Le Chili d’Allende : au-delà du mythe (2/5) Salvador Allende

Le Chili d'Allende 2En 1970, l’homme qui accède à la présidence du Chili n’entend pas faire du réformisme. Son ambition réside dans l’édification de « l’homme nouveau » et de la « société nouvelle ». Car Allende, marxiste convaincu, est un révolutionnaire, ami de Fidel Castro et de Che Guevara en qui il ne voit que des anges de tendresse dévoués au bien de leur peuple.

Qui est le nouveau président du Chili ? Les Entretiens que Régis Debray a eus avec lui en janvier 1971 et qu’il a publiés la même année permettent de mieux connaître les idées politiques du chef socialiste et, donc, la façon dont il exercera le pouvoir.

Pour Allende, son ami Fidel Castro est une « espèce de cataracte humaine »

Né en 1908 dans une famille de la bourgeoisie de Valparaiso (il est fils d’avocat), il se lance dans les études de médecine. C’est à ce moment qu’il adhère au marxisme-léninisme, lisant Le Capital, Lénine et Trotsky. Un cordonnier anarchiste l’initie même à Bakounine. Après ses études il devient un « médecin des pauvres », comme son grand-père. Ses électeurs l’appellent d’ailleurs le « bon docteur Allende ». Il participe à la fondation du Parti socialiste et devient membre en 1939 du gouvernement de Front populaire. Sénateur depuis 1945, il est réélu à chaque consultation législative. À trois reprises – 1952, 1958 et 1964 – il se présente aux élections présidentielles, sans succès. En 1959, il découvre la révolution cubaine. À ce propos, lisons le dialogue entre Debray et Allende :

« DEBRAY : […] mais, dites-moi, quelle leçon personnelle vous a donné la révolution cubaine ?
ALLENDE : Une leçon extraordinaire. D’abord, un peuple uni, un peuple conscient de sa tâche historique, est un peuple invincible, surtout quand il a des dirigeants conséquents, quand il a des hommes capables de comprendre le peuple, de sentir qu’ils sont le peuple devenu gouvernement. C’est le cas de Fidel, c’est le cas du Che.
DEBRAY : Vous parliez de Fidel. D’où est née cette amitié entre vous deux ? ALLENDE : En réalité, dès le premier moment, j’ai été impressionné par cette intelligence débordante, par cette chose incroyable et étourdissante, car c’est une espèce de cataracte humaine, par sa franchise. »
[11]
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Pour comprendre la gravité des propos d’un homme qui est, au moment où il les tient, détenteur de la plus haute magistrature d’un Etat démocratique, on peut simplement rappeler que les « dirigeants conséquents » et « capables de comprendre le peuple » dont il parle, Che Guevara et Fidel Castro, sont les fondateurs du régime totalitaire à Cuba – une « leçon extraordinaire » pour Allende. Par exemple, c’est Che Guevara qui mit en place les camps de concentration destinés à tous les opposants cubains. Pour Allende, le tortionnaire de tout un peuple est une « espèce de cataracte humaine ». À propos de Che Guevara, Salvador Allende ose déclarer ceci : « Je me suis rendu compte ensuite de la qualité intellectuelle, du sens humain […] du Che » [12] Et un peu plus loin, il confie : « J’ai vu plusieurs fois dans ses yeux de la tendresse et de la solitude. » [13] Et enfin : « …dans la vie de l’Amérique latine, il n’y a pas eu souvent, il n’y a peut-être jamais eu, un homme qui a montré plus de conséquences dans ses idées, de générosité, de désintéressement. » [14] Un homme qui fait assassiner des innocents et réclame l’élimination de tous ceux qu’il juge comme des obstacles à la révolution et à la naissance de « l’homme nouveau » est donc, selon Salvador Allende, une personne faisant preuve de « sens humain », de « générosité » et de « tendresse ».

Arrêtons la pour l’instant les citations. Elles suffisent à démonter le mythe du « bon Allende » dont la presse française appréciait la bonhomie et qui est passé à la postérité comme étant une victime malheureuse d’un coup d’Etat et comme un martyr de la démocratie. Faut-il rappeler que dans l’UP se trouvaient au moins deux partis (socialiste et communiste) qui jugeaient nécessaire l’usage de la violence, comme Guevara, pour faire advenir la « société nouvelle » ? Ces jugements font écho à sa propre conception de la politique.

Le but d’Allende : créer « l’homme nouveau »

Salvador Allende est en effet un marxiste convaincu. En parlant de la fondation du Parti socialiste, il explique que celui-ci a eu dès le début « une méthode comme le marxisme pour interpréter l’histoire » et qu’il croit en « l’internationalisme prolétarien ». [15] Plus loin, il déclare : « nous n’avons pas oublié un principe fondamental du marxisme : la lutte de classe. » [16] En parlant de l’Unité populaire, il la décrit comme « un gouvernement de classe parce que son idéologie dominante est celle de la classe travailleuse. Les intérêts de la classe exploiteuse ne sont pas représentés au gouvernement ». [17] Les « antagonismes » existant « même pendant la période de construction du socialisme » « sont déterminés par la lutte de classe » [18] Il parle de « l’idéologie bourgeoise » qui « exerce son influence sur les masses » [19] Enfin, en mentionnant les premières mesures qu’il a prises, il parle à plusieurs reprises du « peuple » qui a acquis « une conscience politique ». [20] Il faudrait plutôt parler de « consciences politiques » au pluriel tant l’UP, on l’a vu, est diverse et même contradictoire par les mouvements qui la composent. En somme, sa foi marxiste est inébranlable : il est persuadé du sens de l’Histoire et de son déterminisme, qui empêche tout retour en arrière. [21] Ce marxisme, il le conjugue avec son anti-impérialisme antiaméricain.

Marxiste, Allende se conçoit comme un révolutionnaire. Que lisons-nous dans les Entretiens avec Allende ? Ceci : « Nous voulons rompre avec le passé, et c’est pour cela que nous avons dit hier que le gouvernement populaire doit changer et de forme et de fond. » [22] Le président chilien confie également : « Nous avons maintenant la prétention […] d’instaurer une voie différente et de prouver que l’on peut faire ces transformations profondes qui constituent la voie de la révolution » et ajoute que les mesures déjà adoptées « sont des mesures qui conduisent à la révolution ». [23] Il affirme encore : « si je n’avais pas une conscience très claire qu’il ne s’agit pas, en arrivant à la présidence, de conserver ce qui existe, mais de le transformer d’une façon révolutionnaire, il est possible que je ressentirais de l’amertume. » [24] À un moment donné de leur conversation, Régis Debray lui fait remarquer : « dans la propagande restreinte et discrète de l’Unité populaire, il y a un thème qui revient souvent « l’homme nouveau », « la nouvelle morale » » et se demande s’il est possible d’évoquer ces sujets dans une société encore bourgeoise. Allende lui répond :

« Non, nous comprenons très bien que les gens cultivés, formés par cette société n’ont rien à voir avec ce que nous appelons « l’homme nouveau ». [Il] est évident que ce que nous appelons « l’homme nouveau » surgira et vivra dans la société nouvelle. Actuellement nous devons réaliser un travail de pédagogie pour éveiller peu à peu, dans la conscience des masses, l’intérêt de constituer une société nouvelle et pour montrer ce que sera l’image de ses composantes, « les hommes nouveaux ». »
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Et il conclut sa réponse en affirmant : « l’homme nouveau va surgir dans la société nouvelle. » [25] Enfin, puisque Salvador Allende a l’ambition de mener une révolution marxiste dans son pays, Régis Debray, logiquement, lui pose une question simple au sujet d’une autre révolution marxiste, en Chine celle-là, la fameuse Révolution culturelle, commencée en 1965-1966 : « Quel sens a-t-elle pour vous ? » Et voici la réponse d’Allende :

« Les informations sur ce phénomène dont je ne sous-estime pas l’ampleur, sont arrivées déformées et contradictoires. Je n’ai donc pas la prétention de comprendre à fond ce phénomène. Je comprends que Mao Tsé-toung en tant que révolutionnaire, a voulu détruire les éléments qui paralysent et neutralisent la révolution. Il faut prévoir ces événements pour les éviter. C’est là pour moi le sens de la révolution culturelle. » [26]
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Pour information, la Révolution culturelle chinoise a fait, selon les estimations, entre cinq cent mille et un million de morts. La purge du Parti communiste chinois et l’assassinat des opposants est donc compréhensible pour Allende puisque ces obstacles « paralysaient et neutralisaient » la révolution…

La lutte contre les « ennemis »

Ce jugement sur les événements chinois traduit la conception que se fait Allende de la vie politique. Il ne considère pas en effet la politique comme le lieu où s’affrontent et se concurrencent, pacifiquement, dans le cadre des institutions et des modalités propres à la démocratie, les diverses formations politiques pour l’exercice du pouvoir. S’il souscrivait à cette vision, il ne serait pas révolutionnaire. D’ailleurs, il déclare à Régis Debray que le « statut des garanties » n’était qu’une concession tactique faite à la démocratie chrétienne qui souhaitait éviter la guerre civile. [27] Quoi qu’il en soit, sa conception marxiste assimile ses adversaires politiques et leurs soutiens dans la société non comme une opposition, dans le sens où on l’entend dans une démocratie comme étant le contrepoids d’une majorité, mais comme des « ennemis ». Il emploie le mot plusieurs fois : il évoque « la conspiration des ennemis du Chili et de sa classe travailleuse » [28] ; il dénonce une « mise en condition psychologique du peuple, imposée par ses ennemis » [29] ; parvenu au pouvoir, Allende entend « vaincre [ses] ennemis internes et l’impérialisme » [30] ; en évoquant le parti unique de la révolution à venir, il déclare : « L’unification sera d’autant plus forte que la résistance de nos ennemis sera plus forte » (c’est nous qui soulignons) [31]. En outre, Salvador Allende parle à deux reprises de « guerre » : une « guerre de mouvement », que la classe bourgeoise a perdue (lors des élections sans doute) ; et une « guerre de positions » [32] qui continue. La conception de la politique comme étant une lutte à mort entre deux ennemis irréconciliables provient de la nature même de l’idée de révolution qui vise à détruire l’ordre présent pour édifier une société « nouvelle » radicalement différente. Allende se situe dans une logique d’affrontement : c’est lui-même qui le dit : « L’affrontement est permanent. Et s’ils [ses ennemis] le cherchent, s’ils le provoquent, nous ferons face à un affrontement constant, et nous sommes psychologiquement préparés à cet affrontement. » [33] Encore plus révélatrice est la réponse d’Allende à la question posée par Debray sur la réaction du gouvernement dans le cas où la « bourgeoisie » sortirait de la légalité : « S’ils nous frappent illégalement un coup, nous en donnerons cent en toute tranquillité. » [34] Et un peu plus loin le président assure : « Par ailleurs, nous allons répondre à la violence réactionnaire par la violence révolutionnaire. » [35] Ces citations détruisent le mythe du pacifisme d’Allende. Car enfin, que signifie répondre à un « coup illégal » par une centaine d’autres ? Ne vaudrait-il pas mieux punir, par la loi existante, les infractions commises ? Et comment le président responsable des destinées d’un pays entier peut-il affirmer vouloir répondre aux actions « réactionnaires » par la « violence révolutionnaire » s’il a l’intention de respecter la démocratie ? Si la mise en place du programme sur lequel il a été élu suscite des infractions graves à la loi (attentats, assassinats…), il existe un code pénal et des institutions judiciaires qui poursuivent ces crimes. Mais voilà : ces tribunaux, cette loi à faire respecter, ce ne sont que des inventions « bourgeoises ». On comprend qu’Allende préfère une autre justice qui consiste en l’usage de la « violence révolutionnaire ».

Une nouvelle fois, rappelons qu’Allende se considère comme un révolutionnaire : une révolution doit détruire toutes les structures existantes : économiques, sociales, mais aussi culturelles et politiques. Il le dit lui-même : « Notre objectif est le socialisme total, scientifique et marxiste. » [36] En toute logique, la démocratie qualifiée de « bourgeoise » ainsi que ses institutions représentatives, sont condamnées à plus ou moins long terme, par la rupture nécessaire avec le passé qu’exige la révolution. D’ailleurs, Allende distingue bien à plusieurs reprises la conquête du gouvernement, opérée le 24 octobre 1970, et celle du pouvoir, qui est à venir. Par exemple : « Actuellement, le peuple [sic] est au gouvernement, et cette position lui permet de lutter pour obtenir le pouvoir, avec un programme qui est celui de l’Unité populaire et avec une avant-garde formée par deux partis marxistes. » [37] En clair, pour Allende, le fait d’être le président, d’avoir formé un gouvernement d’Unité populaire et l’application de son programme ne lui suffisent pas. Et en considérant toutes les citations que nous avons analysées jusqu’ici on peut deviner ce que signifierait pour lui, détenir le pouvoir (et non plus seulement le gouvernement) : un pouvoir qui donnerait aux partis d’avant-garde (conception typiquement léniniste) le but d’accomplir la révolution. D’ailleurs, Allende déclare lui-même que la politique qu’il suit n’est pas la révolution proprement dite mais la voie qui mène à cette révolution. En parlant des mesures déjà adoptées au Chili, Allende déclare ainsi : « nous avons utilisé celles qui ouvrent la voie à la révolution ». Et un peu plus loin : « Toutes les mesures que nous avons prises sont des mesures qui conduisent à la révolution. » (soulignés par nous) [38] Il renouvellera cette opinion lors d’une interview pour la RTBF en 1973, quelques jours seulement avant sa mort : « Nous l’avons dit : le gouvernement d’Union populaire n’est pas un gouvernement socialiste. Nous sommes un gouvernement transitoire vers le socialisme, pour ouvrir le chemin au socialisme. » [39]

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[11] DEBRAY, Régis, Op. cit., p. 81.

[12] Ibid., p. 80.

[13] Ibid., p. 84.

[14] Ibid., p. 85.

[15] Ibid., p. 68.

[16] Ibid., p. 90.

[17] Ibid., pp. 91-92.

[18] Ibid., p. 113.

[19] Ibid., p. 120.

[20] Ibid., p. 88.

[21] Cf. VAYSIÈRE, Pierre, Op. cit., p. 133.

[22] DEBRAY, Régis, Op. cit., p. 123.

[23] Ibid., p. 134.

[24] Ibid., p. 90.

[25] Ibid., pp. 131-132.

[26] Ibid., p. 89.

[27] Ibid., p. 137.

[28] Ibid., p. 100.

[29] Ibid., p. 137.

[30] Ibid., p. 107.

[31] Ibid., p. 108.

[32] Ibid., p. 121.

[33] Ibid., p. 116.

[34] Ibid., p. 105.

[35] Ibid., p. 109.

[36] Ibid., p. 136.

[37] Ibid., p. 91.

[38] Ibid., p. 134.

[39] Dernière interview de Salvador Allende (les propos cités sont tenus entre 4 minutes 39 et 4 minutes 54).

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