Parlons de dictature…

Parlons de dictature...« Dictature des marchés » avez-vous dit ? Les Syriens ou les Chinois, eux, savent ce qu’est la dictature. La vraie.

« Dictature des marchés » : revoilà cet oxymore en vogue depuis que la dette publique est entrée en crise, en particulier en Grèce. Les peuples et les représentants qu’ils ont élus n’auraient plus leur destin en main et seraient soumis au bon vouloir des « marchés financiers ». Une telle vision des choses dénote une incapacité totale à comprendre le monde dans lequel on vit.

Oxymore disions-nous. En effet, la dictature désigne un type de régime politique dans lequel une personne ou un petit groupe de personnes détient la totalité des pouvoirs et les exerce de façon illimitée et sans aucun contrôle sur le reste de la population dont les membres voient leurs droits naturels (liberté d’expression, de circulation, d’association…) supprimés. Les dictatures s’accompagnent d’assassinats, parfois de très grande ampleur, de tortures et d’emprisonnements arbitraires. La dictature a en horreur la liberté individuelle.

Un marché est le lieu où se rencontrent une offre et une demande. Il est donc l’expression du choix des millions d’« électeurs » que sont les consommateurs, les entreprises et les actionnaires qui marquent leur préférence pour tel ou tel service ou tel ou tel produit. Le marché est la traduction économique de la liberté individuelle. Il est le pendant, dans la sphère économique, de la liberté politique où les citoyens, en tant qu’électeurs, choisissent, par leurs votes, leurs dirigeants qui s’affrontent et se concurrencent lors de campagnes électorales. En l’occurrence, les marchés financiers ne sont rien d’autre que les créanciers de l’Etat qui leur a emprunté de l’argent. Celui-ci s’est donc mis lui-même dans la situation de débiteur : les marchés, ici, ne peuvent être assimilés à un dictateur ; ils ne se comportent qu’en créanciers. En outre, la dette de l’Etat est d’autant moins tyrannique qu’elle a au contraire été légitimée par le peuple qui, par les urnes, a choisi de porter au pouvoir des gouvernements dépensiers, comme le note très justement Pierre-Antoine Delhommais dans une chronique du Point. [1]

La crise de la dette publique révèle plutôt l’incapacité de l’Etat à gérer son budget, voire sa malhonnêteté : le cas de la Grèce est emblématique. Les dirigeants de ce pays ont menti pendant des années sur l’état de leurs finances, trafiquant leurs comptes tandis que leurs services fiscaux étaient incapables de percevoir l’impôt dans sa totalité parce que sa population trichait elle aussi.

Invoquer la « dictature des marchés » est donc une ineptie. Mais c’est aussi indécent. La dictature, la vraie cette fois, les peuples occidentaux en sont épargnés. Les « Indignés » de la Puerta del Sol, en Espagne, ont pu librement se réunir et exprimer leurs opinions sans danger aucun pour leur intégrité physique tandis que les Libyens ont payé cher en vies humaines leur guerre de libération contre Kadhafi qui les tyrannisait depuis quarante ans. Les « Indignés » de Wall Street organisent un « camping citoyen » devant la bourse sans qu’ils aient à se soucier le moins du monde de la moindre persécution alors que, pour un Syrien, descendre dans la rue pour manifester peut lui coûter la vie. Les fonctionnaires britanniques peuvent défiler sans inquiétude pour leurs droits fondamentaux afin de protester contre les mesures d’austérité de leur gouvernement tandis qu’un Chinois qui aurait la mauvaise idée de critiquer le Parti communiste ou sa politique se retrouverait dans un camp de concentration du Laogaï ou bien serait fusillé. Les Grecs – les mêmes qui ont triché sur leurs déclarations de revenus ? – sont libres eux aussi de manifester alors qu’en Corée du Nord, un individu jugé « déviant » est susceptible d’être assassiné avec toute sa famille dans une chambre à gaz de trois mètres et demi sur trois. En 2003, nombreuses et libres furent les manifestations pacifistes dans nos démocraties contre la guerre en Irak alors que Saddam Hussein martyrisait son peuple depuis des années et avait, entre autres crimes, utilisé l’arme chimique en 1988 pour assassiner 5000 Kurdes, hommes, femmes et enfants. Dans tous les pays occidentaux endettés, les journalistes, les intellectuels et les responsables politiques peuvent, librement – car la Constitution de leurs Etats respectifs leur en donne le droit –, dénoncer la « dictature des marchés », les mesures de leurs gouvernements, proposer leurs solutions, bonnes ou mauvaises. Tandis qu’à Cuba, tout opposant est enfermé dans l’un des camps de concentration instaurés sur l’île par un certain Che Guevara…

Les chômeurs, les « Indignés », les retraités, les précaires de nos sociétés démocratiques peuvent, à bon droit, exprimer leurs inquiétudes – et leurs gouvernements doivent en tenir compte dans leurs réformes et leur action en vue de lutter contre la crise. Mais ils le peuvent, eux. Les ennemis de la « dictature du marché » comparent leur situation à celle des Syriens ou des Nord-Coréens. Ils seraient bien inspirés d’échanger avec eux leurs idées sur la tyrannie, le despotisme et l’absence de liberté. Il n’est pas certain que leurs opinions convergent.

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[1] Cf. DELHOMMAIS, Pierre-Antoine, « Et si l’on saisissait « La Joconde »… », in Le Point, 24 novembre 2011, n° 2045, p. 84.

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