Le Chili d’Allende : au-delà du mythe (3/5) Sur « un chemin nouveau »

Le Chili d'Allende 3« Nous parcourons un chemin nouveau » : telle est la première déclaration officielle du nouveau président du Chili. Un chemin vers le socialisme, vers le même but atteint par Fidel Castro mais par des voies différentes. Pendant trois ans, l’Unité populaire met en œuvre son programme.

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Le 21 mai 1971, le nouveau président du Chili prononce son premier discours devant le Congrès. À cette occasion, il présente ce qu’il appelle « la voie chilienne au socialisme ». Sa dimension révolutionnaire s’exprime dans cette envolée « humaniste » où, d’emblée, il se situe dans une logique de rupture :

« Il n’y a aucun précédent dont nous puissions nous inspirer. Nous parcourons un chemin nouveau et marchons sans guide en terrain inconnu, sans autre point de référence que notre foi dans l’humanisme de toutes les époques et en particulier l’humanisme marxiste. » [40]
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L’illusion d’une révolution socialiste dans la légalité

Qu’un chef d’Etat, dans l’exercice de ses fonctions, annonce mener son peuple qui, à une grande majorité, a voté contre lui, en « terrain inconnu » et « sans guide » ni « point de référence » autre qu’un prétendu « humanisme », a certainement pu contribuer au développement d’un sentiment d’inquiétude au sein de la population, sentiment renforcé par le climat de violence qui caractérisera la période de gouvernement de l’UP, par les liens du président avec le dictateur socialiste Fidel Castro et la venue de milliers d’hommes armés dans le pays. Salvador Allende déclare également dans ce discours :

« Pendant la période de transition, les normes juridiques devront répondre aux exigences d’un peuple qui s’efforce d’édifier une société nouvelle. Mais il y aura une légalité. […] Tandis que nous transformons les structures économiques et sociales, il ne faut pas qu’un bouleversement violent des institutions politiques ouvre la porte à l’arbitraire et aux excès. » [41]
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Ce qui signifie que l’Etat de droit sera respecté de manière provisoire : on retrouve l’idée déjà signalée selon laquelle la politique d’Allende est une « transition » vers la révolution. Salvador Allende dessine aussi les contours de sa politique :

« L’un de nos grands objectifs est de construire une aire de propriété sociale. Nous avons déjà annoncé et nous devons poursuivre l’intégration dans le secteur public de la majeure partie des banques, des mines, des domaines agricoles, des monopoles industriels et commerciaux… » [42]

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Signalons à ce stade le problème central qui conduira à l’échec de l’UP. Allende entend révolutionner de fond en comble la société contre la volonté de presque 64 % des Chiliens, c’est-à-dire sur une base électorale minoritaire. Il aurait pu entreprendre sa révolution socialiste s’il avait été élu par 80 ou 90 % des électeurs. Mais la réalité est totalement différente. Certes, aux élections municipales d’avril 1971, l’Unité populaire a obtenu 49,7 % des voix. Mais deux objections peuvent être faites. Premièrement, ce résultat indique que 50,3 % des votants n’ont pas voté pour la coalition de gauche qui est donc toujours minoritaire malgré une progression certaine. On est loin des 90 % qui auraient pu autoriser le président à détruire la société existante pour bâtir ce qu’il appelle « l’homme nouveau ». Deuxièmement, ces élections étant locales, il faudrait connaître exactement la part respective des enjeux locaux et nationaux dans le choix des électeurs, ainsi que la part d’adhésion à tel ou tel parti composant la coalition. Car il est certain que sur les 49 % de votants, tous ne se prononcèrent pas pour un renversement total de la société.

Pour en revenir à l’ambition révolutionnaire d’Allende, celui-ci entend donc agir en traitant 63 % des citoyens, c’est-à-dire la majorité du peuple, comme des « ennemis de classe ». N’a-t-il pas confié à Régis Debray, au mépris le plus total des faits, que « le peuple est au gouvernement » et « le peuple chilien a choisi la voie de la révolution » ? De surcroît, assimiler les 36 % des citoyens ayant voté pour l’UP comme étant le « vrai » peuple est aussi une escroquerie intellectuelle puisque, redisons-le derechef, l’UP comprenait six courants politiques différents, dont des réformistes… Comment expliquer cette fuite en avant suicidaire – c’est le cas de le dire – pour Allende ? Jean-François Revel pense qu’il faut se référer ici à Carlos Rangel qui analyse dans son livre Du bon sauvage au bon révolutionnaire l’expérience socialiste chilienne :

« Le bouleversement émotif (et idéologique) causé en Amérique latine par la Révolution cubaine fut sans aucun doute l’une des causes fondamentales de l’échec (ou, en tout cas, du dénouement brutal) de l’expérience chilienne de Front populaire. S’il ne s’était pas senti obligé de « se montrer à la hauteur » de Fidel Castro et du Che, et surtout s’il n’avait pas eu sur sa gauche la pression des castristes et des guévaristes, il est probable que Salvador Allende serait encore vivant, qu’il serait président du Chili, et qu’il transmettrait la présidence à un successeur régulièrement élu en 1976. »[43]

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Le rêve d’Allende était d’apparaître, bel oxymore, comme un « Fidel Castro démocrate ». [44] Par ailleurs, il faut souligner les ressemblances entre les programmes du candidat de l’UP et du PDC, Radomiro Tomic. Allende lui-même l’admit dans ses Entretiens avec Debray, et dit même que, sur certains points, les démocrates-chrétiens allaient plus loin que l’UP. [45] Rappelons aussi que c’est le prédécesseur démocrate-chrétien d’Allende qui a entrepris la nationalisation des mines de cuivre et la réforme agraire. Un programme commun entre l’UP et la démocratie chrétienne ou une alliance pouvait être envisageable. Mais l’idée fixe révolutionnaire d’Allende était la plus forte, comme le dit Carlos Rangel :

« Cela aurait provoqué des désertions dans l’extrême gauche de l’Unité populaire (mais aussi dans la droite de la démocratie chrétienne). D’autre part, Allende n’aurait certainement pas été salué dans le monde entier comme un « révolutionnaire ». Il aurait, au contraire, été injurié et aurait été taxé de « trahison à la cause du prolétariat » et de « soumission à l’impérialisme ». Mais Salvador Allende serait encore vivant, et avec lui la démocratie chilienne ; et le monde n’aurait jamais entendu parler du général Pinochet. » [46]
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L’extension de « l’aire de la propriété sociale »

Le programme de l’Unité populaire est donc mis en œuvre.

D’abord, l’UP prolonge l’œuvre du démocrate-chrétien Eduardo Frei en poursuivant la réforme agraire afin de mettre fin aux latifundios. De décembre 1970 à mars 1973 sont ainsi partagés 3628 domaines qui recouvraient plus de cinq millions d’hectares. En 1972, la limite maximale de la propriété foncière a été abaissée, passant de 80 à 40 hectares. En l’espace de six ans, l’ensemble des latifundios a été supprimé. Cependant, seulement 55 000 paysans reçoivent des terres, et il existe encore 100 000 minifundios. Par ailleurs, 350 000 ouvriers agricoles sont toujours privés de terre. Les autorités rassemblent les paysans dans des coopératives où ils sont encadrés par des syndicats. Mais les semences, l’engrais, le matériel leur manquent. Souvent, ce sont les anciens latifundistes qui possèdent les machines. En conséquence, cette réforme agraire est incapable d’assurer un décollage de la production agricole.

Ensuite, l’UP cherche à agrandir « l’aire de propriété sociale » par une vague de nationalisations. En ce qui concerne les mines de cuivre, nous avons vu que la « chilénisation » de ce minerai avait débuté sous Eduardo Frei, qui avait racheté 51 % des actions des deux filiales américaines, Kennecott et Anaconda. Pour pouvoir effectuer cette opération d’étatisation, Frei a établi un plan de paiement étalé sur vingt ans. Salvador Allende, lui, refuse de prendre tant de précautions. Il s’attache à récupérer à moindre coût l’ensemble des mines de cuivre chiliennes, sans se soucier un instant du heurt frontal avec les intérêts américains que cela va produire. En juillet 1971, le Congrès affirme le droit éminent de l’Etat sur les ressources du pays, prévoit une indemnisation des sociétés exploitant les mines et admet le principe d’une déduction pour bénéfices excessifs. Or, Allende réclame, à ce titre, une somme largement supérieure à la valeur des installations. Et le 11 juillet, le Parlement vote la nationalisation : les mines de cuivre sont donc étatisées sans aucune indemnité. L’emprise de l’Etat sur les secteurs économiques s’étend également sur les autres industries de base : exploitations de charbon, de fer et de nitrates, installations sidérurgiques et fabriques de ciment. L’étatisation frappe aussi les sociétés de transport, le secteur des communications (poste et téléphones), ainsi que les banques, telles que les banques chiliennes Edwards, Continental ou Crédit et Investissement, et les banques étrangères comme Bank of London ou Banque française. En trois ans, l’Etat chilien a absorbé 323 entreprises qui représentent 30 % de la production de biens de consommation et plus de 20 % des salariés. [47]

Cette mainmise de l’Etat sur l’économie était complétée par un projet nommé Cybersyn [48], qui consistait à relier toutes les entreprises du pays à un centre de planification basé à Santiago où étaient envoyées quotidiennement, grâce à des téléscripteurs, toutes les informations de chaque entreprise. De cette salle de contrôle, on étudiait les résultats (niveau de production, fournitures, absentéisme, etc. …) et, en fonction d’eux, on envoyait les directives nécessaires. Ainsi était réalisée la planification centralisée de la vie économique. George Orwell, dans son fameux roman 1984 l’avait imaginée. Allende l’a fait : une sorte de Big Brother se chargeant de répondre aux besoins et aux nécessités de chaque individu.

Enfin, sur le plan international, Salvador Allende établit des relations diplomatiques et commerciales avec Cuba, en violation d’une convention signée par les membres de l’OEA qui avaient exclu le pays en raison de son basculement dans la sphère communiste en 1959. Allende reçoit même Fidel Castro au Chili durant tout le mois de novembre 1971. Le Chili noue également des échanges avec d’autres régimes criminels [49] : Vietnam, Corée du Nord, RDA et Chine, tous communistes. Par conséquent, dans le contexte de Guerre froide opposant Etats-Unis et Soviétiques, de telles relations avec des pays alliés de l’URSS nourrissent la crainte de Washington de voir un second Etat latino-américain basculer dans le camp ennemi. Au passage, on notera que si Allende vomit l’impérialisme américain, il s’accommode fort bien de l’impérialisme communiste…

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[40] Cité par VAYSSIÈRE, Op. cit., p. 136.

[41] Cité par BOURDÉ, Guy, in « L’échec d’Allende (1970-1973) », in L’Histoire, septembre 1982, n° 48, p. 12.

[42] Ibid.

[43] Cité par REVEL, Jean-François, Op. cit., p. 287.

[44] VAYSSIÈRE, Pierre, Op. cit., p. 137.

[45] DEBRAY, Régis, Op. cit., p. 140.

[46] Cité par REVEL, Jean-François, Op. cit., pp. 287-288.

[47] Cf. BOURDÉ, Guy, Op. cit., pp. 12-13.

[48] Le projet Cybersyn.

[49] DEBRAY, Régis, Op. cit., p. 88.

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