Le Chili d’Allende : au-delà du mythe (4/5) La crise économique

Le Chili d'Allende 4L’économie chilienne s’effondre sous la présidence Allende. La légende rose consiste à expliquer cet effondrement par l’action exclusive des Etats-Unis qui auraient manigancé un complot pour asphyxier l’économie. La réalité est plus nuancée. Certes, les Américains ont saboté l’économie chilienne mais cette dernière a été principalement victime des mesures prises par l’Unité populaire.

Le bilan économique de l’UP est un échec total : une inflation monstre, la pénurie, des déficits gigantesques et une multitude de mouvements sociaux de grande ampleur. Pour comprendre ce résultat, il faut faire la part entre un projet concerté d’asphyxier l’économie chilienne et la politique d’Allende.

Sabotage de l’économie ?

Il est avéré qu’un plan en vue de saboter l’économie du pays a été élaboré. La direction d’ITT a en effet transmis, en octobre 1971, un projet préconisant, entre autres mesures :

« Continuer à restreindre les prêts comme l’a déjà fait l’Eximbank ; obtenir progressivement que les banques privées nord-américaines en fassent autant ; discuter avec les banques étrangères pour parvenir aux mêmes résultats ; suspendre ou limiter les relations commerciales entre les Etats-Unis et le Chili ; utiliser les stocks de cuivre américain au lieu d’acheter le cuivre chilien ; provoquer une rareté de dollars au Chili ; faire agir les services de la CIA dans cette offensive ; avoir accès à des sources d’informations sûres à l’intérieur des forces armées chiliennes. » [50]
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Guy Bourdé, dans son article déjà cité plusieurs fois sur l’expérience chilienne, avance que l’une des manifestations de la déstabilisation américaine de l’économie du Chili a été la spéculation des sociétés Anaconda et Kennecott. [51] Par ailleurs, en vertu de « l’amendement Hickenlooper » qui prévoit des sanctions à l’encontre d’un pays ayant saisi des biens américains, les banques privées américaines coupent les lignes de crédit au Chili le 13 août 1971. De même, les avances commerciales pour l’importation chilienne de produits américains baissent très nettement, passant de 220 millions de dollars en décembre 1970 à 32 millions en décembre 1972. [52] Il est également prouvé que la grève des camionneurs, qui dura du 11 octobre au 5 novembre 1972 a été soutenue financièrement par la CIA. Ce mouvement a paralysé le Chili, pays de montagne où l’essentiel des communications se fait par la route. Il n’empêche que cette grève n’a pas été déclenchée par les Etats-Unis mais bien plutôt par l’annonce, faite aux transporteurs routiers par le gouvernement, de la constitution d’une société nationale des transports automobiles, autrement dit de la réquisition de leur outil de travail – faut-il rappeler que les camionneurs ne possédaient que un ou deux véhicules ? Pour finir, la compagnie Kennecott, en septembre 1972, a obtenu du tribunal de grande instance de Paris la saisie d’une cargaison de cuivre chilien dans le port du Havre. Signes de représailles dira-t-on. Mais en réalité, la compagnie contestait moins la nationalisation que l’expropriation sans indemnisations. [53] Doit-on rappeler que c’est le prédécesseur d’Allende qui a nationalisé à plus de 50 % le cuivre sans susciter la moindre réaction hostile des Américains ?

Enfin, Washington a-t-elle réussi à saboter l’expérience socialiste en liant la question des indemnisations à celle de la dette chilienne ? Là encore, les faits ne corroborent pas cette idée. D’abord, les prêteurs étaient extrêmement variés : Banque mondiale, FMI, banques privées, américaines et européennes… Cette dispersion rend « invraisemblable l’exécution d’une machination commune ». [54] De plus, Allende bénéficiait des prêts consentis à Eduardo Frei, son prédécesseur. Ensuite, en avril 1972, un accord fut obtenu entre le Chili et le Club de Paris, rassemblant ses créanciers : Etats-Unis, Canada, Japon et Europe de l’ouest. Cet accord reporte à 1972 les échéances dues, et mêmes à 1975 celles qui étaient impayées au 1er novembre 1971. Ainsi, le 30 août 1973, Salvador Allende « disposait sur le marché financier international de crédits à court terme supérieurs à ceux qu’il avait en 1970 (exactement 574 millions de dollars au lieu de 310) ». [55] On soulignera par la même occasion l’incohérence d’un révolutionnaire marxiste qui entend opérer la rupture avec le capitalisme en la faisant subventionner par celui-ci…

La ruine de l’économie chilienne

La ruine de l’économie chilienne n’est donc pas due, pour l’essentiel, à un complot étranger visant à l’étouffer. Il faut plutôt chercher dans la politique de l’UP elle-même les causes qui expliquent le désastre. Dans un premier temps, les résultats semblent satisfaisants : baisse de l’inflation, diminution forte du taux de chômage (passé de 8 % en 1970 à 4 % en 1971) et augmentation du taux de croissance du revenu national, monté de 2,5 % en 1970 à 8,3 % l’année suivante. [56] Mais ces réussites s’expliquent par la quantité énorme des dépenses publiques et l’augmentation par décret des salaires.

D’ailleurs, rapidement, les signes de l’échec apparaissent : déclin de la production de cuivre, balance commerciale déficitaire et écroulement de l’investissement. Par la suite, l’économie chilienne est dévastée à la fois par l’effondrement du taux de croissance (- 4,3 % en 1973), une inflation terrible, un déficit des balances commerciales, des comptes et du budget de l’Etat, la pénurie et la diminution du pouvoir d’achat. Ajoutons également que les ouvriers étaient embauchés selon leur couleur politique, en fonction de la proportion des partis au gouvernement. [57]

Les exploitations agricoles ne parviennent pas à fournir suffisamment de denrées alimentaires, ni les usines suffisamment de biens manufacturés. Le blocage de certains prix décidé par Allende est à l’origine de cette situation : étant donné que l’offre est entravée par cette mesure, elle est incapable de satisfaire la demande qui augmente, ce qui a pour effet mécanique une tension grave sur le marché qui se traduit par la pénurie. Les queues devant les magasins sont monnaie courante. Ensuite, la nationalisation du cuivre a entraîné une chute de la production du métal rouge. Par ailleurs, la baisse du cours du cuivre, n’est pas seulement le fait des spéculations des compagnies américaines. L’année 1972 en effet s’est caractérisée par une surproduction mondiale de métal rouge [58] : l’offre étant supérieure à la demande, les prix chutent. La valeur des exportations de cuivre diminue donc tandis que la valeur des importations augmente en raison de l’incapacité de la production intérieure à répondre à la demande, nous l’avons vu. La balance commerciale est donc déficitaire.

Tout comme la balance des comptes en raison de l’interruption du flux des capitaux étrangers. Quel investisseur aurait voulu investir dans un pays en marche vers le socialisme ? Allende n’a-t-il pas eu l’intelligence de comprendre l’absurdité à vouloir retenir ou attirer ce qu’on annonce explicitement vouloir détruire ? Ce blocage de l’investissement a pour effet de faire s’effondrer le taux de croissance. Pour finir, l’octroi de mesures sociales et les nationalisations massives alourdissent les charges de l’Etat. Par conséquent, les dépenses se trouvent largement supérieures aux recettes. Pour faire face au déficit colossal, Allende fait émettre quantité de monnaie. Résultat : une inflation monstre. De 22 % en 1971, elle passe à 163 % en 1972 et 508 % en 1973 ! La montée folle des prix engendre un rapide recul des salaires réels.

Dans ces conditions, la crise sociale s’amplifie. Le mécontentement est réel, en particulier dans les classes moyennes mais pas seulement. Les camionneurs furent loin d’être les seuls à manifester. Dès août 1971, les 4500 ouvriers de la mine El Salvador débutent une longue grève en signe de protestation contre le gouvernement. Le 1er décembre 1971 une « marche des casseroles vides » est organisée à Santiago : les ménagères des beaux quartiers et leurs employées manifestent contre les difficultés d’approvisionnement. À partir du 13 octobre 1972, les commerçants détaillants se mettent en grève, puis les médecins, les architectes, les dentistes et les avocats, les employés de banque et les patrons des petites entreprises. D’autres manifestations se produisent : chauffeurs de taxi, infirmières, pilotes de lignes, mineurs et même des paysans expriment leur mécontentement. Et ce n’est pas l’argent de la CIA qui les a fait descendre dans la rue mais bel et bien la gravité de la situation économique. C’est lors de ce mouvement de grève qu’apparaissent dans les quartiers pauvres les JAP, les « Juntes pour l’approvisionnement et les prix ». Ces organisations se chargent de mettre en relation des fabricants et les commerçants, tentent de constituer des stocks et surveillent les prix. Mais les mouvements de grève continuent. Ainsi, d’avril à juin 1973, les mineurs du cuivre d’El Teniente arrêtent le travail. Et en juillet-août, les camionneurs paralysent de nouveau le pays.

Salvador Allende ne parvient à briser le mouvement de grève d’octobre et novembre 1972 qu’en proclamant l’état d’urgence. En clair, les pouvoirs des autorités administratives sont renforcés, ce qui permet notamment la réquisition de certains véhicules et l’ouverture de magasins par les forces armées. On s’aperçoit ainsi des bonnes relations entretenues par l’UP avec l’armée. Le 3 novembre 1972, Allende fait entrer trois militaires au sein de son gouvernement : le général Prats est nommé à l’Intérieur – deuxième poste le plus important du pays après la présidence –, le général Sepulveda aux Mines et l’amiral Huerta aux Travaux publics.

La débâcle de l’économie a des répercussions politiques. Ainsi, d’avril à juin 1972, la démocratie-chrétienne passe à l’opposition. En effet, le courant conservateur mené par Frei l’a emporté sur le courant progressiste incarné par Tomic et a conclu une alliance avec le Parti national.

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[50] Cité par BOURDÉ, Guy, Op. cit., pp. 16-17.

[51] Ibid., p. 17.

[52] Ibid.

[53] VAYSSIÈRE, Pierre, Op. cit., p.36.

[54] REVEL, Jean-François, Op. cit., p. 292.

[55] Ibid., p. 293.

[56] BOURDÉ, Guy, Op. cit., p. 14.

[57] VAYSSIÈRE, Op. cit., p. 89.

[58] Journal de l’année 1972. Matières premières, cuivre.

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