Révolution et démocratie

Révolution et démocratieAlors que nous publions la fin de notre longue analyse du Chili sous la présidence d’Allende et que le mouvement de contestation dans le monde arabe n’est toujours pas éteint, il est intéressant de réfléchir au rapport ambigu entre révolution et démocratie. Pour mettre en lumière leur opposition fondamentale.

La Tunisie, la Libye et l’Égypte sont les trois pays du monde arabe, pour l’instant, à être parvenus à faire leur révolution en renversant leurs tyrans respectifs et en esquissant une forme de démocratie qui, espérons-le, pourra se maintenir. En France, en 1789, la Révolution avait mis à bas la monarchie absolue pour lui substituer une première forme de démocratie. Pour autant, révolution et démocratie sont-elles nécessairement liées ?

Qu’entend-on par démocratie ? Il s’agit d’une organisation politique et sociale garantissant les droits de l’homme, fonctionnant sur le principe de la séparation des pouvoirs et d’une souveraineté limitée avec des institutions gérant de manière pacifique les conflits, et reposant sur le suffrage populaire, c’est-à-dire des élections libres et régulières servant à désigner les dirigeants. La révolution désigne un renversement brutal et violent de l’ordre établi en vue de la construction d’une autre organisation sociale. C’est la substitution violente et soudaine d’un pouvoir à un autre.

Certes, dans l’histoire se trouvent des exemples de révolutions ayant abouti à l’établissement de régimes démocratiques. Ainsi, la Révolution française a renversé ce qu’elle a elle-même appelé l’« Ancien Régime » – terme significatif – pour reconstruire un ordre fondé sur la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, la séparation des pouvoirs, une Constitution et un suffrage populaire – certes censitaire mais un suffrage tout de même. Même si cette monarchie constitutionnelle fut un échec, il n’en reste pas moins que la Constituante a opéré, au sens exact du mot, une révolution. Pour rester en France, les Trois Glorieuses de 1830 renversèrent le roi Charles X qui aspirait à un retour à la monarchie absolue et manifestait des tendances autoritaires et portèrent sur le trône un nouveau roi, Louis-Philippe. Lequel fut contraint d’abdiquer, en 1848, par l’effet d’une autre révolution qui mit en place une république.

Dans les exemples que nous avons évoqués, jamais la violence ne fut absente. Dans la réflexion sur la relation entre révolution et démocratie intervient donc la notion de violence puisque celle-ci est consubstantielle à l’idée de révolution. Cette dernière, lorsqu’elle s’exprime au sein de sociétés libres, est donc, par essence, ennemie de la démocratie.

La révolution consiste en effet à détruire les structures sociales, politiques, économiques…  existantes. Le révolutionnaire est réfractaire à l’idée selon laquelle la réforme graduelle dans le cadre des institutions démocratiques est possible pour améliorer la société. Il vomit le réformisme. D’ailleurs, pour les révolutionnaires, il n’y a rien à améliorer : il faut détruire ce qui est en place. La démocratie est considérée par les révolutionnaires comme une tromperie, une illusion. Ainsi, dans son Manifeste de la Commune révolutionnaire publié en juin 1874, un groupe de révolutionnaires blanquistes écrivait que la République visait à « immobiliser la société dans l’exploitation continue du peuple par la bourgeoisie » et dénonçait « la duperie du suffrage universel ». Il expliquait encore que les partis politiques « voudraient faire accepter au peuple ce mode d’escamotage périodique de la Révolution ». [1] Si la démocratie est l’ennemie, l’emploi de la force et de la violence est ainsi légitimé dans l’entreprise révolutionnaire. Ainsi, Karl Marx, dans son Manifeste du Parti communiste, affirmait : « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leur projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. » [2] Et nous n’insisterons pas sur la haine de ce même Marx pour les droits de l’homme, ces « libertés formelles » considérées comme des instruments « bourgeois » d’exploitation du prolétariat. Quant à Salvador Allende au Chili dans les années 1970, son expérience de révolution dite « pacifique » s’est terminée dans le sang : la démocratie, mise à mort le 11 septembre 1973, était en réalité déjà à l’agonie, précisément en raison de l’aspiration du président à rompre avec le passé.

« Un pouvoir révolutionnaire est par définition un pouvoir tyrannique » [3] nota Raymond Aron. En effet, l’idée de faire table rase du passé et de supprimer toutes les structures existantes ne peut qu’entraîner, mécaniquement, des résistances et, par conséquent, l’usage, par les révolutionnaires, de la violence et de la force. Ces résistances sont baptisées « contre-révolutionnaires » par les révolutionnaires. La révolution introduit une division manichéenne en politique selon le vieux principe « Qui n’est pas avec moi est contre moi ». Car toute personne ne prenant pas ouvertement position pour la révolution, ni même contre elle, est considérée comme n’adhérant pas au projet d’édification de l’ordre nouveau et doit donc être éliminée. En révolution, les conflits et les oppositions ne sont pas gérés pacifiquement, comme en démocratie – sinon il y aurait réformisme et non révolution – mais détruits. Songeons à la Terreur, en 1793-1794 : la pire accusation était celle de « factieux », c’est-à-dire l’appartenance à un courant déviant, ne souscrivant pas à la ligne jacobine et menaçant ainsi l’unité du peuple et, in fine, la révolution. Le despotisme révolutionnaire est supposé être transitoire, le temps d’éliminer les « ennemis ». Mais en réalité, elle ne peut pas l’être. Car que signifierait la révolution si on laissait aux individus la possibilité d’exprimer leurs opinions, et donc leur désaccord éventuel avec la voie menée par les dirigeants, et même de voter pour renvoyer les révolutionnaires dans l’opposition ? Ce serait la fin même de la révolution. En conséquence, la tyrannie ne peut que s’éterniser. La révolution bolchevique de 1917 a duré soixante-dix ans, jusqu’à ce que le totalitarisme soviétique s’effondre. Dans le Manifeste de la Commune révolutionnaire déjà cité, nous lisons ces lignes explicites : « Nous sommes révolutionnaires parce que, pour réaliser le but de la révolution, nous voulons renverser par la force une société qui ne se maintient que par la force. » Et un peu plus loin, les auteurs justifient les assassinats de prêtres, de gendarmes, de « bourgeois » qui ont été commis : « Pour nous, nous revendiquons notre part de responsabilité dans ces actes justiciers qui ont frappé les ennemis du peuple » [4] : l’assassinat est considéré comme un acte de justice car il frappe un « ennemi ». La figure de l’ennemi est inséparable de la révolution en raison du manichéisme qu’introduit cette dernière.

Ce qui nous amène au dernier aspect de la notion de révolution. Une révolution entend rompre avec le passé afin de reconstruire une société radicalement différente, donc nécessairement supérieure à l’ancienne. Le principe de départ – truqué – consiste à comparer le réel avec un projet de société inexistant mais parfait. Il revient à comparer les imperfections du présent avec la perfection de l’idéal des révolutionnaires. L’utopie est inséparable de l’idée de révolution. Rappelons qu’étymologiquement, utopie, composé du radical topos, « lieu » et du préfixe privatif ou, désigne le « lieu de nulle part », « qui n’existe pas ». Comme l’écrivait Raymond Aron : « Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. » [5] Pour les révolutionnaires, la fin justifie les moyens. C’est ce qui explique que le despotisme révolutionnaire dure éternellement. En effet, dans cette optique, le processus révolutionnaire s’apparente à une route – « un chemin nouveau » disait Allende – menant vers l’idéal. Mais la marche est interminable car l’idéal, par définition, n’existe pas. Il est la ligne d’horizon que l’on voit au loin mais que l’on n’atteint jamais… Or, les révolutionnaires trouvent toujours des boucs-émissaires – les fameux « contre-révolutionnaires » – pour expliquer leur échec. Toutes les difficultés, tous les obstacles auxquels ils se heurtent sont considérés par eux comme des « ennemis » objectifs de l’idéal. Ils doivent donc être exterminés. Le Manifeste de la Commune des blanquistes est très clair à ce sujet : «  Mouvement vers un monde nouveau de justice et d’égalité, la Révolution porte en elle-même sa propre loi, et tout ce qui s’oppose à son triomphe doit être écrasé. » [6] Au nom du Bien on accomplit le Mal. Aucun prix n’est assez élevé pour créer la société idéale et l’homme nouveau. Gracchus Babeuf affirma : « Un régénérateur doit voir grand. Il doit faucher tout ce qui le gêne, tout ce qui obstrue son passage, tout ce qui peut nuire à son arrivée au terme qu’il s’est prescrit. » [7] Jean-Baptiste Carrier, l’homme envoyé à l’été 1793 en Normandie pour anéantir l’insurrection fédéraliste, puis en Vendée pour mater les royalistes, est célèbre pour sa folie meurtrière qu’il mit en œuvre à ces occasions. Et ses exactions, il les justifia dans sa logique révolutionnaire : « c’est par principe d’humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. » [8] Comme l’a souligné Raymond Aron, c’est l’attente d’un avenir de perfection qui justifie le pouvoir totalitaire et criminel. Pourquoi reprocher aux communistes leurs fosses communes, leurs camps de concentration, leurs famines, leurs génocides et leurs exécutions sommaires ? « Qu’importaient des millions de cadavres auprès de la société sans classes ! » [9]

Le danger est de comparer ce qui existe avec ce qui n’existe pas. « Le postulat du parfait devient la première marche de l’enfer » [10] écrivait l’historien Michel Winock. En ces temps troublés et d’incertitudes provoqués par la crise économique, plus que jamais cette mise en garde est valable. Et doit nous inciter à fuir comme la peste ceux qui nous promettent des « lendemains qui chantent ». L’humanité a suffisamment donné pour eux.

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[1] Cf. Manifeste de la Commune révolutionnaire, cité dans son intégralité par Commentaire, printemps 2011, n° 133, pp. 167-172, p. 170.

[2] Cf. MARX, Karl, Manifeste du Parti communiste, Paris, Union générale d’éditions, 1962, p. 62.

[3] Cf. ARON, Raymond, L’Opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy/Hachette, 1991, p. 50.

[4] Op. cit., p. 171.

[5] Cf. ARON, Raymond, Op. cit., p. 76.

[6] Op. cit., p. 170.

[7] Cité par BESAND-MASSENT, Pierre, Robespierre. L’homme et l’idée, Paris, De Fallois, 2001, p. 112.

[8] Cité dans POUSSOU, Jean-Pierre (dir.), Révoltes et révolutions en Europe et aux Amériques. 1773-1802, Paris, Armand Colin, 2004, p. 115.

[9] Cf. ARON, Raymond, Op. cit., p. 301.

[10] Cf. WINOCK, Michel, « Le grand rêve des utopistes. Le bonheur pour tous ! », in L’Histoire, novembre 1999, n° 237, pp. 76-83, p. 83.

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