« De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » de Benjamin Constant

De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes de B. Constant« De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » est une conférence que Benjamin Constant a prononcée en 1819 à l’Athénée de Paris. Parce qu’il défend les droits de l’homme, la souveraineté limitée et la séparation de la société et de l’Etat, ce texte est un classique de la pensée libérale.

Né à Lausanne, Benjamin Constant (1767-1830) s’intéresse tôt à la politique. Il défend ainsi le Directoire puis siège au Tribunat de décembre 1799 à janvier 1802 au sein de l’opposition, n’hésitant pas à dénoncer les tendances autoritaires du régime napoléonien. Il finit par être exclu de la scène publique. En 1814, il approuve la Charte constitutionnelle, ce qui ne l’empêche pourtant pas d’apporter son soutien à l’Empereur lors des Cents-Jours. À cette occasion, il écrit ses Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs, texte dans lequel il promeut un régime parlementaire. Après Waterloo, il séjourne en Angleterre avant de revenir en France où il devient une figure importante du libéralisme. C’est en 1819, à l’Athénée royal de Paris – une société savante où se tenaient des cours de sciences et techniques – qu’il prononce l’une de ses conférences appelée à devenir célèbre intitulée « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », texte majeur de la pensée libérale. La même année, il a été élu représentant de la Sarthe à la Chambre des députés où il siège dans l’opposition libérale.

Liberté collective contre liberté individuelle

Benjamin Constant débute sa conférence en définissant deux libertés, celle des Anciens et celle des Modernes. La première est une liberté collective qui consiste en la participation de tous les citoyens à la direction des affaires de la cité. Mais cette participation publique a pour contrepartie l’« assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble ». Le collectif prime sur l’individu : par conséquent, ce dernier ne possède aucune sphère privée.

Au contraire, la liberté des Modernes correspond à la liberté individuelle. Celle-ci se traduit par des droits qui nous sont bien connus car exprimés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et par la première vingtaine d’articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : doit de propriété, liberté de penser, de circuler, de s’associer, d’exprimer ses opinions, droits politiques.

Puis Constant expose les raisons ayant conduit au passage de l’une à l’autre liberté. Les cités antiques constituaient de petits territoires collés les uns aux autres, ce qui provoquait des frictions et des affrontements. La guerre était inévitable. Enfin, l’esclavage permettait aux citoyens de s’adonner complètement aux affaires publiques car le travail était laissé « à des mains chargées de fer » comme l’écrit l’auteur.

De Mably et Rousseau à la Terreur

Mais l’extension du territoire des entités politiques – où la souveraineté des individus, désormais, est imperceptible –, l’abolition de l’esclavage – qui ne permet plus aux citoyens d’avoir le loisir de se consacrer continuellement à la politique – et la tendance au remplacement de la guerre par le commerce – celui-ci ayant fait naître chez les hommes « un vif amour pour l’indépendance individuelle – sont les facteurs identifiés par Constant pour expliquer l’émergence de la liberté des Modernes.

L’auteur insiste sur l’importance de la liberté individuelle et met en garde contre ceux qui voudraient copier les Anciens. En particulier, il critique deux auteurs dont la pensée aboutit à la tyrannie et reflète leur haine de la liberté individuelle, Rousseau et Mably. Ce sont eux qui ont influencé les hommes de la Révolution française qui a voulu copier les Anciens et a ainsi sombré dans la Terreur.

Constant justifie sa mise en garde par l’existence au sein des gouvernements à vouloir restaurer telle ou telle pratique chère aux Anciens. Il développe quatre exemples : l’ostracisme, la censure, l’éducation et la religion. Dans tous ces cas se manifeste l’aspiration de l’Etat à diriger la société dans sa totalité au mépris des droits individuels.

Défense du système représentatif

Benjamin Constant appelle à une nouvelle forme de liberté politique qui aurait pour objet de limiter les pouvoirs de l’autorité et de donner à cette dernière des devoirs vis-à-vis de la société. Il voit notamment un moyen de limiter efficacement les pouvoirs de l’Etat dans le commerce : celui-ci étant autonome, l’existence individuelle est donc d’autant moins englobée dans la sphère politique.

C’est ainsi que l’auteur en vient à défendre la nécessité du système représentatif. Celui-ci est une « organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même » explique-t-il. Les citoyens donnent donc une « procuration » aux représentants afin qu’ils s’occupent des affaires auxquelles ils n’ont pas le temps de se consacrer.

Cependant, Benjamin Constant insiste sur la surveillance à laquelle les élus doivent être soumis et sur l’impérative implication des citoyens dans la vie politique, notamment à travers les élections. Car le danger qui guette ce système réside dans l’aspiration des élus à vouloir outrepasser les limites qui leur sont assignées et ainsi instaurer un nouveau despotisme. La conclusion tient dans la nécessité de combiner liberté politique et liberté individuelle.

Ce texte condense l’essentiel de la pensée de Benjamin Constant qui donnait ici une nouvelle orientation au libéralisme. Celui-ci était né en réaction à l’absolutisme. Mais au vu de l’expérience de dictature jacobine sous la Révolution et de celle de Napoléon, Constant a voulu faire en sorte que les principes de liberté et de démocratie ne servent de justification à un nouveau despotisme. C’est ainsi que, dans ce texte, il pose les trois grands principes du libéralisme : la défense des droits individuels, la séparation de l’Etat et de la société et la limitation de la souveraineté populaire, dont les bornes sont les droits de l’homme. [1]

D’un point de vue historique, François Furet a noté un jour que toute la réflexion de Benjamin Constant tournait autour de la Terreur, qui est évoquée, de manière implicite, dans « La liberté des Anciens comparée à celle des Modernes ». Les jacobins, en copiant la liberté des Anciens, ont sacralisé la volonté générale et le bien collectif au mépris des droits de l’homme. À leurs yeux, l’individu n’était rien car englobé dans le collectif. Les « factions », qui brisaient l’unité du corps social, étaient à éliminer sans pitié. La guillotine a fonctionné dans cette optique : détruire toutes les volontés particulières menaçant la volonté générale. [2] Au XXe siècle, cette opposition entre liberté individuelle et liberté collective a été réactivée par les totalitarismes en lutte contre les démocraties. D’ailleurs, pour Marx, qui avait en horreur les droits de l’homme, ceux-ci  n’étaient que des « libertés formelles », des droits « bourgeois » servant la domination d’une classe sur l’autre.

« De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » est donc une défense de la démocratie et du système représentatif. Toutefois il met en garde contre les dangers inhérents à ce système, notamment l’abstention des citoyens au profit d’un pouvoir sans contrôle. En ce sens, ce texte est d’actualité. Et cet avertissement, Alexis de Tocqueville le formulera à son tour dans un autre classique de la pensée politique, De la démocratie en Amérique.

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CONSTANT, Benjamin, Écrits politiques, Paris, Gallimard, « Folio Essais », textes choisis, présentés et annotés par Marcel Gauchet, 1997, pp. 591-619.
CONSTANT, Benjamin, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Paris, Mille et une Nuits, « La Petite collection », 2010.

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[1] Ces trois principes sont par exemple rappelés et expliqués par Philippe Raynaud dans un article intitulé « Qu’est-ce que le libéralisme ? », paru dans Commentaire (été 2007, n° 118, pp. 325-335).

[2] Nous renvoyons à notre analyse d’un portrait de guillotiné dans laquelle nous développons largement l’idée jacobine opposant le collectif de la nation et le singulier de l’individu considéré comme ennemi de la volonté générale s’il ne se soumet pas au groupe.

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