnement outragé devant le monde qui vient, pas d’analyse, pas de proposition, pas de stratégie, une négativité rageuse et impuissante, toutes les parades du cœur et de l’esprit… » Bref, l’indignation a vocation à rassembler un pot-pourri de tous les révolutionnaires et autres « anti » : antimondialisation, anticapitalistes, antidémocrates et antisémites aussi [2] – mais cela, il faut le taire. Mais à qui s’adresse cet appel ? Pas aux peuples opprimés par des décennies de dictature. Pas aux pauvres des pays d’Afrique dont les chefs d’Etat se moquent et qu’ils affament. Non. Il s’adresse à la jeunesse occidentale, c’est-à-dire aux jeunes ressortissants des pays riches et démocratiques.

On s’en convaincra par les motifs qui, selon Hessel, doivent susciter l’indignation. Ce sont « quelques combats à la mode » (Jean-Louis Bourlanges) : la mondialisation, la « dictature des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie » (rien que ça !), Israël, les sans-papiers, les inégalités sociales, la dégradation de l’environnement, le progrès considéré comme destructeur, la politique de Nicolas Sarkozy, l’impérialisme américain. Rien d’original donc. Si l’on voulait résumer cet essai, c’est ainsi qu’on pourrait le faire : « La guerre, c’est affreux. La pollution, c’est vilain. La mondialisation, c’est hideux. Le progrès, c’est terrifiant. Israël est méchant. Sarkozy est un fasciste. » La pauvreté du contenu n’a d’égale que le succès commercial de la brochure.

Des quelques paragraphes de cette brochure on peut même tirer des affirmations très discutables. Ainsi lorsque Stéphane Hessel donne une explication marxiste ou marxisante du fascisme, qui a d’ailleurs pour effet, dans une certaine mesure, de rejoindre l’interprétation d’Ernst Nolte [3]. Il écrit en effet que « les possédants, avec leur égoïsme, ont eu terriblement peur de la révolution bolchévique » et que c’est cette peur qui a causé le fascisme. L’antisémitisme ne compterait-il pour rien dans le nazisme ? Et le sentiment d’injustice et d’humiliation causé par le « diktat » de Versailles ? Et la crise économique de 1929 ? Par ailleurs, la recherche historique a montré que l’ascension puis la prise du pouvoir par les nazis ne devaient absolument rien aux milieux des affaires et de l’industrie.

Toujours à propos des totalitarismes, Stéphane Hessel condamne le stalinisme avec cependant une réserve : « il fallait garder une oreille ouverte vers le communisme pour contrebalancer le capitalisme américain. » Même en dressant une liste exhaustive de toutes les tares de la société américaine, il semble qu’il faisait tout de même mieux vivre aux Etats-Unis qu’en Union soviétique ou dans l’une de ses copies conformes qui ont vu le jour après 1945 un peu partout dans le monde. À première vue, la vie était beaucoup plus supportable dans l’Amérique de Roosevelt que dans l’URSS de Staline, dans l’Amérique de Truman que dans la Chine de Mao ou la Corée du Nord de Kim Il-Sung, dans l’Amérique de Carter que dans le Cambodge de Pol Pot ou l’Éthiopie de Mengistu… Enfin, ce ne sont que des impressions. Pourquoi Stéphane Hessel n’a-t-il pas écrit : « le monstre hitlérien devait être combattu, même s’il fallait garder une oreille ouverte vers le nazisme pour contrebalancer le bolchevisme » ?

Encore à propos de dictatures, l’auteur inscrit l’invasion américaine en Irak en 2003 dans la liste des reculs enregistrés par la première décennie du XXIe siècle. Donc, la chute de l’un des pires tyrans de la planète, le renversement d’un despote sanguinaire tueur d’enfants, est une mauvaise nouvelle ? Les Irakiens apprécieront…

La Palestine est la grande cause de Stéphane Hessel qui évoque les camps de réfugiés où attendent « plus de trois millions de Palestiniens chassés de leurs terres par Israël ». Si seulement c’était vrai, on pourrait s’indigner… L’historien Élie Barnavi, s’appuyant sur les travaux de son confrère Benny Morris, rappelle qu’« il n’y a jamais eu une politique arrêtée d’expulsion de la part des autorités de Yishouv, puis de l’État » hébreu [4]. Mais le meilleur est à venir. Stéphane Hessel écrit en effet :

« Je sais, le Hamas qui avait gagné les dernières élections législatives n’a pas pu éviter que des rockets soient envoyées sur les villes israéliennes en réponse à la situation d’isolement et de blocus dans laquelle se trouvent les Gazaouis. Je pense bien évidemment que le terrorisme est inacceptable, mais il faut reconnaître que lorsque l’on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être que non violente. »

Sans insister sur la justification qui est faite du terrorisme, il faut reconnaître que Hessel a le sens de l’euphémisme : « le Hamas n’a pas pu éviter que des rockets soient envoyées » : pourquoi n’écrit-il pas tout simplement que c’est le Hamas lui-même qui tire les dites rockets ? Ces dernières seraient envoyées « en réponse à la situation d’isolement et de blocus ». Le blocus de la bande de Gaza a commencé en 2008 après la prise – violente – du pouvoir par le Hamas ; les tirs de rockets ont débuté en 2001… Gaza serait un territoire « occupé avec des moyens militaires » ? Cette bande de terre a été évacuée par Israël en 2005…

Parmi les autres sujets appelant à l’indignation, Stéphane Hessel évoque le non-respect des droits de l’homme. Mais de quels « droits » parle-t-il ? Les droits de l’homme énumérés dans la Déclaration de 1948 sont universels assène-t-il. Pas tout à fait. Raymond Aron a distingué entre « droits-libertés » et « droits-créances ». Les premiers sont universels, les seconds non. La Déclaration de 1948 mêle les deux. Des articles concernent les droits-libertés : droit à la vie, de propriété, liberté d’expression, d’association, de circuler, de pratiquer ou de ne pas pratiquer un culte… D’autres articles, en revanche, énumèrent des « droits-créances » : droit aux loisirs, au travail, à la sécurité sociale, au logement… Stéphane Hessel ne prête attention qu’aux « droits-créances ». Pas un mot, par exemple, sur les camps de travail de Cuba ou les exécutions à la chambre à gaz en Corée du Nord. De la part d’un ancien déporté, victime de la barbarie nationale-socialiste, ce silence est incompréhensible, voire impardonnable.

Les droits-libertés sont les droits naturels de l’homme, c’est-à-dire des droits appartenant à chaque individu parce qu’il est un être humain sans aucune considération d’ethnie, de religion, de position sociale ou d’orientation sexuelle. C’est pour cette raison qu’ils sont universels. Un Américain, un Indien huichol, un Japonais et un Papou ont tous la liberté d’exprimer leurs opinions. Ils ont tous droit à la propriété – à commencer par celle de leur corps et de leur esprit. Même les Chinois ou les Nord-Coréens possèdent ces droits que la nature leur a donnés mais leurs Etats respectifs les empêchent, parfois par une violence épouvantable, d’en faire usage. En revanche, les « droits-créances » concernent des biens et/ou des services qui nécessitent du travail et de l’investissement, ce qui implique la nécessité de prélever chez certains pour donner à d’autres. Par conséquent, ils n’ont rien d’universel. Le droit au logement : est-ce le Saint-Esprit qui va faire descendre sur terre les logements dont les démunis ont besoin ? Le droit aux loisirs : aux crochets de qui certains pourraient aller bronzer sur la plage ? Droit à l’emploi : une entreprise dont le carnet de commandes est presque vide doit-elle embaucher le même nombre de personnes qu’en période où son activité bat son plein ? Comme le remarquait très justement Raymond Aron dans son Essai sur les libertés, n’importe quelle contrainte économique et sociale devient une violation des droits de l’homme dans ce cas. Ce qui signifie en clair que les États-Unis, la France, les Pays-Bas ou l’Angleterre violent les droits fondamentaux. Et qu’ils sont donc à placer sur le même plan que la Chine, la Corée du Nord, la Birmanie et Cuba. On aperçoit là les inconséquences de ce raisonnement qui consiste à mélanger droits-libertés et droits-créances.

La fin de ce petit livre est aussi affligeante que le reste. L’auteur cite le discours tenu en mars 2004 à l’occasion du soixantième anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance. Ce discours disait : « le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte. » Et Stéphane Hessel d’entamer son dernier paragraphe en répétant : « Non, cette menace n’a pas totalement disparu. » Quand on lit le français, la seule et unique signification de cette phrase est que le fascisme constitue toujours, au début du XXIe siècle, une menace. Qui peut le croire ? Mais, en associant « l’injustice » à la « menace » toujours actuelle, on sous-entend par-là que le fascisme et « l’injustice » – mot fourre-tout sous lequel on peut mettre tout et n’importe quoi – sont synonymes : la dégradation de l’environnement, la mondialisation, les inégalités sociales, l’impérialisme américain, le sionisme… tout ça, c’est du nazisme. Et le dernier paragraphe lance une ultime salve contre les « moyens de communication de masse » et la « consommation de masse ». Donc, la multiplication des radios, des chaînes de télévision et le développement d’internet où chacun peut créer son blog ne serait en aucun cas des instruments en faveur de la culture et de la liberté d’expression ? Et l’abondance de denrées alimentaires et autres biens de consommation ne constituerait pas un progrès du niveau de vie ? Au passage, le succès colossal d’Indignez-vous ! ne traduit-il pas sa bonne insertion dans la société de consommation exécrée… ?

En résumé, de ce livre il n’y a rien à retenir. Mais il connaît pourtant un grand succès parce que les intentions de l’auteur sont bonnes et respectables, et reflètent des préoccupations légitimes. Mais comme on dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

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[1] Cf. BOURLANGES, Jean-Louis, « Misère de l’indignation », in L’Expansion, 1er septembre 2011.

[2] En matière d’antidémocratisme, la journée de manifestation du 15 octobre 2011 à Rome en aura offert un bon exemple. Des manifestants ont saccagé des voitures et des boutiques : quand on utilise la violence pour imposer ses vues ou même seulement faire connaître ses idées, ou alors quand la violence elle-même tient lieu de mode d’action normal, on évite de se dire démocrate… Quant aux antisémites, ils sont particulièrement bien représentés à Wall Street. Les Juifs ne sont-ils pas d’affreux capitalistes agissant dans l’ombre du système financier international, comme le dénonçait déjà Hitler ? Pour exemple, des manifestants arboraient des pancartes sur lesquelles étaient inscrits les mots « C’est Yom Kippour. Les banques doivent expier » ou « L’humanité contre les Rothschilds ». (Les indignés veulent « chasser les Juifs hors des USA »)

[3] L’historien allemand Ernst Nolte a défendu l’idée  que le national-socialisme et le fascisme étaient d’abord et avant tout des régimes qui se sont instaurés en réponse au bolchevisme, en réaction à celui-ci.

[4] Cf. BARNAVI, Élie, « La tragédie des 700 000 réfugiés », in Les Collections de l’Histoire, avril 2008, n° 39, p. 57.

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